Piège en haute mer

L’histoire presque vraie de l’Arctic Sea

Publié le 04 septembre 2009 à 9:58 dans Monde

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Le chef du Mossad, Meir Dagan, caricaturé par Biderman pour le journal <em>Haaretz.</em>

Le chef du Mossad, Meir Dagan, caricaturé par Biderman pour le journal Haaretz.

Dans la ténébreuse affaire du navire russe Arctic Sea, plus on sait moins on comprend. Disparu début août, victime, selon la version officielle d’un acte de piraterie, ce bateau russe battant pavillon maltais a été repéré par… la marine russe… avec l’aide des services des renseignements israéliens. Le quotidien israélien Yediot Aharonoth qui livre une première version complète des événements ne fait que rendre l’histoire plus opaque. Pourquoi les Russes détournent-ils un de leurs navires marchands pour le libérer plus tard ? Israël opère-t-il en Mer baltique ? Une chose est sûre : ce qui semblait être un fait divers ressemble de plus en plus à un roman de Tom Clancy.

Les rumeurs d’une affaire de trafic d’armes et d’espionnage courent depuis quinze jours. Le 19 août, l’amiral estonien Tarmo Kouts, chargé au sein de l’état-major de l’Otan du dossier du piratage en mer, a été le premier à mettre le point sur les « i ». Dans un entretien donné au Time, l’officier estime que le navire transportait des missiles russes destinés à la Syrie ou à l’Iran et qu’en conséquence Israël est probablement impliqué dans l’affaire. Quelques médias russes ajoutent que les armes en question sont des missiles sol-air S-3001 et peut-être même des missiles de croisière X-552, tous deux considérés par Israël comme des systèmes d’armes stratégiquement importants. Ron Ben Yishai, le grand reporter du Yediot Aharonoth, généralement bien informé, confirme l’essentiel : le navire transportant une cargaison d’armes sophistiquées destinée à la Syrie ou l’Iran a été intercepté par les Russes. Voilà pour le gros morceau. Si on ajoute les détails – dont certains pourraient même être vrais – on comprend qu’il y a là un scénario alléchant qui attend son Spielberg.

L’enquête de Ben Yishai commence dans le port de Kaliningrad, endroit visiblement assez mal famé, où l’Arctic Sea stationne le mois de juin et une partie du mois de juillet officiellement pour entretien. Cette enclave russe encerclée par la Lituanie, la Biélorussie et la Pologne, était le port principal de la de la marine rouge en mer Baltique et une gigantesque base militaire soviétique jusqu’à la chute de l’URSS. Moscou continue d’y maintenir une présence militaire importante, mais cette enclave russe est gérée dans la pratique par un consortium – pour ne pas dire une mafia – des anciens membres des services de sécurité et de renseignements de l’époque de l’Empire. On comprend aisément que le trafic d’armes soit devenu l’une des principales activités économiques de Kaliningrad.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les représentants d’un client « moyen-oriental » aient choisi cette ville portuaire pour faire leur shopping. Certaines sources indiquent que la marchandise en question était en fait constituée de missiles S-300 « prélevés » des batteries de la défense aériennes stationnées à Kaliningrad. Mais on ne peut exclure que des représentants de l’industrie russe de la Défense aient pris part à la négociation et qu’il s’agisse de missiles neufs sortis de l’usine.

Un « certain service de renseignement » – le journal ne le nomme pas – qui était au courant des négociations apprend que l’Arctic Sea devrait servir à transporter les missiles vers l’Iran en passant par l’Algérie, pays qui est un comptoir important dans le trafic d’armes (et des composants de son projet nucléaire) géré par Téhéran.

Le Kremlin ignorait probablement ce « marché privé », Moscou s’étant engagé devant Jérusalem et Washington à ne pas livrer à Damas ou à Téhéran des systèmes susceptibles d’altérer l’équilibre stratégique dans la région. En échange, Israël cessait de vendre des armes à la Géorgie. Dans le jeu de la barbichette, les Russes tiennent les Israéliens grâce à un marché signé – mais jamais respecté – avec les Iraniens pour la vente des S-300.

Mi-juillet, l’Arctic Sea quitte Kaliningrad avec sa cargaison camouflée sous des rondins de bois en direction du port finlandais de Pietrassari. Pour brouiller les pistes et crédibiliser le bordereau de livraison, le navire y charge une deuxième cargaison de bois. Le 21 juillet, le bateau quitte la Finlande et met le cap vers le port algérien de Bejaia, destination finale de la cargaison officielle.

Quelques jours avant, les Russes sont prévenus de la supercherie. Ils commencent par douter de la possibilité même qu’un marché d’une telle ampleur ait pu se faire à leur insu. Mais ceux qui ont alerté Moscou décident de lui laisser le temps d’agir et ne préviennent pas les autorités finlandaises – le scandale aurait pu embarrasser les Russes et surtout Poutine, qui aime faire croire que rien ne peut se passer dans son pays sans qu’il en soit averti. Puis les services russes confirment l’information et le Kremlin prend les choses en main.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet, au large de l’île suédoise de Gotland, une petite vedette s’approche de l’Arctic Sea et, prétextant une panne de moteur, les huit passagers demandent de l’aide. Une fois à bord, ils se présentent comme des policiers suédois et exigent de vérifier la cargaison. Selon la version qui circule maintenant, l’équipage de l’Arctic Sea aurait été promptement menotté et les « policiers suédois » qui parlaient le russe entre eux se seraient livrés à un examen méthodique du bateau. Quoi qu’il en soit, douze heures plus tard, l’équipage prend contact avec les autorités maritimes suédoises pour rapporter l’incident. Affirmant que les huit soi-disant policiers ont quitté le navire, le capitaine de l’Arctic Sea fait savoir qu’il entend continuer son chemin. Bizarrement, les Suédois n’insistent pas.

Une semaine plus tard, le 28 juillet, les autorités maritimes britanniques prennent contact avec le bateau qui croisait alors au large de leurs côtes. Le capitaine les rassure et l’information transmise par système automatique (qui signale le positionnement du vaisseau) achève de dissiper les derniers doutes. Mais dès que le navire s’engage dans l’océan Atlantique, il ne donne plus de nouvelles et le système automatique cesse d’émettre. Deux jours plus tard, les garde-côtes français captent brièvement un signal indiquant que le navire se trouve au large du Portugal.

Selon des sources russes et moyen-orientales (sic), les huit ravisseurs étaient des agents russes. Leur première mission a été de vérifier que l’Arctic Sea transportait bien des missiles, ce qui fut fait pendant la nuit du 21 au 22 juillet. Ce qui s’est passé ensuite n’est pas très clair. Selon le journal israélien, les Russes avaient besoin de temps pour préparer un plan d’action. Or, leurs commandos ont pris l’Arctic Sea d’assaut le 18 août seulement, quatre semaines après avoir reçu la confirmation de l’info. Même en période de vacances, la réaction parait longue.

Les Russes tentent d’accréditer la thèse d’un montage, histoire de ne pas compliquer leurs relations avec l’Algérie et l’Iran, priés de jouer les imbéciles. Mercredi, après plus d’un mois de silence, ils ont inondé les médias de photos de leurs vaillants marins arrêtant les prétendus « pirates ». Des photos qui ont été prises dans un pays non identifié où la cargaison déchargée était aussitôt rechargée sur des avions-cargos militaires.

À l’évidence, « l’enquête » du grand reporter israélien est trouée comme un gruyère, et son texte transpire la vénération qu’il porte aux « sources » qui l’ont choisi pour raconter cette histoire. Mais si beaucoup de détails restent flous pour le moment, les points principaux semblent être assez crédibles : des armes sensibles ont été achetées à Kaliningrad par les représentants de la Syrie et plus probablement de l’Iran. Ce dernier pays ayant signé avec Moscou un contrat pour l’achat de S-300, on peut très bien supposer que ses dirigeants en ont eu assez des tergiversations russes et décidé de passer outre. On peut aussi avancer l’idée qu’au sein de l’industrie militaire russe, certains étaient aussi impatients que les Iraniens de matérialiser le marché. Pour le reste, si l’histoire n’est pas totalement vraie, elle est au moins amusante à lire.

  1. Missiles sol/air considérés comme les plus performants actuellement.
  2. Kh-55 (OTAN AS-15 ‘Kent’), portée 2500/3000 km, capable de porter une ogive nucléaire.

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  • 5 September 2009 à 16h58

    Kastals dit

    Plus qu’à Bout ou “Lord of war”cette histoire à dormir debout fait plutôt penser à un roman d’espionnage de gare pour lecteur pas trop regardant sur la vraisemblance du scénario. L’irréalité de la trame participant de l’évasion.
    Questions, entre autres : Que serait allé faire le navire (chargé en Finlande, et non en partie à Kaliningrad, de bois sans que les dockers et la douane finlandais ne se rendent compte de rien !) au large du Cap vert si les agents russes en avaient pris le contrôle au large de la Suède ?
    Et pourquoi la marine russe aurait-elle arraisonné le navire s’il était sous le contrôle de ses agents ?
    A moins d’inventer des péripéties et des motivations de plus en plus abracadabrantesques, cela n’a aucun sens.
    D’autant plus que l’Estonie( d’où sont originaires les pirates), la Finlande, Malte (où est immatriculé l’Arctic Sea), la Lettonie et la Suède participent officiellement à l’enquête.
    http://fr.rian.ru/world/20090903/122958764.html

  • 5 September 2009 à 15h09

    Hohenfels dit

    Visiblement plusieurs personnes émettent des doutes sur la crédibilité du scénario présenté par Gil Mihaely. Pour ma part, je ne m’y connais pas assez pour me prononcer, mais je le remercie quand-même pour ses articles qui apportent souvent des informations, des analyses et des points de vue qu’on ne trouve pas dans les grands médias. Et en plus ce genre de sujets (Russie, trafic d’armes, renseignements israéliens, autorités portuaires suédoises et mollahs) est plus que croustillant… ce qui assouvit mon besoin de polar même si l’info est incertaine.

  • 5 September 2009 à 11h30

    Sineva dit

    @Sineva: le scenario semble effectivement douteux mais pas forcément pour les raisons que vous évoquez. Dans le cas où il s’agit du S-300 (ce qui est loin d’être sûr) les trafiquants d’armes ne sont pas obligés de tout mettre sur le même bateau, c’est même dangereux. on peut penser à plusieurs filières travaillant en parallèle pour que le client final puisse monter chez lui le système d’armes. Dans ce cas, l’Arctic Sea aurait pu porter quelques missiles seulement. D’autres navires – ou avions – auraient pu porter d’autres composants avant (ou sont supposés le faire après).

  • 5 September 2009 à 10h26

    darthur dit

    J’adore lire du Tom Clancy, et j’adore vous lire, merci, M. Mihaely.

  • 5 September 2009 à 1h18

    Sineva dit

    Des S-300 ne sont pas des kalashnikov !!
    C’est avant tout un complexe mobile anti-aérien qui demande des formations spécifiques pour pouvoir l’utiliser. Il doit être couplé à divers engins motorisés ou fixes pour l’encadrer, que ce soit dans la tâche qui lui a été affecté ou dans sa protection.

    De surcroît sans entretien et modernisation, tout armement tombe rapidement en désuétude (voir les tanks soviétiques irakiens).
    La Syrie ou l’Iran n’aurait alors aucun moyen de faire fonctionner et d’entretenir ces équipements sans l’aide de Moscou, ce serait totalement absurde.

    Quand on connaît le coût de tels engins, et les capacités ridicules de production des entreprises d’armements russes, on se rend compte de l’imbécilité d’un tel scénario ! Sans parler d’un prélèvement de S-300 sur les forces armées…

    Personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé (parmi les journalistes bien entendu). Tout le monde semble y gagner à rester silencieux. C’est tout, pas besoin de fantasmer sur des scenarii loufoques, même si la réalité doit être croustillante.

  • 4 September 2009 à 23h58

    Gilbert dit

    Une bien belle histoire avec des infos pas du tout vérifiées ni recoupées.
    Comme disait Coluche : “quand on n’en sait pas plus que ça, y-a qu’à fermer sa gueule !”

  • 4 September 2009 à 22h09

    Pascal dit

    Les vendeurs,l’Ours,si j’ai bien suivi Gil Mihaély seraient bien russes-vendeurs privés ou faisant partie du complexe militaro-industriel-,et la cargaison de missiles serait bien arrivée à destination de l’acheteur iranien,conformément au contrat passé,malgré la comédie russe de la libération de l’équipage et de l’arrestation des faux pirates.
    Mais alors,les israéliens,qui s’opposaient à cette livraison de missiles à l’Iran,seraient bien les dindons de l’histoire?

  • 4 September 2009 à 20h25

    Midas dit

    Les vendeurs sont des generaux russes en mal de vodka.

    Les prives genre Bout ne sont pas gens a stopper une vente d’armes: ce sont gens a monter l’operation qui a ete contrecarrer!

  • 4 September 2009 à 20h11

    rackam dit

    L’ours,
    sais pas mais ce sont des vendus.

  • 4 September 2009 à 19h49

    L’Ours dit

    Je n’ai peut-être pas assez bien lu l’article mais au final, qui sont les vendeurs?

  • 4 September 2009 à 18h14

    Mars dit

    Quelqu’un a mentionné ‘Lord of War’… Le rapprochement est intéressant d’autant que, le 11 août dernier, dans la même fenêtre temporelle que l’incident de l’Arctic Sea donc, la Thaïlande a refusé d’accéder à la demande des Etats-Unis d’extrader le vrai Lord of War: Victor Bout. Une victoire pour Bout lui-même, difficilement explicable du point de vue de la seule Thaïlande. Quelles manoeuvres en coulisses? De qui?

    Si les Israéliens et les Russes sont capables de monter une opération du genre détournement de l’Artic Sea, quelques ‘privés’, peu nombreux, le sont également. Bout en fait partie.

  • 4 September 2009 à 12h19

    Lanonyme ,le sans grade dit

    Promis G.M je lirai l’art.mais je rebondis sur le titre et aussi en écho à mes réactions sur d’autres fora .

    TT simplement il a rencontré le Nimitz et cela doit rester secret!

  • 4 September 2009 à 11h51

    Midas dit

    D’ailleurs est-ce que G.M. aurait des lumieres sur cette sombre histoire des 134 yards dans une valise arretee a la frontiere italo-suisse?

    Les medias sont morts sur le sujet!

    134 yards mazette! C’est pas un vulgaire compte en Suisse…

  • 4 September 2009 à 11h43

    L’Ours dit

    Sur Causeur, on a souvent des articles de réflexion qui nous permettent de deviser entre nous, mais avec Mihaely, on a de l’info, de la dure!
    Passionnant!
    A suivre!

  • 4 September 2009 à 11h30

    zorg dit

    Article très intéressant . Cela fait penser au film “Lord of War” . Mais pourquoi tout ceci a t il été médiatisé?

  • 4 September 2009 à 11h11

    Midas dit

    ca rappelle l’histoire du koursk

  • 4 September 2009 à 11h10

    Karl von Emmental dit

    plus il y a de gruyère plus il y a de trous, mais plus il y a de trous, moins il y a de gruyère.

  • 4 September 2009 à 11h04

    rackam dit

    On nous manipule.
    La preuve, chacun sait que le vrai gruyère n’a pas de trous.
    GM affirme le contraire.
    J’en fais un fromage.

  • 4 September 2009 à 10h54

    a2lbd dit

    Merci, ça fait un moment que je guettais ça et là un début de relation de l’affaire.

    Bon OK vous êtes pas trop sur de la fiabilité du reportage, néanmoins, l’histoire parait plausible.

    A moins que ce ne soit une vague histoire de taxe Carbone non payée: assaut donné par des élus UMP/Vert contre des contrebandiers Royalistes….

  • 4 September 2009 à 10h46

    steed59 dit

    Bonjour,
    Article très intéressant, mais je me permets d’ajouter un détail : Si on a “perdu” la trace du navire dans l’atlantique après son passage dans la manche (dont l’identification par radio est obligatoire auprès des centres opérationnels de secours), c’est tout simplement que les navires sont équipés de système d’identification (appelé AIS : Automatic Identification System) qui émet par VHF, et donc sur une portée très courte (à peu près 20 miles marins). Et c’est pourquoi on a “retrouvé” sa trace au large du Portugal, son signal se trouvant à portée d’un récepteur d’une station cotière. Pour votre culture personnel, l’OMI (Organisation maritime internationale) va bientot imposer l’utilisation de système d’identification sur longues portés (LRIT : Long Range Identification Track). On va pouvoir donc bientot reperer n’importe quel navire sur n’importe quel point du globe, à n’importe quel moment !!!