Pierre Boutang le bagarreur
Jérôme Besnard nous fait redécouvrir une figure intellectuelle majeure du siècle dernier
Publié le 06 janvier 2013 à 14:30 dans Culture
Mots-clés : Jérôme Besnard, Pierre Boutang

Si Jérôme Besnard n’était pas né en 1979, on jurerait qu’il combattit aux côtés de l’armée d’Afrique durant la seconde guerre mondiale, qu’il assista aux nombreuses dérives de la bande des Hussards et qu’il fréquenta tout aussi bien Charles Maurras que le général de Gaulle ou le comte de Paris. Car c’est en conteur nostalgique d’une époque dont il a rencontré bien des témoins que Jérôme Besnard nous livre les secrets d’un temps où la droite avait encore des penseurs, à commencer par l’extraordinaire figure de Pierre Boutang. Professeur de philosophie, journaliste, poète, romancier, critique littéraire, Boutang fut sans aucun doute un des acteurs et observateurs de la vie politique et intellectuelle les plus marquants du XXème siècle.
Saint-Étienne, Lyon, Vichy, Rabat, la palmeraie de Gabès, Saint-Germain-en-Laye, Paris bien sûr… Avec les lieux, Jérôme Besnard écume la vie de ce penseur hors norme, de ses passages sur les bancs de la rue d’Ulm, au gouvernement du général Giraud, dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, à l’université de Brest puis, enfin, en Sorbonne. Et il résume ainsi la belle apostrophe de François Mauriac : « L’Action française est un rond-point tragique d’où partent en étoiles des destins. »
En fait de destin, celui de Pierre Boutang aura toujours été guidé par « une philosophie critique appuyée sur une culture et un corps de doctrine considérables », selon les propres mots de son ami Roger Nimier. Fils spirituel de Charles Maurras, membre d’une Action française sujette à certaines compromissions pendant la seconde guerre mondiale, le professeur de métaphysique sait trier le bon grain et l’ivraie. À Lucien Rebatet qui plaide pour une collaboration active, la réponse de Boutang est sans appel : « Je préfère le pire des juifs à n’importe quel honnête père de famille allemand occupant mon pays ! ». C’est aussi cette lucidité qui conduit Boutang à refuser l’enfermement d’une partie de sa famille de pensée dans une opposition à la politique d’indépendance menée par le Général de Gaulle. Avec ce dernier, ils partageront d’ailleurs la même velléité de redonner un monarque à la fille aînée de l’Eglise.
À côté de la politique – mais surtout au dessus -, il y a l’œuvre. Le lecteur assidu de Dante et saint Thomas, l’admirateur de William Blake, le passionné de Dostoïevski et des Illuminations sait-il au moins que ses écrits rivalisent avec ceux dont il s’abreuve ? Jérôme Besnard nous offre ainsi de savantes recensions sur l’Ontologie du Secret ou Les Abeilles de Delphes, tout en ne manquant pas d’exposer la bibliographie de son sujet d’étude, un véritable trésor de livres à redécouvrir. Sans oublier La Nation Française, l’hebdomadaire qu’il dirigea de 1955 à 1967, où écrivirent Daniel Halévy, Antoine Blondin, Gabriel Marcel mais aussi Philippe de Saint-Robert et Gabriel Matzneff… Ce journal ouvertement royaliste et nationaliste réussit le tour de force de défendre à la fois la présence de la France en Algérie et la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle, une vision capétienne de la France et la défense de l’Etat d’Israël !
Entre histoire, politique et philosophie, Jérôme Besnard propose aussi avec humour et style bon nombre d’anecdotes pour le moins extravagantes. Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur, grand chrétien et grand bagarreur. Comme le résume Besnard, il fut pour les écrivains de droite de l’après-guerre « un chef de file et un meneur ».
Après une anthologie remarquable sur la Contre-révolution[1. Jérôme Besnard – La Contre-Révolution, le Monde, 2012.], c’est en toute logique que Jérôme Besnard a choisi de pousser encore un peu plus la réflexion et d’insister sur l’extraordinaire figure d’un contre-révolutionnaire pour le moins révolutionnaire. Blondin, à son propos, parlait d’un « âge de Pierre ». Il n’est pas si lointain : Redécouvrons-le !
Jérôme Besnard, Pierre Boutang, Muller édition, 156 p., 14,50 euros.
*Photo : INA.fr.
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11girafe234 dit
Et un auteur fasciste défendu par Causeur, et un!
ReCH77 dit
Fasciste Boutang ? Vous n’y êtes pas du tout. Monarchiste, rimbaldien, anti-conformiste… Mais pas fasciste.
ReCH77 dit
PS: La série “Français, si vous saviez est visible” sur YT
http://www.youtube.com/watch?v=J36gE8dw5AQ
ReCH77 dit
J’ai revu récemment la série documentaire en trois volets “Français, si vous saviez” de Alain de Sédouy et André Harris (1972) dont le champ historique va de la Grande guerre à la guerre d’Algérie. Au milieu d’un casting impressionnant rassemblé par les réalisateurs (Duclos, Soustelle, Argoud, Teitgen,… tous les acteurs politiques et militaires étaient encore vivants), Boutang le royaliste rimbaldien crève l’écran. Cette série n’a pas été rééditée sur support numérique, dommage.
+ Merci à Gil pour le lien YT
pic dit
Où se situera ma peur de lire ce que d’aucuns considèrent comme réactionnaire ?
Acheter ce livre me rendra-t’il honteux comme, lorsqu’adolescent j’allais à la pharmacie pour des “capotes” !
Ou bien, ce geste fait, serai-je heureux comme après avoir “utilisé” mon achat ?
Gil dit
“Je crois de moins en moins au contre et de plus en plus à l’auprès”!!
Gil dit
Et on peut aussi commencer à l’appréhender avec ces cinq entretiens qui survolent les cimes: http://www.youtube.com/watch?v=aCTfGczu8SY
Patrick Mandon dit
Le style, la culture, l’amour de la France, la subtile compréhension de ce pays difficile (et fermé aux crétins), la capacité à être seul, à penser seul : un fameux bagarreur, en effet ! Voilà un homme qui eut une influence considérable sur un petit cercle magique de compagnons d’intelligence (dont Alexandre Astruc).
C’est bien de lui consacrer un livre (et un article).
Villaterne dit
Et je ne parle pas uniquement des buveurs de cigüe !
Villaterne dit
“Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur”
C’est une plaisanterie cette opposition supposée !
Tous les grands buveurs sont de grands philosophes !
Villaterne dit
Jérôme Leroy, vous seriez-vous laissé griller la politesse?
Je vous avez bien dit de faire vite !!