Photomaton
Il ne faut pas rigoler avec vos photos d’identité
Publié le 28 novembre 2007 à 21:10 dans Société
Mots-clés : Philosophie
Le petit oiseau tire une drôle de tête. C’est écrit sur les Photomatons : on n’a plus le droit de rigoler avec la photo d’identité. Finis le « Souriez, le petit oiseau va sortir », envoyés aux oubliettes les plus récents « Cheese » ou « Ouistiti Sex ». Ces aimables âneries qui amusent les enfants et vous poussent à adopter une mine enjouée lorsque le photographe vous “prend” en photo ne sont plus de mise. Mais au fait, que prend-on quand on prend en photo ? Qu’est-ce qui est pris ? Capturé ? Est-ce notre identité qui se trouve là, imprimée sur la bande de papier photosensible qui sort des nouveaux Photomatons ? Peut-on encore parler d’identité ? C’est bien ce qui est en jeu. Notre identité.
Pas de quoi faire un plat, dira-t-on. Et pourtant, les mots le disent : il s’agit d’une chose très sérieuse. Une affaire de biométrie. Nos passeports sont biométriques. Ce qui signifie que nous pourrons passer une frontière si les caractéristiques biologiques enregistrées sur nos passeports sont conformes à notre réalité corporelle. Corps, anticorps : la régulation des passages est désormais bâtie sur le modèle biologique du système immunitaire. Si je présente les bonnes caractéristiques biologiques, je passe, sinon, je ne passe pas ou plus difficilement. L’idée du corps pur, débarrassé des agents infectieux, l’idéal sanitaire, est là, juste derrière. Plus la globalisation prétend ouvrir les frontières et travailler à la dérégulation, plus les frontières internes à la globalisation deviennent dures à franchir. Exactement comme dans un corps : unifié, mais composé de parties distinctes.
Si on rigole, notre identité devient floue, car nos pupilles ne sont plus reconnaissables. Comme dans The Minority Report, le roman de Philip K. Dick. Ce qui nous permet de voir est aussi ce qui nous permet d’être vu. Contrôle intégré, contrôle intégral. Il y avait la photo (une technique et un art) d’un côté, et les matons (dans les prisons) de l’autre. Il y a synthèse avec le photomaton qui hybride l’écriture de lumière avec l’art de la surveillance pénitentiaire. Chacun devra être son propre flic. Aucune dérogation : il faut recommencer la photo autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce que l’on parvienne à une représentation de soi dépourvue d’affect, c’est-à-dire de vie. Cela rappelle ces fabricants de cosmétiques qui promettent l’éradication des rides d’expression.
L’identité est une donnée objective. Elle ne dépend plus de vous. Mais pas non plus de l’autre. Elle est fournie par une machine inorganique qui fabrique les modalités de la reconnaissance de ces machines organiques que nous devenons. L’identité n’a plus rien à voir avec ce que l’on est, elle est ce qui permet d’être reconnu – et donc admis.
L’autre, le photographe, vous disait de sourire. La machine vous ordonne de ne plus rigoler. Car le rire, l’humour, le mot d’esprit font vaciller les certitudes et déjouent, dans l’entre-deux du nonsense, toute tentative de définir une identité. Anything is what it is and nothing else, dit la machine digitale cyclopéenne du photomaton. En face de ce nouveau Polyphème, il ne nous reste plus, pour mettre le système en court-circuit comme le fit Ulysse, qu’à prétendre que nous sommes Personne.
Le sourire comme ouverture à l’autre a vécu. Tout comme l’ouverture des frontières et le droit d’asile. Vieilleries. Sensibleries. Nous sommes désormais à l’ère du fermé. Sur la cabine du photomaton, la fille fait vraiment la tête.
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L'auteur
Dominique Quessada est philosophe.
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Quezako dit
Quessada a raison : y a un côté gardien de prison dans le photo-maton.
Hohenfels dit
Tempête dans un verre d’eau ?
La fin de l’Homme à cause d’un photomaton dénué de sourire ?
Rappelons-nous quand-même que nos passeports sont une garantie de notre identité, pas une anthologie… Je n’ai pas l’impression d’être réduit à une photo sérieuse ni à un illisible visa égyptien.
Ne devraient avoir peur que ceux qui mettent leur identité dans leur seule apparence officielle…
Elsa dit
Docteur, depuis toute petite on me dit photogénique. C’est grave ? Ou il faut que j’aille consulter Axel Kahn ?
palamède dit
Les photomaton, c’est toujours moche, les beaux ne vont plus pouvoir voyager, on ne le reconnaîtra pas.
JP Quercy dit
le sourire ouverture à l’autre, les yeux fenêtre de l’âme…
Elisabeth polissonne avec son fouet, toute de nudité vêtue…
La vérité du monde se rapproche du corps semble-t-il !
Ou de l’image que l’on donne qui est causée par les autres ?
Cairne dit
@ Jean-Chris Spontis :
Un pseudo ? Mais c’est comme une image : on le travaille, on lui donne corps, et cela devient par cela que les autres nous connaissent.
Pas une identité, et certainement pas notre personnalité, par chance.
Au fait, pourquoi mon nom serait-il un pseudo ?
Ludo Lefebvre dit
Fut un temps où la représentation de l’Homme était interdite pour des questions religieuses, cela existe toujours dans certains contextes, même pas le droit d’être photomaté en faisant la tronche.
Vous avez oublié ou pas voulu développé pour ne pas faire trop long qu’ils nous est demandé dans le même temps d’être toujours joyeux, de bonne humeur, en forme, jeune tout en étant coupé de plus en plus de ce qui nous rend le plus heureux les autres, certains autres.Lorsque dans quelques années, je me ferais la joie de retrouver mon amour virtuel dans un chalet onirique parce que le féminisme m’interdira de sexe, il me faudra donc couper cet enthousiasme pour ne pas perturber la reconnaissance vocale.
Jean-Chris Spontis dit
Tout à fait d’accord avec D. Quassada, mais je pense qu’il est très facile de faire comme Cairne : critiquer l’image quand on utilise un pseudo !
Cairne dit
Cela a une odeur d’anti-consumérisme, mais chaque argument se démoli lui-même. Comment peut-on prôner un retour à une image saine… l’image, qui est celle que l’on travaille pour offrir à l’autre, qui est ce que l’on consomme dans toutes les pubs et sur chaque produit, l’image qui nous est indiquée par les médias comme étant ce à quoi il faut ressembler… vous l’assimilez si facilement à l’identité, que vous avez, je pense, fini par céder à la consommation.
Mon image, c’est mon identité ? Est-ce que si l’on utilise mon image, on m’utilise moi ? C’est de la philosophie de café, mais cet article se construit sur du vent et s’écroule aussitôt.
Fanny dit
Quel est le rapport de M Quezada à la photographie de lui-même ? Il me semble qu’il est adepte de la pose/pause.
Stef dit
Dominique Quessada pose une excellente question : celle de la révolution qu’opère le photomaton. Benjamin a écrit sur la photographie (cf. L’oeuvre d’artr à l’ère de sa reproductibilité). Mais, même lorsque l’oeuvre d’art était reproductible, le problème du “machinisme” ne se posait pas ainsi. J’aimerais vraiment qu’il aille plus loin ici. Ou alors faut-il lire ses livres ? Lesquels ?
François Miclo dit
On ne s’est même pas dit bonjour et Claire s’en va…
Claire D dit
La conclusion de DQ, dernier paragraphe, me parait un bon résumé de ce site, que je suis venue visiter suite à indication de Marianne. Allez, bye…