Obsèques de Pierre Goldman, en septembre 1979.
Obsèques de Pierre Goldman, en septembre 1979.

Un roman, Patria o Muerte de Dominique Perrut[1. éditions Denoël], et un documentaire Comment j’ai tué Pierre Goldman de Michel Despratx et Philippe Nahoum[2. diffusé le vendredi 29 Janvier à 23h30 sur Canal+] apportent des éléments nouveaux sur l’affaire Goldman, qui mobilisa les passions dans les années 1970. Perrut apporte des éléments nouveaux, à charge, sur l’implication de Goldman dans le meurtre de deux pharmaciennes, le 19 décembre 1969. Le documentaire diffusé le 29 janvier sur Canal+ lève le voile sur les auteurs et les commanditaires de son assassinat le 20 septembre 1979.

Rappelons brièvement les faits, à l’intention de ceux pour qui cette affaire politico-criminelle ne fait pas partie d’une mémoire collective générationnelle.

Né à Lyon en 1944 d’un couple de résistants juifs polonais, Pierre Goldman, après des études secondaires chaotiques, finit par obtenir son baccalauréat, et à s’inscrire en Sorbonne au début des années 60. À cette époque, le Quartier Latin était un champ d’affrontements violents entre les opposants à la guerre d’Algérie, regroupé autour de l’UNEF et de l’Union des étudiants communistes (UEC) et les partisans de l’Algérie française entraînés par divers groupes d’extrême droite.

Peu assidu dans les amphis, Pierre Goldman, militant de l’UEC, se signale par son courage physique dans les bagarres quasi quotidiennes mettant aux prises les « cocos » et les « fachos », lors des distributions de tracts à la sortie des facultés. Devenu responsable du service d’ordre de l’UEC, il fréquente alors, dans les repaires de cette organisation (librairie Clarté, café le Champo), quelques uns de ses dirigeants dont on entendra parler plus tard : Bernard Kouchner, Serge July, Alain Krivine, Marc Kravetz, pour ne citer que les plus connus.

La fin de la guerre d’Algérie et le retour à un certain calme au Quartier Latin laissent Pierre Goldman dans un état de frustration permanente. Les affrontements idéologiques entre la direction stalinienne du PCF et celle, réformiste dite  » italienne », de l’UEC et les controverses byzantines opposant les diverses chapelles trotskistes lui paraissent dérisoires au regard de l’exigence révolutionnaire telle qu’il la rêve. Hanté par le souvenir – largement idéalisé – des héros de la résistance au nazisme des immigrés de l’Affiche rouge, il se rêve en Manouchian alors qu’il erre comme une âme en peine dans le Paris des « trente glorieuses ».

Ce qui se trame alors, ce n’est pas le « grand soir », mais un aggiornamento sociétal qui allait se réaliser au travers du grand simulacre révolutionnaire de Mai 1968.

Cette perspective, dont il a instinctivement conscience, le révulse et le conduit, à l’instar d’un Régis Debray, à aller chercher en Amérique latine, à Cuba, puis au Venezuela le combat glorieux que la vieille Europe était incapable de lui fournir.

Son passage dans les maquis vénézuélien est aussi bref que pathétique, comme cela se révélera plus tard dans les récits des biographes sérieux, comme Michaël Prazan[3. Pierre Goldman, le frère de l’ombre (Seuil)]. Son seul fait d’armes consiste en un hold-up organisé et réussi par son groupe dans une banque de Puerto de la Cruz. De retour à Paris avec une partie du butin, il « flambe » cet argent dans les bars et boites de nuit fréquentées par des antillais et sud-américains.

Il fréquente tout à la fois ses anciens camarades du temps de l’UEC et la pègre qui hante les nuits parisiennes. Le militant révolutionnaire se double alors d’un malfrat qui assure sa subsistance par quelques attaques à main armées contre des commerçants ou des employés chargés de porter le montant des allocations familiales à leurs bénéficiaires, comme cela se faisait encore à l’époque.

Le 19 décembre 1969, deux pharmaciennes du boulevard Richard- Lenoir, à Paris, sont sauvagement assassinées par balles au cours d’un hold-up manqué. Quelque mois plus tard, Pierre Goldman est interpelé par la police rue de l’Odéon, mis en garde à vue et inculpé de meurtre des pharmaciennes, sur la foi d’une dénonciation par un indicateur, et de l’identification par des témoins, dont l’un d’entre eux avait été blessé d’un coup de pistolet en tentant d’arrêter le meurtrier qui s’enfuyait.

Pour ses amis politiques, Pierre Goldman est innocent, forcément innocent. À l’initiative du philosophe et psychanalyste Félix Guattari, un comité de défense se met en place, où se retrouvent bientôt une brochette d’intellectuels et d’artistes de renom, dont Simone Signoret est la figure de proue. En 1974, la Cour d’assises de Paris le déclare coupable des agressions à main armées, qu’il a reconnues, et du double meurtre du boulevard Richard-Lenoir. Il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Ses amis ne désarment pas : Goldman est, selon eux, victime d’une terrible erreur judiciaire révélatrice de la persistance d’un antisémitisme sournois dans une grande partie de la société française. Pendant ce temps-là, en prison, Pierre Goldman est un détenu modèle : il obtient deux licences, en philosophie et en espagnol, et surtout écrit une autobiographie en forme de plaidoyer Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un texte d’une sombre beauté malgré les invraisemblances et contradictions de son récit relatif à ces meurtres qu’il n’aurait pas commis. Ce livre, qui est immédiatement un succès de librairie, rallie à sa cause des personnalités et des journalistes bien éloignés de son habituel environnement politique.

Dans un contexte où l’opinion est devenue majoritairement « goldmanienne », la Cour de cassation annule le verdict des Assises de Paris, dans un arrêt jugé pour le moins audacieux par la plupart des juristes.

Il sera rejugé en 1975 par la cour d’assises d’Amiens, condamné à 12 ans de prison pour les crimes avoués, mais acquitté pour l’affaire des pharmaciennes. Quelques mois plus tard, par le jeu des remises de peine, il sort de prison.

Sa gloire lui ouvre les portes de Libération où officient ses amis Serge July et Marc Kravetz, et des Temps Modernes où l’accueille l’ex-maoïste Pierre Victor (Benny Lévy). Son comportement imprévisible, parfois violent, rend difficile son intégration professionnelle dans ces publications prestigieuses. Par ailleurs, il continue à fréquenter des truands de renom dont il a fait la connaissance en prison, comme Charly Bauer et les frères Zemmour. Cette double-vie s’achèvera le 20 septembre 1979, sur une place du 13ème arrondissement de Paris, où il est abattu de trois balles de gros calibre par un commando de tueurs qui parvient à prendre la fuite.

Pierre Goldman est mort, mais le mythe Goldman est bien vivant : son assassinat a été revendiqué quelques heures après les faits par un communiqué à l’AFP signé « Honneur de la police », qui explique son geste comme une réparation envers des victimes abandonnées par la justice. Pierre Goldman entre alors dans le panthéon des « victimes du fascisme », le seul destin qu’il jugeait digne de lui.

Ceux qui avaient fait de sa cause celle de toute une génération (au sens du livre éponyme d’Hervé Hamon et Patrick Rotman) se posent alors en gardiens vigilants d’une mémoire qui se doit de rester monumentale.

Pourtant, enfoui dans la conscience de quelques-uns de ceux qui avaient bien connu Goldman, et qui s’étaient associés au combat pour sa réhabilitation, quelques doutes ne parviennent pas à s’effacer. Il eût été alors socialement suicidaire de les manifester publiquement, tant les gardiens du temple occupaient des positions clés dans le dispositif médiatique et éditorial de l’époque (le début des années 80). La culpabilité probable de Goldman dans le meurtre des pharmaciennes se chuchotait entre initiés, fondée sur des éléments qui n’avaient pas été mis sur la place publique, comme son passé psychiatrique ponctué d’électrochocs dans une clinique bien connue du Loir et Cher.

Personne ne fit attention à un passage d’un livre autobiographique de Régis Debray Les Masques où on peut lire, dans la deuxième édition parue en 1992 : « Quand on s’est rêvé Manouchian, on ne peut se voir affubler la peau d’un petit malfrat butant deux pharmaciennes pour piquer dans la caisse, sans se faire porter absent. Goldman ne pouvait pas plus se supporter coupable que disculpé. Auprès du public, il avait été sauvé par l’holocauste comme moi par la guerre d’Espagne : à quelques-uns malheur est bon. En France, l’affaire Dreyfus nous garantit un bon siècle de mauvaise conscience. Quant à l’intelligentsia, à laquelle je dois beaucoup, rien de plus aisé que de la faire marcher comme un seul homme quand on est derrière les barreaux et qu’on a un brin de plume. Elle se sent tellement coupable de ses mains blanches qu’un faux innocent aux mains sales fera toujours un martyr adorable. »

On notera, pour l’anecdote, que Régis Debray avait, en 1975, publié un livre à la gloire de Pierre Goldman, Les rendez-vous manqués, où il défendait la thèse de l’innocence dans l’affaire des pharmaciennes. Sa conversion au cynisme le plus débridé ne choqua personne, à l’époque, et on doit à Dominique Perrut d’avoir sauvé de la critique rongeuse des souris ce morceau d’anthologie.

Il faudra attendre 2005 et un auteur appartenant à une génération née après les « années Goldman », Michaël Prazan, pour que l’affaire soit revisitée avec le souci de parvenir à une vérité dépouillée des oripeaux idéologiques et passionnels qui avaient contribué à l’obscurcir pendant des années. Après avoir enquêté au Venezuela et surtout recueilli les propos de Joël Lautric, l’ami antillais de Goldman qui lui avait fourni un alibi lors du procès d’Amiens, Prazan écrit un livre et réalise un documentaire télé où la thèse de l’innocence de Goldman dans l’affaire de la pharmacie est sérieusement ébranlée. Dominique Perrut choisit, lui, la forme romanesque autobiographique en intégrant à son récit des chapitres à clés reprenant la majorité des pièces judiciaires qu’il a pu se procurer. On ne discutera pas ici de la qualité littéraire de Patria o muerte que d’autres, plus compétents en la matière que l’auteur de ces lignes, ne manqueront pas d’évaluer. En revanche, il apporte sur l’affaire Goldman des éléments restés jusque-là enfouis dans la mémoire et la conscience de quelques-uns de ses proches, notamment une psychiatre, aujourd’hui retraitée, qui avait pris en charge Pierre Goldman dans la fameuse clinique du Loir et Cher, et avait gardé le contact avec lui à l’époque de sa dérive criminelle. Elle apparaît sous le nom de Josiane Quillard dans le roman, mais tous ceux qui ont été partie prenante du mouvement de défense de Goldman savent de qui il s’agit. Elle était au premier rang de ceux qui, dans la salle d’audience des deux procès étaient venus lui apporter le soutien de leur présence. Perrut rend compte d’un entretien téléphonique avec Josiane Quillard : « Lorsque je lui pose la question de la culpabilité de Karayan (pseudo de Goldman dans le roman) elle me répond sans détour. Elle explique le geste à sa façon. Selon elle, Karayan n’a pas supporté les hurlements des femmes (…) L’essentiel, c’est l’entretien au téléphone qu’elle me relate. Peu avant son arrestation, au milieu d’une nuit, Karayan l’appelle au téléphone. Elle le questionne. Il est très désemparé.

-Tu sais, j’ai fait des choses. C’est comme cela, ça arrive. Et puis ensuite, on ne pourra plus jamais revenir en arrière. Les faits se produisent en quelques secondes et puis le cours de l’existence est définitivement rompu. Il y a désormais un avant et un après… »

La vérité judiciaire sur l’affaire Goldman est établie une fois pour toute : il a été innocenté du meurtre des pharmaciennes, et il n’est pas question de la détruire pour en établir une autre. Son acquittement en appel doit beaucoup aux maladresses et aux erreurs des policiers chargés de l’enquête, et l’on doit considérer que justice a été rendue et bien rendue. Mais le caractère emblématique de cette affaire, qui fut une sorte d’écho lointain à l’affaire Dreyfus autorise qu’un autre jugement soit prononcé  aujourd’hui : celui de l’Histoire qui ne concerne pas seulement l’accusé, mais tous ceux qui ont mis en place le dispositif qui a permis de faire de lui plus qu’un innocent, une victime symbolique de la mauvaise France, celle de Pétain qui perdure sous la carapace démocratique et républicaine.

Le monument Goldman repose sur deux piliers : son innocence et son martyr. Le premier étant largement fissuré, il apparaît aujourd’hui que le second est plus solide, si l’on en croit les révélations d’un documentaire diffusé le 29 janvier sur Canal+ dans lequel un certain  » Gustavo », qui témoigne masqué, affirme avoir fait partie du commando qui a tué Goldman le 20 septembre 1979. Se présentant comme  » patriote » (entendez extrême droite) il indique que le groupe des quatre tueurs comportaient un agent de la DST et un autre des Renseignements généraux. L’opération aurait, selon lui, reçu le feu vert de Pierre Debizet responsable du SAC (service d’action civique, milice paramilitaire gaulliste), et de Victor Chapot, conseiller pour les affaires très spéciales du président Giscard d’Estaing, tous deux décédés. Il avait déjà été établi, notamment par une enquête menée par Gilles Millet, journaliste à Libération et ami de Goldman, que ce dernier, à l’époque de son assassinat, était mêlé à un trafic d’armes au profit des séparatistes basques de l’ETA. L’élimination de Pierre Goldman aurait été, dans cette hypothèse, une « commande » du GAL (groupe antiterroriste de libération, une milice paramilitaire suscitée et soutenue par le gouvernement espagnol de Felipe Gonzalez pour lutter contre l’ETA avec des méthodes plus expéditives que celles de l’armée et de la police officielles). Le feu vert pour l’exécution serait ainsi venu du sommet de l’Etat et les policiers qui y ont participé l’ont fait avec d’autant plus de zèle qu’elle leur permettait de régler un vieux compte avec celui qui les avait roulés dans la farine…

Les gardiens du monument Goldman, bien entendu, se verront confortés dans leur bonne conscience avec cette confirmation de l’origine politique de la machination qui l’a tué, et s’efforceront de démolir la thèse développée par Perrut, comme ils avaient tenté, sans succès, de s’opposer à la diffusion du film de Prazan sur France 3.

Les bons historiens ont coutume de dire « Dieu seul sait ce que le passé nous réserve… » Lorsque ce passé resurgit en un bloc incandescent, il est pour le moins malhonnête de n’en ramasser que les morceaux qui vous arrangent.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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