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Plaidoyer pour la fumée et l’ombre

Qu’en est-il de l’hygiène de l’âme ?

Publié le 12 février 2012 à 17:25 dans Culture

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Photo : baejaar

Hors de chez soi, hors de la rue, il semble qu’il n’y ait plus que dans l’habitacle d’un véhicule qu’on puisse souffler des ronds de fumée. Voici cinq ans que la loi de prohibition du tabac a été mise en application. Tout un monde a disparu avec elle : les mosaïques de mégots écrasés au pied des zincs parisiens, les arrière-salles enfumées de troquets où les jeunes gens recomposaient l’univers en expirant des volutes qui semblaient autant de galaxies en dilatation, les signaux de braises constellant l’obscurité des clubs, l’épaisseur des fumées troublant les visages, l’âcreté compensant les sueurs acides. Et puis ces forêts de flammèches, qui solennisaient cinq minutes d’un concert, ont été remplacées par les lueurs froides et permanentes des écrans à cristaux liquides. La flamme remplacée par l’écran : tout un symbole. Après tout, c’était déjà le cas depuis longtemps dans nos foyers.

Est-ce parce qu’elle sent obscurément qu’elle a broyé les âmes, que notre époque hygiéniste tient absolument à préserver les corps ? L’hygiénisme est un puritanisme anglo-saxon comme un autre. Comme l’est le politiquement correct ou l’obsession de la transparence, ainsi que le remarque l’écrivain Richard Millet dans un superbe livre osant l’éloge de l’ombre.
On peut très bien admettre que certains se félicitent d’une purification de l’atmosphère mais il faudrait remarquer aussi comment celle-ci est soumise de nos jours à des pollutions qui paraissent infiniment plus graves.

Ainsi ces logorrhées intimes clamées dans cet espace public purgé de tabac et qui sont des nuisances autrement plus sordides. L’intime craché à tout bout de champ grâce aux prothèses des téléphones portables, l’intime vomi sur tous les plans et affiché sur la toile. Voilà qui vide l’espace public de la décence nécessaire à la conversation adulte, voilà qui vide les êtres d’eux-mêmes et concourt à les aplatir un peu plus. Ils veulent faire disparaître et la fumée et l’ombre. Mais l’âme ne se dilate qu’au sein du secret. Une telle fleur est délicate. À l’air libre, elle fane, et puis elle meurt.

Il y a un lien entre l’hygiénisme et la transparence. Comme entre la transparence et le politiquement correct. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans les termes de ce dernier que « lutte » Gérard Audureau, président de la « DNF », l’association de défense des non-fumeurs. On a la vocation qu’on peut… Ayant défini sa catégorie de victimes pour faire valoir leurs récriminations, il prétend servir le bien commun en métastasant dans le corps social les groupuscules judiciarisés. Gérard Audureau est inquiet et vindicatif, il demeure vigilant face à l’hydre fumiste, parce qu’en dépit de la loi de 2007, le ventre dont sort la tabagie est encore fécond.

En effet, il existe toujours davantage de dérogations clandestines à la règle pourtant si scrupuleusement appliquée à l’origine. Comme ces terrasses couvertes de plus en plus nombreuses, complètement fermées et donc en infraction avec ce que prescrit la loi, huis clos de verre chauffés au gaz qui sont un charme nouveau-né des récentes proscriptions. Sans compter ces bars qui, après avoir fermé leurs portes, autorisent à leurs clients privilégiés d’illicites bacchanales tabagiques.

Moi, ces événements m’enchantent. Je ne pensais pas que ce peuple si peu maniable qu’est le nôtre consentirait, aussi spontanément, à un tel bouleversement de ses habitudes édicté d’en haut et opéré d’un jour à l’autre. Nous ne sommes certes pas des purs Latins, mais encore moins des Allemands, songeais-je, étonné d’observer une aussi stricte application de la règle, il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est donc avec plaisir que je constate comment notre esprit n’a pas encore été entièrement labouré par le puritanisme anglo-saxon, et que nous savons toujours nos manières : après avoir clairement défini la règle, c’est avec bonheur que nous multiplions les exceptions.

Richard Millet, La voix et l’ombre (Gallimard)

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  • 23 March 2012 à 15h19

    Jesse Darvas dit

    La cigarette, dernière manifestation de la liberté dans un monde trop corseté…illusion touchante: la quasi-totalité des fumeurs ont commencé jeunes, voire très jeunes, avec tout le conformisme facile de l’ado qui croit ainsi grandir, défier ses parents, rejoindre ses pairs et abandonner son pucelage. Une fois qu’il a un peu grandi, le fumeur (ou la fumeuse) souhaite en général arrêter – je ne connais pas de fumeur qui clame son bonheur de fumer et qui n’ait au moins une fois essayé – sans succès! – de mettre fin à son addiction. Malheureusement pour lui, le voici accro puisque les fabricants de tabac ont pris soin de mettre dans leurs produits suffisamment de nicotine pour en faire un consommateur à vie, prisonnier d’un péché de jeunesse. Ne lui reste plus qu’à habiller sa condamnation en choix courageux, voire en posture esthétique, témoignage de son goût du “vivre dangereusement”. Triste.

    Un excellent ouvrage sur l’extraordinaire entreprise de destruction tabagique, ou Comment l’humanité est parvenue à inventer et répandre partout un produit nocif, qui n’apporte aucune satisfaction notable, sent mauvais mais sait se rendre indispensable:
    http://www.amazon.com/Golden-Holocaust-Cigarette-Catastrophe-Abolition/dp/0520270169

  • 17 February 2012 à 10h53

    ppaccordeon dit

    Je vous invite à accompagner les derniers quinze derniers jours d’une victime d’un cancer du tabac…. le romantisme de la fumée dans les bars obscurs vous paraitra bien dérisoires ….

    • 17 February 2012 à 15h24

      Dio Gêne dit

      Je vous invite à accompagner les derniers quinze derniers jours d’une victime de l’accordéon , c’est pire.

  • 15 February 2012 à 11h15

    laborie dit

  • 15 February 2012 à 0h46

    pirate dit

    Ce texte est bien écrit et bien beau, mais comme Briens je partage son avis sur le “romantisme de pacotille”. Je déteste cette époque d’hygiénisme hypocrite, et je dis en fumant mon clope, mais je vomis également cette odeur quand elle vient en cuisine parce que deux fumeurs passent, comme celui d’emmerder un non fumeur, je l’ai été, à une époque où tout le monde s’en foutait (dans les années 70 quand j’étais môme) j’ai jamais oublié cette suffocation. Un peu plus de respect entre les uns et les autres, de prise en main de soi, et ces lois à la con serait inutile. Le problème revient toujours au même, s’assumer et pas demander à l’état de le faire. Sinon pour l’augmentation du tabac c’est une douce rigolade, une farce. Depuis l’introduction de l’euro, le prix du tabac a augmenté de 30%… et celui de la pomme de terre de plus de 2000%… cherchez l’erreur.

  • 14 February 2012 à 21h27

    Dio Gêne dit

    Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac: c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme….

  • 14 February 2012 à 12h26

    Angel dit

    Bonjour a tous,

    je vous conseille un tres beau livre sur la cigarette. Eloge lucide d’une passion. (ce livre est loin d’etre un propagande du tabagisme exagere mais il lance d’utiles et droles de piques vers les talibans d’un monde sans tabac) ecrit par un journaliste allemend de Cologne. Pardon de Koln depuis que Merkel regne sur l’Europe (sauf la Russie) j’ai peur que les gauleiters de France m’interne si j’utilise des termes francais pour les villes allemandes.

  • 14 February 2012 à 11h35

    Alain Briens dit

    Beau texte littéraire, même si l’argument du “romantisme de pacotille” employé par Nezrond à propos du tabac est plus que recevable. M. Sangars pourrait écrire un texte équivalent sur l’absinthe, auquel la même objection s’appliquerait.
    Ceci étant, pourquoi ne pas revenir au basique, la déclaration des droits de l’homme qui stipule que “la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui”…comme par exemple fumer chez soi. Il me semble que fumer au bureau, dans les gares ou dans les cafés prive les autres d’une liberté sacrément importante qui est celle de respirer de l’air pur.

    Non à l’infantilisation des Français, aux hausses de prix punitives, au bourrage de crâne, slogans télévisés et autres inscriptions et photos débiles sur les paquets de cigarettes.
    Oui à l’interdiction aux mineurs, oui à l’interdiction de fumer dans les espaces publics clos.

    Non à l’interdiction de publicité sur les alcools, non aux taxes à répétition, oui à l’interdiction aux mineurs et oui aux contrôles d’alcoolémie sur les routes.

  • 14 February 2012 à 9h09

    Florence dit

    En toute franchise, je me réjouis de la disparition du tabagisme dans les lieux publics. Cette odeur insupportable qui envahissait le monde entier ne me manque pas.

  • 14 February 2012 à 6h39

    nezrond dit

    Comme ce Monsieur a raison, ah le tabac, le tabac et tout Le romantisme de pacotille qui va avec, je me souviens des joyeux voyages de mon enfance avec mon papa 2 paquets de golduches
    par jour , toute vitre fermée, et nous au bord de l’asphyxie qui lui suppliions de laisser entrer un filet d’air, la douce chaleur du troquet du coin, les soir de concert, avec 50 gugusses qui tirent 3 cigarettes à l’heure pendant, allez disons quatre heures, et la serveuse même pas fumeuse la gourdasse, l’a qua allez bosser chez Leclerc. Et cette délicieuse odeur de tabac froid le lendemain matin sur les vêtements, et les paupières qui collent, et cette bonne petite quinte de toux revigorante et matinale. Je me souviens de ces dimanche soirs quand, en panne de clopes, il fallait ressortir même sans en avoir envie, et tourner une demi-heure pour trouver une place à côté du seul tabac ouvert en ville.
    Je me souviens surtout de la sensualité de la voix du père d’une amie, du au petit tube qui lui traversait le larynx pour lui permettre de respirer malgres sa tumeur, en attendant de crever. Je me souviens du souffle court, des dents jauneslames crampes….et la liste de tout ceux qui dans ma famille etait directement ou indirectement mort du tabac.Alors comme certains, j’ai vendu mon âme et j’ai arrêté de fumer. Et je trouve que le diable de l’hygienisme n’a pas que des mauvais côtés.

    • 14 February 2012 à 10h29

      laborie dit

      On ne peut nier non plus que la modération en toutes choses……vous connaissez la formule “entre la clochardisation volontaire et la sainteté il y a l’Homme”…et son libre arbitre et les convenances sociales…

  • 13 February 2012 à 15h51

    Dio Gêne dit

    Comme me disait il y a peu, une personne chère à mon coeur, alors que nous sirotions un petit rosée de derrière les fagots, sous un ciel bleu chaleureux: “J’aime sentir l’odeur de la fumée du cigare aux terrasses des cafés”

    • 14 February 2012 à 12h44

      kacyj dit

      L”ivresse de la rosée a l’avantage de préserver le foie 

       

  • 13 February 2012 à 11h11

    Sophie dit

    Et surtout NE PAS manger, NE PAS faire et NE PAS penser!

    • 13 February 2012 à 11h52

      Angel dit

      Tout a fait Sophie. Mais ne cedons pas a ces conseils.

    • 13 February 2012 à 15h59

      lisa dit

      Ca tombe bien mercredi en 8 c’est carême ….

  • 13 February 2012 à 10h04

    Angel dit

    Superbe article.
    On nous impose aussi ce qu’il faut manger, faire et surtout PENSER.

  • 13 February 2012 à 9h19

    Sophie dit

    Je ne trouve l’objet de cet article si léger, au contraire! On est au coeur d’une étrange révolution. Nous acceptons sans trop sourciller une dangereuse infantilisation, impensable il y a 50 ans! Et il ne s’agit pas que du tabac, mais plus généralement, de l’acceptation passive d’un état qui sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, et dont nous acceptons mollement les intrusions y compris dans la sphère privée. Nous acceptons qu’un pouvoir nous règlemente dans tous les détails de notre vie. Ca n’a rien de léger, à mon avis!

    • 13 February 2012 à 14h49

      agatha dit

      Mais si, Sophie, l’article est léger, c’est la règle contestée qui est pesante. RS montre comment on peut louvoyer sur des chemins de traverse pour éviter joyeusement certaines rigueurs de la loi.

  • 13 February 2012 à 8h05

    isa dit

    Cette bouche!!!!

  • 12 February 2012 à 18h54

    agatha dit

    Aucun commentaire sur ce texte?
    C’est vrai que le sujet n’est pas crucial, moi-même il m’indiffère passablement.
    Mais c’est rondement mené, bien écrit, et, par bonheur, la morale anti-hygiéniste de l’auteur reste légère et malicieuse.

    • 12 February 2012 à 20h05

      Mangouste1 dit

      Je plussoie : ce texte léger met en lumière le peu qu’il nous reste quand on s’est débarrassé de notre âme. Ainsi, la disparition du plaisir bien physique que procure l’inhalation de la fumée serait donc le symptôme de la dictature du corps. Paradoxal. Mais vrai.