Réflexions (amères) sur le populisme triomphant | Causeur

Réflexions (amères) sur le populisme triomphant

Un procès inique contre les “élites”

Auteur

Elie Barnavi

Elie Barnavi
est historien.

Publié le 27 décembre 2016 / Politique

Mots-clés : , , ,

Une vague populiste sans précédent déferle sur l'Occident et menace de le submerger. Accuser les seules élites est une impasse. ll est urgent de comprendre pourquoi les citoyens de nos démocraties se laissent ensorceler.

Meeting de Donald Trump en Caroline du Sud, janvier 2016.

Pour quelqu’un comme l’auteur de ces lignes, membre à son corps défendant d’une « élite » censée s’être irrémédiablement coupée du « peuple », le spectacle qu’offrent nos démocraties est désolant. Il pouvait à la rigueur suivre d’un œil désabusé les méfaits des révolutions « illibérales » en Pologne et en Hongrie, où la démocratie s’est réduite au vote ; après tout, l’histoire longue et récente de ces pays ne les prédisposait point à se donner d’emblée des régimes démocratiques adultes et apaisés. Il avait déjà plus de mal à s’accommoder de l’émergence de démagogues dans les vieilles démocraties d’Europe occidentale. Puis est venue la gifle du Brexit, et là, l’inquiétude l’a cédé à l’angoisse. En Grande-Bretagne, une classe politique connue pour son pragmatisme et sa pondération s’est abîmée dans une campagne référendaire abjecte où le mensonge l’a disputé à l’ignorance, pour aboutir à un résultat auquel elle n’était visiblement pas préparée. Comment est-ce possible ?

Mais ce n’était encore qu’amuse-bouche, puisque les Américains nous ont servi depuis l’apothéose du plus extraordinaire bateleur, de mémoire d’électeur. Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ? Surtout, comment un milliardaire, dont le principal titre de gloire est une émission de télé-réalité où il prenait un plaisir manifeste à éructer « Vous êtes licencié ! » aux malheureux candidats à un job imaginaire dans son empire, a-t-il réussi à passer pour le champion de la classe ouvrière américaine ?

Bien sûr, on peut toujours avancer des arguments circonstanciels. À chaque pays ses particularités locales, les défaillances de ses propres dirigeants, les faiblesses de ses institutions, les ratés de ses campagnes électorales, les bizarreries du système électoral, que sais-je encore. Pour ne prendre que le cas américain, il est évident qu’Hillary Clinton n’a pas été une candidate idéale et que, malgré ses failles, elle a emporté haut la main le vote populaire – plus de deux millions de suffrages de plus que son adversaire ! Ce serait se rassurer à bon compte. Car enfin, le différentiel de qualité entre les deux candidats était tel que la démocrate aurait dû, en bonne logique, pulvériser « le Donald ». Inutile donc de se voiler la face. En additionnant les expériences des deux côtés de l’Atlantique, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est à une vague populiste que nous avons affaire, une vague qui menace de gonfler en tsunami. Il est urgent de comprendre pourquoi.

Une crise de la conscience occidentale

Comme chacun sait, la coupable, offerte sur tous les tons à la détestation universelle, est la mondialisation, autrement dit le système-monde issu de l’intégration croissante des marchés et des hommes, elle-même le résultat de la triple révolution des transports, de la circulation de l’information et de la communication de masse. Pour ses critiques les plus acerbes, la solution est son contraire : un processus réversif qu’ils appellent « démondialisation ». Hélas ! La « démondialisation » est un leurre, une illusion analogue à celle qu’entretenaient les briseurs de machines, les luddites, lors de la première révolution industrielle. On peut, bien entendu, mettre des bâtons dans les roues de la mondialisation des échanges en dressant des barrières douanières, on peut tenter de juguler les flux migratoires en s’entourant de murs et de barbelés. Mais, à l’instar du nuage de Tchernobyl, les technologies de communication de masse se jouent des frontières. Lutter contre la mondialisation est un combat d’arrière-garde, perdu à l’avance. La maîtriser, la civiliser, l’humaniser, tel est l’enjeu. Comme, jadis, le syndicalisme et l’État providence ont humanisé le capitalisme, autre monstre dont il est vain de vouloir se débarrasser.

Que la mondialisation provoque une énorme crise protéiforme, rien d’étonnant à cela. Ce fut le cas à chaque bouleversement majeur depuis l’aube de la modernité, des grandes découvertes à la crise des années trente du siècle précédent, en passant par la Renaissance et la Réforme, la révolution scientifique et les Lumières. Dans un essai célèbre publié en 1935, Paul Hazard a analysé ce qu’il a appelé « la crise de la conscience européenne » au tournant du XVIIIe siècle. C’est à une crise de la conscience occidentale que nous sommes confrontés aujourd’hui. Et l’une de ses manifestations est, oui, le populisme qui vient.

Que le populisme soit l’expression des laissés-pour-compte de la mondialisation, voilà qui tient désormais du truisme. Mais laissés-pour-compte dans quel sens ? L’étude sociologique du scrutin américain montre que le clivage riches/pauvres n’explique pas grand-chose (voir par exemple l’excellent article de Jacques Lévy, « Les riches ont voté Trump, les villes Clinton », dans Le Monde du 17 novembre). Il s’avère que ce n’est pas le niveau économique qui a été déterminant dans le choix du candidat, puisque le revenu médian d’un foyer qui a voté Trump est de 72 000 dollars, soit bien au-dessus de celui de l’ensemble de la population (56 000 dollars), comme de celui de ses adversaires démocrates (entre 56 000 pour Clinton et 61 000 pour Bernie Sanders). À l’inverse, 53 % des Américains les plus pauvres, ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an, ont voté Clinton.

Les riches ont voté pour Trump

Alors, si les électeurs du milliardaire sont les laissés-pour-compte de quelque chose, c’est de la culture, entendue au sens large. La race d’abord, puisque seuls 22 % de non-Blancs ont voté pour lui et 8 % de Noirs. Le niveau d’éducation ensuite, couplé au genre et à la race, l’électeur type de Trump étant un homme blanc non diplômé. Le niveau de religiosité aussi, facteur déterminant où les résultats sont parfaitement symétriques : 72 % de sans-religion ont voté Clinton, 62 % de protestants, Trump. L’habitat, enfin. Les grandes villes ont massivement voté Clinton, y compris celles de la Rust Belt qui ont subi de plein fouet les effets de la mondialisation ; les comtés ruraux, eux, ont privilégié Trump.

[...]

  • causeur.#41.bd.couv

    Article réservé aux abonnés

    publié dans le Magazine Causeur n° 41 - Décembre 2016

  • X

    Article réservé aux abonnés

    Déjà abonné, connectez-vous


    mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
     

    PAS ENCORE ABONNÉ ?

    causeur.#41.bd.couv
  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 31 Décembre 2016 à 13h55

      Rico dit

      “Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ?”

      Heu! Suite a vos admonestations,vous êtes dur tout de même car les candidats de l’UMPS pour 2017,a ma connaissance,ne sont pas vulgaire.

    • 31 Décembre 2016 à 11h27

      Craffe dit

      Voilà bien des phrases qui sentent la réflexion mûr d’un esprit supérieur et les croquants feraient mieux de tenter d’en assimiler la sagesse plutôt que de sottement voter selon leur conviction du moment. C’est à dire précisément ce qui leur semble à eux être le sens commun.

      Pourquoi ne pas plutôt considérer que les élites actuelles sont avant tout celles des intellectuels de la classe moyenne et que le nombre de ceux-ci étant en régression il va y avoir un réajustement dans ce qu’il faut dire et penser pour continuer à être une élite ? Mais c’est vrai qu’il y a des réalités insupportables…

      • 31 Décembre 2016 à 11h51

        durru dit

        Waouh! Et vous êtes arrivé à comprendre ce que vous avez écrit? Chapeau!

        • 31 Décembre 2016 à 11h55

          steed59 dit

          je crois qu’il a voulu dire que comme les lecteurs de télérama et du monde sont en voie de disparition, les élites qui prétendent les représenter vont devoir changer d’épaules et s’adresser à une autre sorte de public.

          Pour moi je pense plus prosaïquement que les élites vont disparaitre avec leurs clientèles, y compris même le mot-concept “élite”

        • 31 Décembre 2016 à 13h24

          Craffe dit

          En fait j’ai essayé de faire des phrases du même tonneau que celles de l’article dans l’espoir d’être compris par son auteur…

          Mais l’idée est bien celle que steed59 a exprimée plus clairement. Même si je pense qu’une partie des élites au moins s’adaptera à la nouvelle situation : celle qui voudra pouvoir continuer à payer son loyer parisien…

    • 30 Décembre 2016 à 9h11

      plouc dit

      Ben voyez vous ça !!!!
      faudrait d’ abord balayer devant sa porte avant de traiter tout ce qui dérange la bobosphère de populisme !!!!
      nous avons bien élu un gugusse incompétent , idiot , menteur , manipulateur , escroc , tricheur ainsi que tous les membres de son gouvernement et si l’ on doit rajouter ces petits salopards de Bruxelles qui sont les rois de l’ entourloupe et de l’ enfumage avec leur idéologie islamo collabo gauchiste !!!!!

    • 29 Décembre 2016 à 22h38

      Lector dit

      Quelle déception ! Ce qui est désolant c’est bien que l’élite ne mérite plus ce qualificatif et qu’elle soit, bien qu’hyper connectée en cuicuis et autres bêtises média-numériques, complètement déconnectée des aspirations du peuple qui comme tjrs ne réclame qu’un peu de justice et une meilleur répartition des richesses qu’il produit. Et c’est l’amertume qui le conduit à voter comme il le fait ; alors substituer la vôtre à la sienne ne mènera à rien.

    • 29 Décembre 2016 à 18h51

      Cosmosse dit

      Bienvenue dans le PIRE DES MONDES. Que Monsieur Elie Barnavi potasse cet excellent livre de Natacha Polony. Le tsunami est inévitable. Désolé.

    • 29 Décembre 2016 à 17h52

      marie210917 dit

      Système politique, forme de gouvernement dans lequel la souveraineté émane du peuple = démocratie (définition du petit larousse)…

      Hélas nous ne sommes plus en démocratie en France puisque seule l’UE néfaste décide (dieu merci plus pour très longtemps) : Vive le Frexit !

    • 29 Décembre 2016 à 7h56

      taubiroute dit

      Monsieur Bavani, vous etes au travers de cet article le parfait exemple de ce que rejette le peuple !
      Un sachant, sachant mieux que le peuple ou il doit voter et dans quel monde il doit vivre, vous vous errigez en defenseur des libertes mais etes pret a l evidence a suprimer la democratie pour la remplacer par une aristocratie ( des sachants), cela s apparente volontier au bolchevisme ou a lancien regime que vous pretendez combattre en vous referant a l esprit des lumieres tant galvaude par l elite.
      Votre analyse de la mondilalisation est certe pertinente,elle n est pas la cause de nos deboires.
      mais pourquoi les sachants n ont ils pas agit bien avant pour eviter l emergence de ce que vous considerez etre du Populisme?pourquoi cet entetement a revendiquer et imposer un multiculturalisme qui contrairement aux poncifs en vigueurs n est pas lie a la mondialisation, mais releve d une volonte politique occidentale? une telle posture revient a nier les civilisations et des milliers d annees d histoire
      SI les Peuples du monde ne sont pas pret a l universalisme, pourquoi les sachants s entetent ils a vouloir l imposer comme l alpha et lOmega de L Humanite?
      ils ne font que detruir et ruiner des siecles de construction humaniste, par orgueil et vanite car eux pretenent savoirt mieux que tout autre.

    • 28 Décembre 2016 à 19h47

      Terminator dit

      Les riches ont voté pour Trump et les chrétiens ont voté pour Fillon : la belle affaire ! Dans une démocratie, 1 homme= 1 voix et à la fin le peuple finira toujours par avoir raison des “zélites” autoproclamées, surtout si elles sont social-démocrates…
      Trump à bénéficié du système électoral américain comme tous ses prédécesseurs et il en sera peut-être de même du FN en France alors que ces systèmes sont faits à la base pour “éliminer” la concurrence populiste ! Il y a tout de même une justice…

      • 29 Décembre 2016 à 22h23

        chlomo dit

        @ Terminator ,

        oui , il a un accord tacite comme “allant de soi” pour écarter du pouvoir le ou la candidate qui emmerde ( en France du moins ) et qui jettera une pierre dans les rouages d’un système bien graissé .
        Le vote de 2017 , du moins pour ce qui est du premier tour , nous donnera de précieuses indications