Pisa, le classement qui gêne | Causeur

Pisa, le classement qui gêne

L’Ecole à l’heure de l’inégalité réelle

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 10 décembre 2010 / Société

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photo : dalbera

Comme tous les trois ans, Pisa s’est abattu sur la France. L’acronyme sent bon la technocratie orwellienne et la tyrannie, partout présente désormais, de l’expertocratie autoproclamée : programme international pour le suivi des acquis des élèves. Traduit simplement, cela signifie que Pisa est là pour évaluer les écoles de 65 pays et établir un classement. Autant on peut souhaiter rétablir le classement dans l’école, autant on peut trouver beaucoup plus discutable le classement des écoles. Nous avons déjà, par exemple, exprimé dans ces colonnes le léger agacement que nous inspirait le classement annuel des lycées, publié sans précautions d’usage par les news magazines. On s’appuie pourtant essentiellement sur les résultats au baccalauréat, comme si le réussir dans le 93 signifiait la même chose que le réussir dans le Cinquième arrondissement. Ce qui est absurde, à moins d’admettre qu’un parcours du combattant et une promenade de santé soient du même ordre.

Pragmatisme à toute épreuve

Le classement Pisa procède de même, au niveau international. On est très heureux pour la Corée du Sud et la Finlande qui sont régulièrement placées en tête mais on se demande ce que la réalité française a de commun avec celle de cinq millions de finno-ougriens qui construisent des téléphones portables entre lacs et forêts ou celle d’un pays asiatique de tradition bouddhiste où l’industrialisation rapide s’est accommodée jusque dans les années 80 d’une dictature militaire.

En plus, quand on vous met un thermomètre dans le fondement, il est toujours utile de savoir qui le tient et pourquoi. Pisa est une émanation de l’OCDE. L’OCDE est une de ces organisations supranationales dont les dogmes de la Foi sont la concurrence et le libre échange.
Avec Pisa, l’OCDE fait d’ailleurs preuve de son pragmatisme à toute épreuve en se limitant à la compréhension de l’écrit, à la culture mathématique et à la culture scientifique. De quel écrit au juste, allez savoir…On peut penser que le classement Pisa, comme finalement n’importe quel penseur pédagogiste bien de chez nous, doit trouver plus utile que l’élève saisisse le sens d’un texte qu’il sera amené à lire assez vite dans son existence (annonces de Pôle Emploi, lettres de licenciement, avis d’expulsion) plutôt que celui de l’Odyssée qui est tout de même au programme de nos classes de sixième dans le cadre d’une approche des textes fondateurs.

Les résultats de la France à ce Pisa label 2009 sont donc en baisse par rapport au classement précédent. Pas de grand chose, mais en baisse. Bon, en même temps, qui l’eût cru , ces feignasses assistées de Grecs avec leur Etat hydrocéphale que l’UE-FMI réduit à la schlague, ont fait un bond de vingt points sur la même période 2006-2009. Ne dites pas à Strauss-Kahn et Barroso que toutes les dépenses publiques hellènes n’étaient peut-être pas totalement infondées, ils vont nous faire une crise de nerfs…

Promptitude passionnelle

Chez nous, quand on sait la promptitude passionnelle dont le Français, et votre serviteur n’échappe pas à la règle, fait preuve dès qu’il s’agit de la question scolaire, on est un peu étonné par la relative modération qui entoure ces résultats. Les gazettes oscillent entre le « En baisse cette année », le « Peut mieux faire », le « Ensemble décevant. Doit réagir au plus vite. », mais elles n’y mettent pas plus de conviction que ça.
Sans doute parce que, quelle que soit leur obédience partisane, dans la mesure où elles ont décidé sans barguigner d’accepter la légitimité de ce classement d’essence libérale, les résultats sont gênants pour tout le monde.

Pour le camp pédagogiste, bien sûr, puisque c’est lui qui est encore largement aux commandes dans la définition de plus en plus délirante de programmes qui fixent des objectifs aussi ambitieux sur le papier qu’inapplicables sur le terrain tant que les horaires hebdomadaires de matières aussi secondaires que les maths, le français, l’histoire géo, la philo, les langues vivantes seront en baisse constante, masquant mal la logique comptable derrière le clinquant des intentions.
Mais la logique comptable, pour le coup, elle n’est pas imputable aux pédagogistes et elle n’a jamais été aussi pesante que depuis 2007, quand l’Education Nationale a vu, au nom de la RGPP et de son sacro-saint principe du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, la disparition de plus de 50 000 postes d’enseignants depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, sans préjuger des 32000 suppressions supplémentaires programmées en 2011-2012.

Il y a pourtant une chose simple à comprendre. Autant, même si ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable, il est possible de faire cours dans un collège ou lycée de centre ville à une trentaine d’élèves, autant cela relève de la mission impossible quand on se retrouve dans un quartier difficile. Il ne faut pas s’étonner que l’expert Pisa pour la France, monsieur Charbonnier, s’indigne d’une école qui fabrique de plus en plus d’inégalités. Là où on aurait besoin de plus de profs, on vous donne surtout plus de sigles qui renvoie à des dispositifs qui sont autant d’usines à gaz servant à gérer la pénurie de personnel.
Vous avez aimé les ZEP (zones d’éducation prioritaire), les REP (réseaux d’éducation prioritaire), vous avez à peine eu le temps de goûter les RAR (réseau ambition réussite) que voilà déjà les CLAIR (collèges et lycées pour l’ambition, la réussite et l’innovation) en vigueur depuis la rentrée 2010. Evidemment, à chaque fois, cela concerne quelques centaines d’établissements, toujours les mêmes, c’est à dire les plus défavorisés du pays, où l’on s’obstine à ne pas voir que ce qui manque, pour cesser que ne se creusent les inégalités, c’est que l’on mette plus de monde devant moins d’élèves.

Mais non, on préfère les partenariats avec le privé et pendant que l’élève de troisième du centre ville fait encore du grec et du latin, celui qui en aurait autant besoin, sinon plus, se retrouve à faire des stages en entreprise sous prétexte d’orientation. Comme s’il était condamné d’avance à servir de main d’œuvre précaire, peu ou pas diplômée, à des employeurs qui n’ont plus qu’à se servir dans une population acculturée par un système qui oscille entre le rôle d’idiot utile et de complice objectif. On se retrouve ainsi avec un phénomène proche de celui décrit par Naomi Klein dans No Logo à propos des USA1 où Mc Do et Coca Cola sont devenus les partenaires privilégiés des écoles de pauvres et vont jusqu’à sponsoriser les programmes pour suppléer le manque d’investissements publics.

On est toujours trahi par les siens

Quand le classement Pisa insiste sur cette fabrique d’inégalité qu’est devenue l’école française, la droite qui aurait rêvé de remettre en question la compétence des enseignants et leur statut par la même occasion, se retrouve face à ses contradictions. On est toujours trahi par les siens : c’est l’OCDE qui insiste sur l’importance de la « préscolarisation » quand Xavier Darcos a cru bon de moquer les enseignants de maternelle sur l’air de « pas besoin d’être bac plus cinq pour torcher les mômes »
C’est l’OCDE, encore, qui parle de la nécessité d’une mixité sociale quand le pouvoir rêve d’internats d’excellence.
C’est l’OCDE, toujours, qui insiste sur les dispositifs précoces d’aide aux enfants en difficulté quand le gouvernement a fait la peau à 3000 postes de Rased, un dispositif d’aide spécifique à l’école primaire qui lui fonctionnait plutôt bien.
C’est l’OCDE enfin qui remarque que les pays où les professeurs sont les mieux payés ont les meilleurs résultats quand chez nous les augmentations de salaire dans la fonction publique ne sont pas franchement à l’ordre du jour.
Je répète que je ne suis pas du tout convaincu par la pureté des intentions de l’OCDE, qui a finalement elle aussi un côté pédagogiste et bourdivin, mais je ne peux m’empêcher de goûter avec un certain plaisir le spectacle d’un Luc Chatel un rien désorienté par ce classement Pisa qu’il manipule comme un flacon de nitroglycérine, tout surpris, alors qu’il se croyait dans le sens du vent dérégulateur, de pouvoir être rendu premier responsable en cas d’explosion inopinée.

  1. USA qui sont dans le même peloton que nous…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 14 Décembre 2010 à 16h23

      Impat1 dit

      Toute notre discussion est d’un très grand intérêt. Malheureusement elle n’a pas abouti à une solution, réaliste et réalisable, pour la question essentielle. Comment renflouer le bateau Éducation Nationale ?

    • 14 Décembre 2010 à 11h36

      Marie dit

    • 14 Décembre 2010 à 11h21

      Marie dit

      @Florence expat impat
      bonjour, je manque à toute correction!

    • 14 Décembre 2010 à 11h20

      Marie dit

      @impat
      Que les immirés ne soient pas forcement en cause je suis d’accord. mais ce ddoit être bigrement difficile pour le prof et les élèves quand dans une classe vous avez quasi une nationalité par élève ( ce sont des enseignats qui me l’ont rapporté)et ça c’était en province
      “qui manifestement présentent un retard scolaire bien qu’étant parmi les meilleurs de leurs classes. Ils n’ont su lire qu’à 6 ans, par exemple”
      Qu’importe qu’un enfant sache lire à 4 ,5 ou 6 ans, du moment qu’il acquiert ensuite des bases solides parce qu’en plus de lire il comprend ce qu’il lit!

    • 14 Décembre 2010 à 9h02

      Impat1 dit

      Bonjour à vous toutes (il semble que ce sujet intéresse en premier lieu les causeuses).
      Une précision que je crois utile d’apporter. La dégradation du niveau (moyen) des écoles primaires et secondaires en France n’est en rien liée à l’immigration. Je connais trois exemples d’enfants intelligents, allant du CM2 à la Troisième, qui manifestement présentent un retard scolaire bien qu’étant parmi les meilleurs de leurs classes. Ils n’ont su lire qu’à 6 ans, par exemple. Cela se passe à Vannes et à Bayonne, aucun immigré dans leurs classes.

    • 14 Décembre 2010 à 8h15

      expat dit

      Bonjour Florence et merci pour votre témoignage. On a eu beaucoup de chance avec les écoles maternelle et primaire dans notre quartier du 20eme (Menilmontant) – les instits étaient supers, les dirigeants des écoles aussi.
      Mes deux fils ont eu le même instit pour le CM2 – il leur a donnés l’amour de la lecture ! Quel cadeau – ! Et en plus sa liste de fournitures n’était jamais plus long que 7/8 choses – le bonheur. Il refusait de tomber dans les listes de 5 pages de cahiers de toutes couleurs tailles etc.
      Il se concentrait sur l’essentiel.

    • 14 Décembre 2010 à 7h56

      Florence dit

      Bonjour expat, impat1
      tout à fait d’accord avec vous.

      Bonjour Guenièvre et Marie

      Bonjour Nadia
      de toutes les manières, un professeur, quelle que soit la qualité de son enseignement, sera un bien meilleur prof dans un environnement calme que dans un environnement chahuté. Pareil pour les élèves.
      En ce qui me concerne, ce n’est pas le jugement de mes enfants qui font mon jugement, c’est sur ce qu’ils apprennent.

    • 14 Décembre 2010 à 7h17

      expat dit

      Nadia, je ne mets pas les profs en question. Il y a des bons et des mauvais (dans n’importe quel domaine).
      Mais fais un tours des collèges/lycée de l’est de Paris. Tu vas vite comprendre.
      De toute façon dans le quartier certains des instits dans les maternelle/primaire des mes fils se sont devenus des ‘amis du quartier’. Je peux te dire que sans exception leurs enfants ont été mis dans le privé à partir du collège. Ca les enrageaient de devoir le faire (ça enrageait mon ex aussi – fils et petit-fils d’instits) mais pas le choix.
      Viens faire un tour dans les collèges du 20eme. Tu verras très vite pourquoi.
      Si tu acceptes que ta fille soit harcelée sur le chemin de l’école, à l’intérieur de l’école, dans la cour de l’école ? Rackettée ? Agressée ? Sans aucun recours de ta part ? I don’t think so. Difficile de faire des études dans cet environnement.
      Je ne peux pas te dire si les profs dans le privé sont ‘meilleurs’ – mais au moins tes gamins ne se font pas agressés à la longueur de la journée.

    • 14 Décembre 2010 à 1h47

      Impat1 dit

      Chère Nadia, je crains et crois qu’on mélange des sujets différents. Tu as mille fois raison sur le respect dû au prof par l’élève, et par ses parents vis-à-vis de l’élève. Cela, tant que ce prof est celui de l’élève. Mais je ne crois pas que tu aies raison sur la valeur de ce prof en fonction de son seul diplôme. Tu dois bien te souvenir de certains profs aux diplômes et concours prestigieux et cependant d’un enseignement désastreux. Si tu n’as jamais eu à subir de ceux-là tu as eu bien de la chance. Et ce n’est pas bien difficile de les identifier par l’unanimité des avis des élèves et par leurs résultats. Et par l’ “amour” ou non des élèves pour leurs profs. Par exemple, un prof chahuté n’est pas aimé. Certes, tant que ces gens sont le prof de nos enfants, les défendre à tout prix devant ces derniers, mais dès que possible les sortir de là. Perdre une année, à la rigueur, pas une vie.
      C’est vrai dans tous les métiers, le tien comme le mien, on trouve des cons bardés de diplômes. Et d’ailleurs d’excellents profs avec un simple Capes, ou même simples stagiaires. Je pense que ta confiance absolue dans les “diplômes et concours que tu n’as pas” est trop…confiante. J’ai confiance en toi parce que je te connais un peu, pas à cause de tes diplômes.

    • 14 Décembre 2010 à 0h24

      nadia comaneci dit

      Je repose ma question… c’est quoi un bon prof ? Je ne m’estime pas capable d’évaluer un bon prof ou de juger tel autre comme mauvais. Je ne crois pas qu’un prof soit à même de dire qu’X ou Y est un bon diplo. Je lui rend la pareille. Impossible bien sûr de réagir en fonction des notes des élèves ou de l’opinion de mon propre enfant qui n’est pas meilleur juge que moi ! J’ai été élève avant, je sais quels étaient nos critères ! Donc je fais confiance aux diplômes et aux concours que je n’ai pas et je dis merci. Le prof se sent pas au tribunal et le gamin non soutenu contre vents et marées. Comment peut-il respecter un enseignant que ses parents ne respectent pas eux mêmes ? C’est un abominable cercle vicieux.

    • 13 Décembre 2010 à 23h46

      expat dit

      @ Impat : d’accord avec ton dernier poste. C’est ce que j’ai fait avec mes fils – maternelle et primaire, écoles de quartier (20eme Paris) rien à dire, très contente et eux aussi. Ensuite hop ! le privé pour le collège et le lycée. Pas facile, mais au moins la discipline. Et quelques bons profs.

    • 13 Décembre 2010 à 20h10

      Impat1 dit

      ….leur propre avenir.

    • 13 Décembre 2010 à 20h04

      Impat1 dit

      Vous mentionnez, les unes et les autres, des lycées exceptionnels qui sont presque des caricatures. Mais essayons d’être pratiques, pour nos enfants. Il existe certes les lycées “compromis” (Victor Hugo à Paris), il existe aussi beaucoup de bons et de mauvais lycées. La vraie question est là:
      Si on a le choix, vaut-il mieux inscrire son ado dans un mauvais lycée, où il devra étudier dans un bocal avec des voisins médiocres, ou dans un bocal “bon lycée” avec des voisins qui l’entraîneront vers la réussite scolaire. Car dans les deux cas il sera dans un bocal.
      Je pense qu’autant il est souhaitable en début de scolarité de baigner dans un milieu “populaire” pour ne pas commencer la vie coupé des réalités, autant il est préférable en secondaire de travailler dans une ambiance d’émulation. Donner à ses enfants le maximum de chances pour son propre avenir me semble être un devoir, et même le premier devoir. Sans négliger toutes les occasions de le maintenir “au fait” de la vie des moins favorisés que lui.
      Car une éducation manquée ne se rattrape pas.

    • 13 Décembre 2010 à 19h39

      Impat1 dit

      ….”L’élevage en bocal”…
      C’est pourtant ainsi qu’on élève les poissons, surtout quand ils sont rouges.
      Pardon, c’était juste pour l’apéro.

    • 13 Décembre 2010 à 19h23

      nadia comaneci dit

      En même temps, leur chance inouïe, je leur laisse. L’élevage en bocal, ce n’est pas ma cup of tea (sorry Mary). J’ai lu un truc sur le chiffre obscur des suicides d’élèves à H4 qui ne faisait pas envie. J’étais à Victor Hugo dans le troisième arrdt et c’était un excellent compromis. Beaucoup de Juifs quand même -;))

    • 13 Décembre 2010 à 19h14

      Florence dit

      nadia
      à Henri IV, ils sont 44,5 % avec mention TB , 38 % de mention B, 15 % de mention AB et 2,5 % sans mention ( en fait, il s’agit de 7 élèves).
      Toujours à Henri 4, en série ES : 60, 5% de mention TB, 37,5 % mention B, 2,5 % mention AB, 0 sans mention.

      Au moins, les élèves d’Henri 4 sont à la hauteur de la chance inouïe qu’ils ont de fréquenter ce lycée.

    • 13 Décembre 2010 à 17h48

      nadia comaneci dit

      Florence, excellent, je la ressortirai à l’occasion ! que 30% ! en fait soyons honnête, ils ne sont que 10% si ma mémoire est bonne à n’avoir pas de mention du tout. En même temps, ils ont tous des cours particuliers et la place réservée à Yale ou Harvard (même oxbridge n’est pas assez bien pour eux) dès la maternelle.