Simon Wiesenthal

L’automne littéraire français a été animé par les querelles d’écrivaines s’accusant de plagiat (Marie Darrieussecq, Camille Laurens, Marie Ndiaye) pour la plus grande joie de leurs éditeurs respectifs. Rien de tel qu’un joli scandale germanopratin pour animer le buzz et assurer des ventes honorables à des ouvrages où ces dames étalent sur la place publique les tourments de l’âme liés à leurs querelles de chiffonnières surdiplômées.

Comme elles ont la chance statistiquement prouvée d’être encore longtemps parmi nous, elles disposent de quelques décennies pour continuer à se déchirer à belles dents ou, qui sait, de se réconcilier sur le dos d’une jeunette qui aurait l’impudence de venir leur disputer une place de femelle dominante dans la jungle littéraire.

Quand on est mort, c’est tout différent. Il ne suffit pas d’avoir été érigé en monument de son vivant pour être assuré de le rester dans les siècles des siècles.

L’actualité éditoriale de ces dernières semaines nous donne deux exemples de démolition en règle de personnages récemment disparus qui passaient, chacun dans leur domaine, pour des parangons de vertu : le « chasseur de nazis » Simon Wiesenthal (1908-2005) et le journaliste polonais Ryszard Kapuściński (1932-2007).

Le premier est épinglé dans un livre écrit par le journaliste anglais Guy Walters[1. La traque du mal (Flammarion).], récemment traduit en français, et le second est le sujet d’une biographie implacable[2. Ryszard Kapuściński. Nonfiction (en polonais).] rédigée par l’un de ses confrères, Artur Domoslawski, membre de la rédaction du prestigieux quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

Le nom de Wiesenthal est indissolublement lié à la traque des bourreaux nazis ayant réussi à échapper au tribunal de Nuremberg, et à la capture, en Argentine, d’Adolf Eichmann, qui sera par la suite jugé et exécuté en Israël. Celui de Ryszard Kapuściński est associé à l’aristocratie des grands reporters, au même titre qu’Albert Londres ou Joseph Kessel. Ses livres racontant les indépendances africaines, la chute du Shah d’Iran ou la révolution cubaine ont été traduits dans les langues les plus improbables, suscitant d’innombrables vocations de journalistes dans une jeunesse peu au fait des côtés sordides de ce métier de chien.

Commençons par Wiesenthal. La légende de ce rescapé de la Shoah, né en Ukraine, et installé à Vienne après la guerre est sérieusement mise à mal par l’enquête de Guy Walters, qui relève toutes les contradictions des diverses versions qu’il a données de son épopée à travers les camps de la mort, et les raisons de sa survie miraculeuse. Wiesenthal est un menteur, martèle Walters, qui lui reproche même de se prévaloir frauduleusement d’un diplôme d’architecte qu’il n’aurait jamais obtenu. Comme, à ma connaissance, Wiesenthal n’a jamais construit de maison, quelle importance ? Mais qui ment un œuf ment un bœuf, et cette petite filouterie vient à l’appui de la thèse principale de Walters, selon laquelle Wiesenthal n’est pas à l’origine de la découverte et de l’arrestation de 1100 nazis criminels, mais tout au plus de dix d’entre eux, et que son rôle dans l’affaire Eichmann est loin d’être celui qu’il s’attribue. J’ai connu Simon Wiesenthal dans le cadre de mes activités professionnelles au milieu des années 1980, et lui ai rendu visite à plusieurs reprises dans son bureau viennois. J’avais été intrigué par la modestie des lieux qu’il occupait seul avec une secrétaire, et surtout par l’incroyable caractère primitif de sa documentation réduite à quelques boites à chaussures remplies de fiches relatives à ces fameux nazis qu’il s’efforçait de débusquer.

Mais cela, à l’époque, n’a suscité chez moi aucun soupçon sur la réalité du travail accompli par Wiesenthal : les meilleurs détectives de roman et de films noirs ne disposent pas de bureaux somptueux, ni de collaborateurs nombreux et zélés pour accomplir des exploits extraordinaires, et ce bon vieux Simon devait être de la trempe des Philip Marlowe ou Sam Spade…

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que Wiesenthal était une figure bien commode pour les services israéliens, qui effectuaient discrètement les recherches et interventions attribuées au « chasseur de nazis » viennois. Sa notoriété mondiale était également utilisée par les dirigeants de l’Etat juif pour contrecarrer l’action d’un autre juif autrichien célèbre, le chancelier Bruno Kreisky, dont l’antisionisme viscéral était l’une des lignes directrice de sa politique étrangère. Les deux hommes se vouaient mutuellement une haine inextinguible. Il faut espérer que la seule chose qui les réunissait, leur incroyance au ciel ou à l’enfer, leur a épargné une cohabitation post mortem dans l’un ou l’autre de ces lieux.

À en croire Artur Domoslawski, Ryszard Kapuściński est un agent des services spéciaux de la Pologne communiste, doublé d’un bidonneur de haute volée. Rappelons que ce dernier a effectué l’essentiel de sa carrière au sein de l’agence de presse officielle PAP, version polonaise de l’agence TASS. Il en était même le seul grand reporter, car les moyens modestes de cette agence ne lui permettaient pas de dépêcher des dizaines de Rouletabille à travers la planète. Il était membre du POUP (Parti ouvrier unifié de Pologne) et il eût été inconcevable, à cette époque, qu’il n’informât pas les moustachus de Varsovie des quelques informations pouvant les intéresser qu’il avait pu glaner lors de ses reportages. Et cela d’autant plus qu’il s’est toujours affirmé communiste convaincu jusqu’à son départ du parti en 1981. Ce procès posthume est donc pour le moins inopportun, car il n’y aurait pas eu de journaliste-écrivain nommé Ryszard Kapuściński si celui-ci n’avait pas fait allégeance à ce pouvoir qui lui permettait une vie de flâneur salarié. J’ai pu bénéficier de l’aide désintéressée de quelques-uns de ses collègues de PAP lorsque j’ai été amené à traiter des pays communistes dans les années 1980. Les journalistes de la « presse bourgeoise » n’étaient pas admis aux congrès des partis communistes des pays du bloc soviétique. Il ne fallait pas compter sur les confrères de L’Humanité pour nous rapporter autre chose que de la langue de bois. En revanche, les Polonais, même communistes, se faisaient un plaisir de nous briefer sur les coulisses des pouvoirs soviétique ou est-allemand, pour lesquels ils éprouvaient ce mépris inscrit dans l’ADN de tous les natifs de Pologne…

L’accusation de bidonnage, sérieusement fondée par Domoslawski à partir des archives de Kapuściński, aimablement communiquées par sa veuve (elle s’en mord aujourd’hui les doigts !) est plus embarrassante pour sa mémoire. Il n’aurait rencontré ni Che Guevara, ni le Négus d’Ethiopie, dont il rapporte en long et en large les propos prétendument recueillis par lui, et son travail journalistique était une sorte de couverture pour se livrer aux délices de la fiction plus vraie que la vérité. Cela n’enlève rien au plaisir que procure la lecture de ses livres, mais nous ôte, s’il en était encore besoin, quelques illusions sur les stars de notre profession.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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