Pierre-André Taguieff revisite le populisme
Du nationalisme de papa au néopopulisme 2.0
Publié le 09 février 2012 à 9:31 dans Politique
Mots-clés : Caroline Fourest, Le nouveau national-populisme, Marine Le Pen, Pierre-André Taguieff

« Condamner n’est pas connaître ». C’est l’un des enseignements du petit ouvrage de Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, opus que l’on conseille à tous ceux qui, de Nathalie Kosciusko-Morizet à Laurence Parisot, se découvrent une âme d’historien des idées dès lors qu’il s’agit de publier un énième livre sur Marine Le Pen.
Condamner n’est pas connaître, donc. Et connaître n’est pas adhérer, ajoutera-t-on. Dès lors, il n’y a aucune raison de s’interdire une véritable réflexion sur la notion de « populisme ». Faisant le pari qu’il ne s’agit point d’une maladie textuellement transmissible, Taguieff s’attelle à la tâche, et prévient d’emblée son lecteur : « l’extrême droite (est) une catégorie floue à l’extension variant suivant les figures d’ennemi qu’il s’agit de stigmatiser ». Lui ne se contentera pas de brandir l’étiquette « fasciste », dont il montre d’ailleurs combien elle est devenue inopérante lorsqu’il s’agit de qualifier les formations néo-populistes récemment écloses dans nombre de pays d’Europe.
Du Parti pour la Liberté hollandais au FPÖ autrichien, de l’UDC suisse au Front National français « rénové », il est évident que nous avons affaire à un phénomène bien différent de la nostalgie pétainiste ou de l’admiration pour Benito Mussolini. En effet, les jeunes leaders populistes de droite ne sont pas des nostalgiques mais des « modernes » résolus. Cette dextre new look revendique désormais sans complexe les acquis de la modernité en matière de mœurs, bien loin de la défense des valeurs familiales d’une part, ou du culte des « hommes forts » d’autre part. Si Pim Fortuyn avant lui affichait son homosexualité, Geert Wilders défend la cause des homosexuels et Marine Le Pen, affiche un féminisme assumé.
Ainsi, les têtes d’affiches du national-populisme européen, du séduisant Freyssinger au sémillant Wilders, correspondent parfaitement à la figure de « l’hédoniste sécuritaire » décrite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin. C’est d’ailleurs l’hyper-conservatisme sociétal et le caractère liberticide et intolérant qu’ils supposent propres à l’Islam, qui les conduit à pourfendre cette religion, allant pour certains jusqu’à comparer le Coran à Mein Kampf, et à vouloir l’interdire.
C’est Taguieff lui-même qui introduisit la notion de « national-populisme » au milieu des années 1980, soit quinze ans avant que ne disparaisse l’extrême droite reformatée de l’après-guerre et tous ses « néo » – néofascisme, néonazisme – dont les quelques survivances groupusculaires relèvent aujourd’hui du folklore bien plus que de l’offre politique.
L’auteur situe ainsi les nationaux-populismes à l’intersection de trois caractéristiques majeures : ils sont tout à la fois protestataires, identitaires et « démophiles ». Protestataires parce qu’ils n’ont de cesse de fustiger la globalisation et l’européisme, à l’instar d’une partie de la gauche, d’où l’expression de « gaucho-lepénisme » imaginée par Pascal Perrineau. Identitaires en ce qu’ils jouent de peurs et de phobies à connotation nettement islamophobe. En prônant un différencialisme d’ordre culturel, quoique bien loin du racialisme des vieilles extrêmes-droites, ils se situent toutefois résolument à droite.
Les nationaux-populismes sont enfin « démophiles » : ils multiplient les appels à un peuple mythique et supposé purificateur ou rédempteur. Mais Taguieff, tout comme d’autres auteurs, admet volontiers qu’il ne s’agit là que du revers de la médaille, le succès de la droite populiste ayant évidemment partie liée avec ce que Brustier et Huelin désignent sous le nom de « prolophobie ». Bon nombre des partis politiques de gouvernement, notamment à gauche, se sont détournés de longue date de classes populaires supposées conservatrices, frileuses, racistes, sexistes, homophobes, bref, irrémédiablement droitisées. Ainsi la gauche, représentante historique des couches populaires mais désormais convertie au multiculturalisme, s’est-elle confectionnée un véritable « peuple de substitution » composé des mille et une minorités imaginables, des jeunes aux immigrés en passant par les femmes. Selon Laurent Bouvet, elle aurait perdu « le sens du peuple », abandonnant ainsi ce dernier à la démagogie populiste.
On regrettera que Pierre-André Taguieff n’ait pas l’occasion, dans ce texte hélas trop court, d’établir une recension détaillée des partis néo-populistes européens. Car ceux-ci possèdent de nombreux points communs, mais présentent également de notables différences, dues à leurs histoires respectives.
En revanche, c’est avec bonheur que le politologue revient – pour la disqualifier d’étonnante manière – sur cette formule célèbre de Laurent Fabius au sujet du FN: « le Front National pose vraies questions auxquelles il apporte de mauvaises réponses ». Car pour Taguieff, le FN est tout à fait capable, non seulement de poser de mauvaises questions, mais également de donner…des réponses valables ! Par exemple, vouloir garantir la sécurité, et lutter contre la délinquance n’est pas forcément une mauvaise réponse. Non plus que proposer la sortie de l’euro. En voulant « fascistifier » Marine Le Pen en contestant son programme économique, Caroline Fourest et Fiammetta Venner se prirent d’ailleurs lourdement les pieds dans le tapis de leur biographie.
Dès lors, les préconisations de l’auteur peuvent apparaître provocatrices. Celui-ci appelle en effet à renoncer aux mantras moralisateurs et autres condamnations psittaciques pour intégrer les partis nationaux-populistes dans le jeu politique normal. Il fait en effet le pari que ces formations finiront par s’arrondir, voire par s’user, dans l’exercice quotidien du pouvoir. En politique, « même les diables peuvent être apprivoisés et intégrés dans l’humanité commune » avance-t-il.
Mais Taguieff demeure prudent. Il est conscient que « rien n’empêche un antidémocrate convaincu de se présenter à des élections libres, en espérant s’installer au sein d’un régime démocratique pour le détruire ou le vider de son sens ». Ni diabolisation ni angélisme, donc. Ni réprobation de principe, ni naïveté coupable : encore une fois, condamner n’est pas connaître, et comprendre n’est pas adhérer.
L’analyse lucide et équilibrée de Pierre-André Taguieff est en tout cas l’une de celles qu’il faut (re)découvrir à moins de trois mois de l’élection présidentielle française.
Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, Janvier 2012
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Coralie Delaume est blogueuse (L'arène nue)
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JMS dit
Il faut noter la dérive dangereuse d’un parti, (le socialiste en l’occurrence) qui par la voix d’une clique de bobos technocratiques a clairement abandonné aux partis populistes…le peuple !!!
Saul dit
Ylx,
pas mal vu la caractéristique nostalgique. C’est ce qui explique aussi à mon sens leur popularité.
par contre pour les boucs émissaires, vous semblez oublier que c’est en réalité commun à tout les partis qu’ils soient contestataires ou pas : à droite on stigmatisera les fonctionnaires présentés comme les “privilégiés” ainsi que ces salauds de pauvres qui sont rien que de gros assistés incapables de se sortir les doigts du cul, les deux catégories étant responsables de la gabegie et ruine du pays.
au PS, on nous explique que tout est fascisme, que le pays n’avance pas du fait de la fermeture d’esprit inhérent au peuple qui refuse de s’ouvrir au monde (on remarquera qu’ils ne tapent plus trop sur les riches ou la finance, le discours de Hollande au Bourget est une exception et en a d’ailleurs surpris plus d’un)
ylx dit
….(petit pb technique) …donc je disais d’un côté l’Immigré, le financier apatride, le fonctionnaire européen, de l’autre le financier apatride, le fonctionnaire européen …et le riche. On reconnait là la trilogie habituelle de toutes les idéologies totalitaires.1 -un peuple menacé 2 – par des ennemis impitoyables 3 -mais heureusement protégé par un parti-sauveur qui leur fera rendre gorge et libèrera le peuple opprimé pour le conduire (=Guide=Duce=Fuhrer) vers la Terre promise.Et roule Marcel …
ylx dit
@Bibi
Voici un texte plus ancien de Taguieff (1998) où il traite du même sujet, limité au contexte français.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1998_num_55_1_2343
Ce lien est excellent, merci Bibi.
Et j’en profite pour continuer. La similitude entre tous les extrémismes, et chez nous le FN et le FDG c’est la désignation de boucs émissaires, dont l’élimination, par un moyen non défini, assurera le bonheur des classes “opprimées” : l’Immigré et le financier a
ylx dit
Il faut noter que le FN, et le FDG, exploitent tous deux la tendance naturelle des humains à l’embellissement nostalgique. Côté FN : qu’est-ce que c’était bien la France quand on était entre nous, quand les églises étaient pleines, quand la mondialisation s’arrêtait à nos frontières, quand on avait notre propre monnaie, ce franc si cher à nous coeurs, quand les immigrés restaient à leur place, quand la justice était expéditive, quand on contrôlait nos frontières.
Côté FDG que c’était beau la France communjste, quand nos drapeaux rouges flottaient fièrement dans les défilés de masse, quand le grand parti frère frère remplissait nos caisses, quand la fête de l’Huma faisait un tabac, quand le communisme faisait peur aux capitalistes, quand notre vie était rythmée par le Parti : cellule, jeunesses communistes, Pif Gadget, Vaillant, vente de muguet au premier mai et vente de l’Humanité sur les marchés…C’était le bon temps communiste !
ylx dit
Je ne connais pas exactement le mode de la rémunération des partis politiques. Une première indication ” en 2004, le montant global versé aux partis et formations politiques s’est élevé à 73 235 264 euros dont 33 073 341 pour l’UMP, 19 660 452 pour le PS, 4 580 229 pour le FN, 4 544 246 pour l’UDF, 3 717 106 pour le PCF”.
Il serait intéressant de savoir combien rapporte une élection présidentielle à la Pme Le Pen &Co.
Il semble bien qu’il y ait du tirage au siège de la Pme, le Directeur de la Production ayant lancé son programme de télédémarchage beaucoup trop tardivement et M. Le Président eprocher à sa DG de passer plus de temps sur les estrades que derrière son téléphone pour démarcher les “parrains”. La perte du CA de la présidentielle 2012 serait évidemment catastrophique pour les finances des deux actionnaires de la Pme.
Bibi dit
Voici un texte plus ancien de Taguieff (1998) où il traite du même sujet, limité au contexte français.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1998_num_55_1_2343
Florence dit
L’Ours,
oui, je vous apporterai des oranges. Promis.
Vraiment, votre situation me peine beaucoup.
Kacyj pense à raison que de se faire justice soi-même est une régression. Mais, si la justice ne passe plus, c’est hélas ce qui nous attend.
Je crois qu’il existe des “officines” qui savent faire ce genre de boulot.
livia dit
Quand j’entends MLP je me dis que son audience forte est en partie due au fait qu’elle aborde le sujet de l’immigration qui est un vrai sujet mais qui rend muet les 2 autres grands partis.
Saul dit
pas que, elle a réussi à en faire qu’un thème parmi d’autres.
si vous l’écoutez bien, elle a un discours assez républicain, elle défend assimilationnisme, le service public et le concept d’une solidarité étatique, la nation, bref un certain modèle français dont les aspects étaient défendus par pas mal de partis dans le temps. (c’est frappant de voir par exemple que le PS ne défend même plus le concept de service public).
c’est bien entendu du pipeau de sa part, mais ça parle à pas mal de gens
L'Ours dit
ylx,
très juste!
Lors des élections de 2002 où JMLP était au deuxième tour, j’avais écrit que pour se faire enfin entendre, les électeurs avaient pactisé avec le diable et que si on ne voulait toujours pas les entendre après cela, aux prochaines élections ils diront qu’il n’est pas le diable.
C’est très exactement ce qu’il se passe.