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Pétain chez les maos

Jean-Marie Laclavetine signe un roman politique

Publié le 11 avril 2009 à 10:07 dans Culture

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Avoir vingt ans en 1973. La lose. La Révolution, la Grande, la Seule, la Vraie, est passée depuis six ans déjà. De Gaulle repose à Colombey. On ne court plus les rues en criant des slogans impossibles, ils ont tous été dits et proférés. A peine ose-t-on battre le pavé parisien pour scander de timides “Pompidou, des sous !”

C’est le drame de Jean-Marie Laclavetine, qui publie Nous voilà chez Gallimard, maison où il sévit tantôt comme éditeur, tantôt comme écrivain. Il serait né trois ans plus tôt qu’il aurait été en âge de la faire, cette Révolution. Et, quarante ans après, il nous aurait barbés à sortir un fort volume relatant ses souvenirs et ses exploits, à l’instar de tous les anciens soixante-huitards qui, dans un ultime sursaut, se sont mis en tête l’an passé de porter un coup fatal à l’édition française en publiant leurs Mémoires.

Ne sont-elles pas drôles, ces années 1970 ? On est sexuellement libéré, donc on baise. On fait tourner pétards, sticks et buvards. On se larzacquise, on se maoïse, on s’occidentaliste athlétiquement. On se donne l’impression d’être ensemble, mais on ne forme plus déjà qu’une communauté désœuvrée : le nous, celui de la révolution et du romantisme politique, s’est déjà délité.

En publiant Nous voilà, Jean-Marie Laclavetine sait faire plaisir aux lecteurs pressés et aux critiques qui se gardent bien de fréquenter la littérature en dehors de la lecture assidue des quatrièmes de couverture : tout est dans le titre. Deux mots, Nous voilà, que les nostalgiques de la francisque trouveront agréables à leurs oreilles, puisqu’ils leur rappelleront le refrain de Maréchal, nous voilà, chanson écrite en 1941 sur la musique de La Fleur au guidon qui faisait partie en 1937 du répertoire de Fredo Gardoni, inoubliable chanteur de la caravane du Tour de France. Ils n’auront pas tort, car Laclavetine nous raconte une histoire – peut-être n’est-elle qu’un prétexte –, celle de la promenade posthume du maréchal Pétain, dont il fait naviguer clandestinement le cercueil trente ans durant.

Le 20 février 1973 tombe, en effet, l’incroyable nouvelle : le cercueil du maréchal Pétain a disparu de sa sépulture. La police enquête et suit la trace des auteurs de cet enlèvement, avant de retrouver le cercueil baladeur dans un garage de la banlieue parisienne. On est bien peu de choses. La bière rejoint aussitôt son caveau de l’île d’Yeu. Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Rebondissement et sens du rocambolesque : Pétain se prend à fréquenter post mortem l’intelligentsia trotskyste et maoïste parisienne. La France moisie et l’anti-France enfin réunie inconsciemment autour d’une bière : c’est Philippe Sollers qui devrait être content.

Qu’on y prenne garde : Nous voilà n’est pas Nous voici. La langue française a quelques subtilités : dans Nous voilà, le nous est déjà loin. Il est parti se promener au large du moi, de l’égo et du je. Lorsque le sentiment collectif – qu’il soit procuré par le parti, la nation ou l’humanité – s’absente, toute grande entreprise est impossible : la révolution, nationale ou prolétarienne, prend des airs d’opérette.

Jean-Marie Laclavetine aurait pu – il ne l’a pas fait ou si peu – écrire un roman à clef. Et l’on aurait poliment gloussé en contemplant la carrière des ex-leaders de 1968, libertaires autrefois, libéraux aujourd’hui. On aurait plaisanté sur Henri Weber, passé de la LCR à un mariage très show-bizz au Cirque d’Hiver1. On aurait décelé chez l’un ou l’autre personnage une inclination particulière à trahir ses idéaux et à ne maintenir avec constance que son infidélité. Mais Nous voilà échappe à ces contingences-là, pour aller à l’essentiel : la fin du politique, c’est-à-dire l’histoire d’une communauté qui, en trente ans, est devenue, à droite comme à gauche, non seulement désœuvrée mais aussi inavouable.

Une épopée contemporaine ? Oui. Le roman de Laclavetine a tout de l’épopée classique, long poème qui embrasse tout un peuple pour célébrer ses exploits historiques ou mythiques, comme on le dit chez Mme de Romilly. Sauf que les exploits historiques depuis 1970, faut les chercher. Toute épopée est désormais navrante. Tolstoï est inaccessible. Les personnages réels empruntent plus au général Boum, celui de la Grande Duchesse de Geroldstein, qu’au maréchal Koutouzov, le héros de Guerre et Paix. Il ne reste plus rien d’autre qu’un ennui si profond qu’il ne tue plus personne. Lorsque les grands chemins de l’histoire sont désertés, restent les petits chemins et la littérature : “J’ai peur de la rencontre avec le passé qui revient : le petit chemin des années perdues, envahi, d’herbes et de poussière, enfoui sous les ronces, où était-ce déjà, vers quoi menait-il, ce caminito, il y avait des chants, on riait, je crois me souvenir qu’on s’aimait, que s’est-il passé ?”


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  1. On se souviendra que l’inénarrable Gérard Miller (starlette du petit écran) disait que ceux qui n’étaient pas invités à cette fête n’existaient pas socialement.
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  • 11 April 2009 à 22h01

    xly dit

    “Lorsque les grands chemins de l’histoire sont désertés ”

    Les grands chemins de l’histoire ne pourront jamais être empruntés par des “troupeaux de moutons bêlants ” ; individualistes, consuméristes, matérialistes, égoïstes, déliés de tout engagement religieux, moral, politique, patriotique ou professionnel ; libérés de toutes contraintes et frustrations à l’image des enfants-rois des 68ards.
    Mai 68 marque la fin de toute perspective de projet collectif en France.
    ” Il ne nous reste plus que les petits chemins et la littérature. ”
    Qui s’en plaint vraiment ?

  • 11 April 2009 à 19h42

    Venik dit

    Oh pardon.(c’est le courant B ou A ?)

  • 11 April 2009 à 18h46

    la borie dit

    “L’Organisation”, écrit dans un couvent du Berry sous la protection d’A.D.G

  • 11 April 2009 à 18h44

    Jérôme Leroy dit

    @Francois

    Récit secret de Drieu. Son Journal aussi.

    Et que fait de sa Weltanshaung le je qui n’a jamais connu de nous? C’est L’homme qui dort de Perec.

  • 11 April 2009 à 18h29

    François Miclo dit

    @ Jérôme Leroy : c’est un très joli livre qui peut, sans faire tache, prendre sa place à côté de Tigre en papier et de L’Organisation. Il pose, à mon sens, essentiellement, une question : que fait-on lorsqu’on a puisé sa “Weltanschauung” dans une certaine idée de la vie commune et qu’advient le temps du “je” ? Et cette question, il la met en scène non seulement à l’extrême-gauche mais aussi à l’extrême-droite.

  • 11 April 2009 à 18h28

    vingtras dit

    Bravo Miclo… Et je vous approuve d’autant plus que les sectataires de l’étoile rouge et de la bannière Mao de ces années-là auraient dû “intégrer”, une fois pour toute, que… “lorsque le sentiment collectif s’absente,( …) : la révolution, nationale ou prolétarienne, prend des airs d’opérette.” Bien dis ! Merci !

  • 11 April 2009 à 18h18

    la borie dit

    Et surtout A.D.G ! !

  • 11 April 2009 à 18h17

    la borie dit

    Et pourquoi pas ?

    Alain Paucard

    Supplique à Gorbatchev
    pour la réhabilitation de Staline

    Célébration du whisky

    Eloge du cul

  • 11 April 2009 à 16h48

    Jérôme Leroy dit

    Je suis un con encore relativement jeune, 8 ans en 73.
    Je n’ai pas d’états d’âme.
    Laclavetine a écrit un joli recueil de nouvelles sur le vin, Le Rouge et Le Blanc.
    Les soixante-huitards, pour désastreux et mortifères qu’ils soient quand ils s’occupent aujourd’hui d’économie et de politique font en général de la bonne littérature (les Rollin, Rondaud, Manchette, Fajardie, )

  • 11 April 2009 à 16h12

    Vinosse dit

    Faut être payé par un éditeur pour imprimer ces étadams de vieux con.

  • 11 April 2009 à 14h27

    la borie dit

    Aïe aïe aïe ! J.LEROY va se retouner dans sa tombe ….

    Crépage de chignon en perspective à la rédac !

  • 11 April 2009 à 13h31

    Venik dit

    Je ne veux pas avoir l’air trop martial..:
    le Cubisme fut une epopee
    le structuralisme peut-etre aussi

  • 11 April 2009 à 13h21

    Venik dit

    (Ne touchez pas a Romilly !)

    ..Pourquoi depuis 1970 ? Que voyez-vous juste avant 1970 comme epopee? : l’Algerie,l’Indochine ? Oui,certes,
    la chute de Cao-Bang est epique.
    Ou faut-il encorer regarder plus en arriere:
    Mai 1940,ou bien plus vraisemblablement 1914 ?
    Ou alors le cafe de Flore et l’Existencialisme c’est ca pour vous l’epopee..?

  • 11 April 2009 à 12h28

    Joëlle dit

    Oui, il y a beaucoup dans ce “Nous voilà”. On sent le constat peu glorieux, la confession penaude, l’arrêt sur image trouble. Voici eût été plein d’allant, tourné vers le futur, voilà est poussif et traînard.
    Pendant que certains faisaient la révolution puis géraient leur carrière, d’autres, invisibles, mettaient en place un système qui les fait aujourd’hui super-riches et injoignables. Belle réussite!

  • 11 April 2009 à 12h16

    caouas dit

    Je suis bien content d’être un social inexistant aux yeux de Miller.

  • 11 April 2009 à 12h15

    SK dit

    auX rênes. Arf.

  • 11 April 2009 à 12h12

    SK dit

    c’est la génération moisie, celle qui , paradoxalement, même si elle est en fin de vie, est au rênes de tous les pouvoirs.

  • 11 April 2009 à 12h04

    brennec dit

    Si je comprends bien, qui n’a pas de rolex et n’a pas été invité au mariage d’Henri Weber commence a cumuler grave.

  • 11 April 2009 à 11h43

    stefanzweig dit

    A propos de la note en bas de page consacrée a l’inefable Gerard Miller : cela me fait penser à cet autre soixante huitard qui disait que si a cinquante ans on a pas sa Rolex, on est un loser. C’est la farce tranquille des anciens qui voulaient changer le monde et qui sont devenus de petits ou grand bourgeois pire que leurs parents, parce que honteux et habillés de morale d’apparence. C’est la gauche caviar ou la gauche sicav, mais plus la gauche du peuple. Sego devrait demander pardon pour cela…

  • 11 April 2009 à 11h06

    robespierre dit

    A chaque billet, je découvre un François Miclo complexe, riche, tortueux, profond.

    Je ne vous connais pas mais je vous aime déjà (comme un camarade de classe avant les filles)