Nous sommes les seuls à avoir un ministre de la Culture. C’est une fonction de régie qui n’existe pas ailleurs. Ça a commencé avec André Malraux. Aujourd’hui, c’est Fleur Pellerin. Heu… Qui ça ?

Allons, allons, Brighelli, ne fais pas ta mauvaise tête et la fine bouche. Tu défends bec et ongles les classes prépas et les grandes écoles, elle en est un pur produit. Même si l’IPESUP est une prépa privée, elle a intégré successivement l’ESSEC, Sciences PO puis ENA, avec un rang de sortie assez bon pour intégrer immédiatement la Cour des Comptes.
Ah oui, les comptes… Ne serait-ce pas tout ce qu’elle connaît ?
Mais non ! N’a-t-elle pas été « plume » de Jospin en 2002 (le mot m’insupporte, il me rappelle systématiquement la tendre exploration de l’hémisphère sud) ? Elle doit savoir des choses… D’ailleurs, elle a fait partie de la 3ème Chambre de la Cour des comptes, qui s’occupe d’éducation, de recherche et de culture — du point de vue financier.
En tout cas, elle n’a jamais eu le temps de lire Patrick Modiano. Pas même avant de le recevoir. Pas même en digest, pas même en résumé. Pas même selon les principes de Pierre Bayard, qui a écrit le très réjouissant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007 — voir ici). C’est ce qu’elle a ingénument expliqué sur Canal il y a quelques jours.

À quoi Christian Combaz réagit avec chagrin et pitié dans Le Figaro : « Quand on est chargé de la promotion de la culture française, le matin où l’on apprend que Patrick Modiano a décroché le prix Nobel, on tape son nom sur Wikipédia à l’heure du café. Dans l’ascenseur on se fait résumer Villa Triste. On demande un dossier de presse avant dix heures et demie. N’importe quel cadre commercial à qui l’on vient d’annoncer l’obtention d’un nouveau marché se rue sur les informations du tribunal de commerce. La ministre de la culture, en recevant un coup de fil de chez Gallimard, serait donc incapable de bachoter son sujet une demi-heure avant que les caméras ne débarquent? Evidemment non. Vous n’en êtes pas incapable. Vous avez seulement mieux à faire. Le contenu des livres, pour vous, c’est de l’enfantillage, du pittoresque, du secondaire. L’art pour vous, ce sont des textes de loi, des décrets, des budgets à attribuer, vous venez de l’avouer ingénument sur Canal Plus avec cette espèce de dédain navré des gens qui sont occupés de choses sérieuses, et qui répondent «si vous croyez que j’ai le temps!». »
C’est que Fleur Pellerin est dans une logique strictement comptable. «J’ai l’impression de bien faire mon travail», dit-elle sur Canal. Et assistant aux 24ème rencontres cinématographique de Dijon à la mi-octobre, n’a-t-elle pas déclaré que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui» ? Jean-Michel Frodon s’en étrangle de rage, parce qu’il y lit « l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture. »

Ben oui. N’est pas Malraux qui veut. Autres temps, autres priorités : il faut dégager du temps de cerveau disponible dans l’esprit des « gens », comme dit par ailleurs Najat Vallaud-Belkacem. Afin d’y insérer Coca-Cola, sans doute, selon l’immortel Principe de Le Lay (2004).
Normal. Nous avons bradé le patrimoine industriel français, puisqu’il a été entendu très tôt qu’en Europe, c’est l’Allemagne qui se chargeait de l’industrie. Il nous reste le divertissement. La société du spectacle. Palais et jardins. À nous les touristes venus visiter notre « vieux pays ». À nous le marché mondialisé des purges cinématographiques (les récents hommages télévisuels à Truffaut donnent la mesure de la misère actuelle du cinéma hexagonal). Frodon toujours : « le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle.

Pour les livres, c’est un peu secondaire. Modiano se vend mal aux Etats-Unis, et sans doute encore plus mal en Chine. Et puis le livre sera numérique ou ne sera pas. La petite musique modianesque sur une tablette, c’est tellement mieux !
Ce qui permet au ministre de défendre indifféremment Zahia réinterprétée en Marie-Antoinette par Pierre et Gilles, ou le « sapin de Noël » de McCarthy (j’informe au passage le ministre, qui n’a pas trop l’air de savoir ce qu’est un plug anal, que ceux de Swarowski ont tendance à remonter dans le rectum, ce qui est fâcheux). Bref, de « culture », on ne gardera désormais plus que la première syllabe.

Tout cela fait beaucoup rire Mme Pellerin. Le rire semble être devenu le symbole de ce gouvernement de tartignolles. Najat Vallaud-Belkacem, dansOn n’est pas couché, se fendait la pipe en déclarant qu’on ne se fait pas prof pour l’argent. Et qu’elle ne multipliait pas les petits pains ni les salaires. Elle en a de la chance de rigoler autant ! J’en parle par ailleurs.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’humour sert surtout à se moquer de soi-même, pas forcément à rigoler quand une vieille dame glisse sur une peau de banane ou qu’un prof se fait démonter la gueule par un parent d’élève. J’en ai marre, de ces gens ! Mais marre !

Marre aussi à la perspective de ce que deviendra la culture entre les mains des successeurs, quels qu’ils soient. « Chef d’œuvre en péril » — l’appellation va se généraliser. Et ce ne seront plus seulement les châteaux ou les monuments nationaux, mais aussi bien les bibliothèques. Truffaut encore, Truffaut toujours : à quand les brigades de pompiers chargés de mettre le feu aux livres de Modiano — et aux autres ? Puisqu’après tout, et à l’exemple du ministre, personne ne les lira plus ?

*Photo : 00695754_000020

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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