Comme tous les trois ans, PISA est revenu. Pour nous dire que notre école est nulle, inégalitaire, que c’est de pire en pire, qu’il faut nous couvrir la tête de cendres et déchirer nos blouses grises en hurlant de honte et de chagrin.

Ce n’est pas difficile, quand PISA revient,  je pense à L’Ecclésiaste, ce beau livre de la soumission à la vanité de l’existence, de l’acceptation poétique, presque aristocratique de la fatalité et je me dis : il y a un temps pour les cyclones, les sècheresses, et il y a un temps pour PISA.

Mais qui est PISA ?

PISA, c’est l’œil dans la tombe qui regardait Caïn et en l’occurrence, Caïn, c’est l’école. Notre école française, à nous, celle qui a dans son ADN l’idée d’une certaine émancipation républicaine et même la volonté que l’instruction soit un des piliers les plus sûrs de la République elle-même. Faut-il rappeler quelques évidences ? Oui, il faut toujours rappeler les évidences qui sont comme la lettre volée de Poe, c’est-à-dire qu’elles sont tellement visibles qu’on ne les voit plus et, de fait, qu’on les oublie.

Malgré les vicissitudes toujours plus fortes que lui ont fait subir la société de marché, l’école publique française est encore gratuite, laïque et obligatoire.  J’insiste sur les trois mots. Gratuite, laïque, obligatoire. On ne me dit jamais, par exemple, si dans les autres pays soumis au jugement sans appel de PISA, la laïcité, la gratuité et l’obligation font partie des valeurs fondatrices de leur école. J’ai des doutes pour les USA, ou la Chine. Parce que laïcité, gratuité, et obligation jusqu’à 16 ans, l’air de rien, ça veut dire que le système français accueille tout le monde ou plutôt que n’importe quel enfant né sur le territoire français peut et doit aller à l école jusqu’à 16 ans. Et qu’il le fera sans débourser un picaillon et qu’il ne sera pas drogué à l’ « intelligent design » pendant sont cours de sciences naturelles.

Je suis d’ailleurs très étonné que du côté de nos modernes libéraux, libéraux-libertaires et libertariens, on ne se soit pas insurgé contre le caractère totalitaire de cette idée d’école « obligatoire ». Ne faut-il pas voir en Jules Ferry un précurseur des nazis ? Je dis ça parce que que la dernière scie à la mode est de nous expliquer que le nazisme n’est pas la forme terroriste du capitalisme à bout de souffle mais le prolongement direct des idées socialistes.  Et en général, à ce moment-là, ces anges font la bête et vous glissent d’un air entendu : « D’ailleurs, Ferry était un apôtre de la colonisation, vous voyez bien que tout se tient. » Il est donc inutile de leur rétorquer, du coup, que c’est étonnant de voir des gens qui aiment d’habitude défendre « le bilan globalement positif » de la colonisation se mettre à critiquer celle-ci sous prétexte qu’elle serait l’invention d’un homme de gauche.

Ils ont raison, d’ailleurs, nos modernes libéraux : Ferry est bien à l’origine de la colonisation ET de l’école obligatoire. À l ’époque, cela participait d’une même vision émancipatrice, répétons-le, et universaliste de la mission de la République. Ecoliers de Casamance ou du Berry, c’était dictée pour tout le monde à la même heure ou presque. Et il était de toute manière prévu, comme l’a rappelé en son temps De Gaulle dans le discours de Brazzaville, que la France, une fois son rôle historique joué auprès de l’Afrique noire, laisserait à celle-ci la maîtrise de son destin, ce qui explique que dans ces contrées, la décolonisation se soit relativement bien passée.

Mais je reviens à PISA et d’ailleurs je n’en m’étais pas aussi éloigné que ça. PISA, comme une catastrophe naturelle, ne tient pas compte de ces petits détails que sont l’Histoire d’un pays. PISA, comme tous les instruments modernes d’évaluation mondialisée pense que le système scolaire français et étasunien, ou même français et finlandais, c’est la même chose.

Si encore PISA était un programme de l’ONU, on pourrait éventuellement discuter. Après tout, le « Machin » comme disait le Général, est un organisme international qui s’occupe de tous les aspects de la vie humaine : pas seulement de la politique internationale mais aussi de la culture, des conditions de travail, des réfugiés et de l’éducation aussi, d’ailleurs.

Mais PISA n’est pas une émanation de l’ONU, PISA est l’émanation de l’OCDE. L’OCDE, elle ne s’en cache pas, prône un modèle économique de développement libéral, et même libéral à l’anglo-saxonne. D’ailleurs les compétences que PISA évalue, comme celle qui est appelée litteracy est difficilement traduisible en Français car le mot renvoie à la possibilité d’investir, tout de suite, immédiatement, dans sa vie de tous les jours, des connaissances apprises à l’école. Bref, pour PISA  et l’OCDE, l’école, c’est un vaste enseignement professionnel. Inutile de vous dire qu’avec une telle vision, cette particularité française qui fait que chaque élève passant par le bac se voit confronté à des questions philosophiques, quitte à réfléchir à autre chose qu’à son devenir de consommateur, PISA s’en moque, ou doit trouver cela carrément suspect.

Alors, comme je ne suis pas naïf, je sais bien que le projet originel de l’école républicaine à la française, il en a pris un sérieux coup dans l’aile ; que chaque année les contradictions du système, son impossibilité à penser un enseignement de masse sont de plus en plus flagrantes.

Mais ce n’est pas à PISA de me le dire. Parce que PISA, idéologiquement, n’a jamais aimé ce système d’éducation qui visait à la création d’un citoyen avec un sens critique et non d’un singe savant conforme aux exigences patronales.

Si l’école de la République est malade, c’est d’un médecin républicain qu’elle a besoin. Pas d’un bourreau mondialisé.

*Photo: umontereal.ca

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