Peter Thiel, un Ravachol ultralibéral | Causeur

Peter Thiel, un Ravachol ultralibéral

Le patron de Paypal a trouvé un lieu pour son Utopie

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 18 septembre 2011 / Culture Société

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Peter Thiel (Photo : Thiel Foundation)

Naïvement, je croyais que seule la gauche était utopiste. Enfin ce que j’appelle la gauche, c’est-à-dire quelque chose qui commencerait avec Montebourg et s’arrêterait du côté des anars. Nous l’a-t-on assez répété, d’ailleurs, que nous étions utopistes comme si c’était un gros mot. L’utopie était meurtrière, forcément meurtrière. Il fallait laisser faire, il fallait laisser passer. Toute intervention pour changer le réel tournait forcément au bain de sang. On avait beau objecter qu’une violence généralisée et protéiforme régnait partout (troubles sociaux, émeutes urbaines, guerres ethniques, choc des civilisations), on nous renvoyait dans nos 22 mètres en nous expliquant que revendiquer la moindre augmentation du smic conduisait sur la route de la servitude et que vouloir rompre avec le capitalisme amenait mécaniquement au goulag.

Alors, tais-toi et marche. Sois éventuellement social-libéral mais sinon, tais-toi, on te dit. Je me sentais coupable. C’est vrai que toutes les tentatives avaient échouées. On ne parle pas seulement du « communisme » des pays de l’Est mais de toutes ces tentatives, au cours de l’histoire, pour construire à côté du monde existant des « communautés impossibles » comme disait Blanchot. Fourier, Cabet, Saint-Simon, tous les utopistes socialistes et pré marxistes du XIXème avaient eu des disciples qui avaient tenté leur chance en Egypte, aux Etats-Unis, en Amérique Latine. On s’efforçait de créer des phalanstères et des Icarie. Le sionisme, à son origine, participe d’ailleurs de cette volonté émancipatrice au travers des kibboutz et il n’est pas complètement absurde de penser qu’une des raisons de la crise sociale et morale qui frappe Israël depuis quelques semaines est aussi à chercher dans cette dilution de l’idéal fondateur devant les exigences nouvelles de la mondialisation économique.

Au bout du compte, le réel finissait par rattraper le rêve et tout s’effondrait de manière émouvante ou risible. Ce fut le cas des expériences post-soixante-huitardes en Ardèche où la liberté sexuelle et la production de fromage de chèvre ne durèrent, hélas, que ce que durent les roses.

Apparemment, l’inquiétude devant le réel, qui ne présente pas une face bien aimable ces temps-ci, travaille aussi une frange très particulière des libéraux qu’on appelle les libertariens. Ceux-ci et ont au capitaliste rhénan ce que l’anarchiste illégaliste est à l’élu local PCF : une déformation tellement extrême qu’on se demande si on parle bien de la même famille.

Peter Thiel, un milliardaire fondateur de Paypal, qui possède également a de grosses parts dans Facebook, est libertarien. Rappelons que le libertarianisme est une spécialité essentiellement américaine. Quand le libéral estime que l’Etat doit tout de même garder quelques fonctions régaliennes, le libertarien, lui, juge que c’est encore trop. Peter Thiel a lu, par exemple, David Friedman, le fils de Milton et son célèbre Vers une société sans état, bible libertarienne où sont très sérieusement envisagés la possibilité de privatiser la Défense et le droit pour les pauvres de vendre leurs organes dans un cadre contractuel. Peter Thiel a aussi lu Défendre les indéfendables de Walter Block, un livre au demeurant plein d’esprit, volontairement provocateur, où il est entre autres démontré que dans le film Serpico, quand le flic honnête s’oppose à ses collègues ripoux qui couvrent des trafiquants de drogue, il crée le trouble en voulant défendre la loi. Son tort : détruire l’harmonie spontanée entre dealers, consommateurs et forces de l’ordre. Cette vision des choses est affreusement convaincante; comme toutes les idéologies dont la logique interne est théoriquement imparable.

Alors notre Peter Thiel, comme n’importe quel utopiste de gauche, a décidé de passer à l’action. Il va construire son utopie libertarienne, tout seul, comme un grand. L’idée, c’est une île artificielle au large de San Francisco. Toute utopie, depuis Thomas More, a besoin d’une île. Elle servira de laboratoire aux thèses de Friedman fils et surtout Friedman petit fils car bon sang ne saurait mentir. Friedman petit-fils dirige le Seasteading Institute. C’est un think tank libertarien qui encourage ce genre d’initiatives et espère qu’à la fin du XXIème siècle des millions de gens vivront sur ces îles artificielles qui seront autant de nouveaux Etats reconnus par l’ONU. On pourrait croire à une aimable plaisanterie pour roman d’anticipation. Vous pouvez lire d’ailleurs les romans de Robert Heinlein comme Révolte sur la lune. Dans cette utopie des années soixante qui n’a pas trop mal vieilli, ce libertarien convaincu raconte la naissance d’une société selon ses vœux.

Mais Peter Thiel, lui, est passé au stade au-dessus et vient de verser 1, 25 million de dollars au Seasteading institute. Un monde merveilleux, qui sait, se prépare et notre ami Kaplan saura où prendre une retraite bien méritée. On aura le droit de porter des armes, aucune loi ne viendra nous empêcher d’entreprendre, aucun prélèvement social ni salaire minimum ne viendra nous paralyser.

Cette « weltanschauung » libertarienne peut commencer par faire sourire sauf si on estime que quelques symptômes en sont déjà visibles dans nos sociétés comme l’efflorescence de ces résidences sécurisées, coupées du reste de la société et qui commencent à refuser de payer des impôts locaux puisqu’elles estiment assurer l’essentiel de leurs besoins, notamment en matière de sécurité, voire d’éducation.

On peut essayer d’imaginer, en admettant que le projet de monsieur Thiel se réalise, ce que cela pourrait donner effectivement. On a vaguement l’impression que cela ressemblerait davantage aux blockbusters comme Mad max ou Waterworld. C’est-à-dire un monde post-apocalyptique auprès duquel la violence du Far West (autre mythe typiquement libertarien) ferait figure d’aimable bluette.

Et pourtant, ce n’est pas ce dont rêvent les libertariens et monsieur Thiel. Ce qu’ils veulent, c’est une société sans coercition aucune, où l’individu se libèrerait et s’épanouirait dans le bonheur. On dirait presque la vision de Marx et Engels à la fin du Manifeste.

Les libertariens veulent mon bien et ils le veulent sincèrement. Utopistes, va…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 18 Septembre 2011 à 17h25

      L'Ours dit

      Si leur tentative se fait sans tricherie, c a d dans une véritable autarcie et en ne faisant aucun tri chez les entrants, c’est voué à l’échec car l’homme n’est pas bon!
      Que ce soit le bloc soviétique, les kibboutzim  et même la Suisse, s’ils ont duré ou si ça marche encore, c’est parce qu’autour d’eux il y a/avait du libéralisme pour échanger ou des Etats responsables pour assurer une certaine sécurité et/ou stabilité.
      Ces Etats qui permettent un fonctionnement du libéralisme ou plus simplement des libertés ont adopté le célèbre principe de séparation  des pouvoirs.
      Sans cela  l’homme est un loup pour l’homme!

    • 18 Septembre 2011 à 16h54

      Mangouste1 dit

      “Peter Thiel a aussi lu Défendre les indéfendables de Walter Block, un livre au demeurant plein d’esprit, volontairement provocateur, où il est entre autres démontré que dans le film Serpico, quand le flic honnête s’oppose à ses collègues ripoux qui couvrent des trafiquants de drogue, il crée le trouble en voulant défendre la loi. Son tort : détruire l’harmonie spontanée entre dealers, consommateurs et forces de l’ordre. Cette vision des choses est affreusement convaincante; comme toutes les idéologies dont la logique interne est théoriquement imparable.”

      Je la place, parce qu’elle va à ce monsieur comme un gant : “Le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison.” De qui-vous-savez… 

    • 18 Septembre 2011 à 15h02

      laborie dit

      Ach ja, nicht Aaaah, trotell..!

    • 18 Septembre 2011 à 15h02

      Adalbert dit

      - Sur l’utopie, JL serait certainement ravi d’apprendre que Friedrich Hayek estimait beaucoup l’utopie : il avance que si le libéralisme veut retrouver sa séduction auprès des intellectuels, il doit revêtir à nouveau les habits utopiques qui étaient les siens avant de se les faire dérober par les socialistes (de tous partis).
      - Sur l’exotisme du libertarianisme, JL feint d’ignorer que c’est une pensée bien de chez nous. Ses origines sont à chercher à Berlin (Humbolt), Vienne (Mises), Paris (Turgot), Bruxelles (Molinari) ou Londres (Spencer).
      - Enfin, sur le SMIC, il faut rappeler que toute augmentation du salaire minimum exclut immédiatement du marché du travail les plus faibles, ceux dont la productivité est la plus faible. Ce n’est qu’un exemple de la propension du socialisme à enfoncer ceux dont il prétend soulager les souffrances.  

    • 18 Septembre 2011 à 14h43

      laborie dit

      Vouloir faire la Société Parfaite, voire utopique,  pour Tous est une source de tyrannie insupportable et les Peuples l’ont bien compris. Après ça les Romantiques peuvent en rêver et les expériences locales des libertariens seront intéressantes pour peu que les dollars soient au rendez-vous. Mais d’autres voies existent comme l’Economie Solidaire. Les SCOP qui s’expriment par la volonté de quelque uns ne marchent pas si mal mais il serait effectivement utopique et dangereux de vouloir en faire un système général.

      • 18 Septembre 2011 à 15h07

        Adalbert dit

        Il y a principalement deux genres d’utopies : celles qui veulent changer l’homme pour faire son bonheur (c’est le syndrome de Tintin et le Lotus Bleu : “il faut trouver la voie, mais d’abord je vais vous couper la tête”), et celles qui n’ont pas tant de prétention.

        Notez que le seasteading ne force personne à venir sur Utopian et n’empêche personne d’en partir : pas de barbelés, pas de miradors, pas de rideau de fer (ou de bambous). Ce n’est donc pas une tyrannie. 

        • 18 Septembre 2011 à 15h50

          laborie dit

          Mais à écouter Méluche et lire JL,  s’adressant au “bon peuple”,  on tremble d’effroi à l’idée du “bonheur pour Tous”…

        • 18 Septembre 2011 à 17h46

          laborie dit

          A part la Corée du Nord, les Rideaux sont tombés depuis longtemps et avec les training d’analyse transactionnelle du Pr Eric Berne nos publicitaires et journalopes on fait, depuis trente ans, tout aussi bien, façon lavage de cerveau.

    • 18 Septembre 2011 à 14h33

      laborie dit

      A propos du Smic, les Allemands n’en ont pas et vivent ils plus mal que nous, y-a-t-il davantage d’émeutes et leurs résultats macroéconomiques sont-ils si mauvais que les révoltes grondent en Germanie?

      • 18 Septembre 2011 à 14h47

        pirate dit

        Aaaah l’allemagne, le pays où les trains arrivent à l’heure et où les élèves disent oui herr professeur au lieu de nik ta mère la pute, comme en France où on a le RSA et le smic. Cette admiration historique et récurente qui fit beaucoup pour l’amitier entre les peuples dans la France de 39. Après quoi les admirateurs durent se trouver des iles lointaines où ils pourrait librement exprimer leur tolérance.

        • 18 Septembre 2011 à 17h01

          Mangouste1 dit

          Pirate,

          L’Argentine est une île? Vous me l’apprenez. 

      • 18 Septembre 2011 à 16h39

        Georges_Kaplan dit

        pirate,
        Vous avez une vision bien partielle de l’histoire. Figurez-vous qu’au XIXème siècle c’était le contraire : les allemands avaient une admiration sans borne pour nous autres français et ne rêvaient que de nous copier. Pourquoi ? Parce qu’ils rêvaient de libéralisme… 

        • 18 Septembre 2011 à 17h03

          Mangouste1 dit

          Kaplan,
           
          Foutaises! Ils admiraient la France parce qu’ils rêvaient de former une nation, comme elle. Ce qu’ils firent d’ailleurs avec le bonheur que l’on sait.

        • 18 Septembre 2011 à 17h44

          Saul dit

          assez d’accord avec Mangouste, ils ne nous jalousaient que sur notre construction nationale.
          pour le reste ils méprisaient plutôt la France

        • 18 Septembre 2011 à 18h32

          pirate dit

          Vous avez une idée bien partielle de mes vannes qui ne reposent pas sur une réalité historique mais sur les lieux communs pondus régulièrement par notre exilé de l’ISF, et que j’entends régulièrement dans la bouche de Monsieur Dupont Lajoie, adresse cise le café du Commerce qui chaque fois qu’il observe un truc de travers sur sa Renault Megane, invoque le sérieux allemands, et la solidité de ses berlines à l’image de son économie et de son sens pathologique de la ponctualité et du civisme.

        • 18 Septembre 2011 à 22h21

          Georges_Kaplan dit

          Mangouste1,
          “Ils admiraient la France parce qu’ils rêvaient de former une nation”
          Vous confondez le rêve des junkers et celui du peuple; la reformation du Saint Empire Romain Germanique n’était que le rêve de l’aristocratie prussienne. 

        • 19 Septembre 2011 à 22h43

          Mangouste1 dit

          Des Junkers et de tous les romantiques, mon cher Kaplan, ce qui, dans l’Allemagne du XIXème siècle, faisait un paquet de monde.