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Pauline n’ira plus à la plage

Eric Rohmer est mort à 89 ans. La nuit chez Maud est terminée

Publié le 12 janvier 2010 à 12:21 dans Culture

Eric Rohmer.

Eric Rohmer.

En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire.

Eric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un dévédé de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire.

En effet, qui mieux que Rohmer pour donner à voir et à savoir ce qu’a été notre façon nationale de jouer avec l’amour et le hasard et d’oublier qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Comment nous avions l’art, également, de parler de sentiments et de raison, un pull bleu marine sur les épaules, tout en contemplant la sensualité rêveuse de Marie Renoir dans L’Amie de mon amie ou la désinvolture acidulée d’Amanda Langlet dans Pauline à la plage.

Eric Rohmer, né en 1920, était l’aîné d’une bande d’élégants voyous cinéphiles et cinéphages que l’on a appelé la Nouvelle Vague à la fin des années 1950. Parce que Godard a tourné La Chinoise au moment du maoïsme, que Chabrol a passé sa carrière à stigmatiser le bourgeois sanguinaire, le garagiste beauf ou la Bovary en robe Paco Rabanne et que Rohmer lui-même a fait jouer à Pascal Gregory un édile du PS dans L’arbre, le maire et la médiathèque, on a souvent cru, par une erreur d’optique assez amusante, que ces garçons dans le vent, barricadés dans les Cahiers du Cinéma, étaient des avant-gardistes las du monde ancien.

C’est oublier un peu vite que Godard ne croit qu’au sujet et à l’individu, pariant toujours sur Pierrot Le Fou et Michel Poiccard contre les flics du structuralisme, que Chabrol est un misanthrope gourmand qui fait lire Céline à des chocolatiers suisses, qu’Alain Cavalier tourne des films splendides de noirceur mais est fasciné par l’OAS comme dans Le combat dans l’Ile ou L’Insoumis et, last but not the least, que Truffaut préfère adapter David Goodis et William Irish plutôt que de faire semblant de s’intéresser aux idées générales.

C’est que la Nouvelle Vague, et Rohmer au premier chef, ont eu une intuition géniale, la même que celle du prince Salina dans Le Guépard : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”

Tout changer, cela signifiait rejeter une narration cinématographique usée qui mimait le récit littéraire et à laquelle on ne croyait plus. Tout changer, c’était aussi transformer jusqu’à la nature du son et de l’image avec le Nagra et le 16 mm, c’est à dire savoir dompter sans complexe la technologie. Ce n’est pas un hasard si dans L’Anglaise et le Duc (2001), Rohmer fait appel au dernier cri en matière d’image de synthèse pour parler de la Révolution française et, néanmoins, approuver la lucidité désespérée d’une Grace Elliot royaliste contre la naïveté sympathique et dangereuse de Philippe d’Orléans.

Ne rien changer, en revanche, c’était cajoler cette idée réactionnaire mais incontestable et délicieuse d’un éternel féminin. Ne rien changer, c’était conserver ce goût du français, la langue la plus précise et la plus agréable qui soit pour la conversation, idéale pour disserter du tracé des frontières et de celui des émotions, une langue préservée depuis l’Astrée1 et objet d’une course de relais dans le Temps avec Marivaux, Musset et Morand dans le rôle des passeurs. Cette même langue qui se retrouvait, toujours aussi pure, une nuit enneigée de Noël, à Clermont-Ferrand, dans la bouche délicieuse de Françoise Fabian.

Mais le plus important, pour nous, c’est que nous avons appris les jeunes filles avec Rohmer, le Rohmer des Comédies et Proverbes, ces trésors improbables qui scintillaient dans les sinistres années 1980. Nous avions vingt ans, et sur l’écran nous voyions des garçons qui roulaient en 4L sur des voies rapides mais parlaient comme chez Chardonne. La carte du tendre se superposait magiquement au plan de Cergy-Pontoise. Nous désirions ces femmes qui peignaient des abat-jours dans des boutiques branchées de province. Elles étaient belles comme les amies de nos mères mais avaient la distance amusée des Précieuses et nous disaient, comme Madame Deshouillères : “Un amant sûr d’être aimé / Cesse toujours d’être aimable.”

Quant à nos petites amies, finalement, leur inconstance nous surprenait à peine. Nous étions renseignés depuis longtemps par Pascale Ogier dans Les nuits de la pleine lune : danser sur Elie et Jacno n’empêche pas de badiner avec l’amour, bien au contraire. Et, de toute façon, ce sont toujours elles qui pleurent à la fin.

Comme nous allons, maintenant, pleurer Eric Rohmer.

  1. Sujet du tout dernier film de Rohmer, Les amours d’Astrée et Céladon.
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  • 14 January 2010 à 21h54

    rackam dit

    Bérénice,
    le retour!
    Belle année à vous.
    Et RIRE, mais alors…. RIRE

  • 14 January 2010 à 21h38

    Alexis Trezier dit

    Oui, Bérénice, c’est bien Tancrède qui prononce cette phrase lors d’une conversation avec son oncle, le prince Salina …

  • 14 January 2010 à 19h20

    Bérénice dit

    Belle et heureuse année à tous.

    Si je n’aimais pas Rohmer comme une madeleine de mon adolescence, je me hâterais de le découvrir après lecture de cette envolée jubilatoire et subtile : confirmation que JL ne peut pas être totalement mauvais …. RIRE

    Une interrogation : plutôt que le prince Salina, n’est-ce pas son neveu Tancrède qui dit ” il faut d’abord que tout change pour que tout demeure “? ….

  • 14 January 2010 à 19h03

    Alexis Trezier dit

    A côté de Manoel de Oliveira (102 ans et toujours en activité : son dernier film date de 2009), Resnais est presque un gamin !

  • 14 January 2010 à 14h27

    Lady dit

    C’est vrai, Nadia,
    son dernier film “Les Herbes Folles” est aussi une parfaite démonstration de sa liberté d’homme et d’artiste. Leur singularité ne s’arrange pas avec l’âge, et tant mieux!

  • 14 January 2010 à 14h11

    nadia comaneci dit

    Reste Resnais, mais ce n’est pas non plus un perdreau de l’année, 88 ans bientôt.

  • 14 January 2010 à 9h16

    Joëlle dit

    Qui aura encore l’orgueil de Rohmer, càd son mépris du mépris des autres pour un cinéma différent? Peut-être un Desplechin, mais celui-là tiendra-t’il la distance?
    Oser des intrigues d’apparence niaiseuse, des dialogues littéraires, des héros modestes et chichiteux installés dans des coins oubliés de France, c’était déjà, pour Rohmer, se foutre du XXème siècle. Alors, au XXIème…

  • 14 January 2010 à 8h51

    Alexis Trezier dit

    Eden connait si bien le cinéma de Rohmer qu’il (ou elle ?) n’est même pas fichu d’écrire correctement son nom. Quant aux exemples cités, ils sont effectivement ridicules, et jamais Rohmer n’aurait écrit une énormité du style “se dérober face aux avances”… Concernant les “prénoms à la con”, je suis plutôt d’accord, et il faut remercier les parents beaucoup plus raisonnables et éclairés qui préfèrent donner à leurs enfants des prénoms de héros de séries américaines.

  • 13 January 2010 à 23h50

    Rotil dit

    Sur Rohmer, j’ai rien à dire, j’ai rien vu de lui. Je suppose qu’il fut moins méchant que Rommel, c’est tout…

    Mais j’ai trouvé réjouissantes les sorties d’Eden.

  • 13 January 2010 à 22h39

    sol invictus dit

    En ces périodes de grande vulgarité et de clinquant telles que nous les subissons il est logique que l intelligence et la délicatesse soient ressenties comme de la provocation .Cest le cas pour certains de Rhomer comme cefut le cas en son temps de Bresson.Libres à eux de préférer un Luc Besson ou un de ses epigones.

  • 13 January 2010 à 16h23

    Patrick Mandon dit

    Superbe article, très raffiné. On ne dira jamais assez à quel degré d’indépendance évoluait cet homme très discret, qui ne rendait de compte à personne.
    Parmi les intervenants de ce fil, je note un «contrariant» singulièrement doué : Anatole Belgique. Son intervention ne manque pas de perspicacité. On sent bien qu’il a vu les films, qu’il a ressenti de l’agacement, mais qu’il lève tout de même son chapeau. Certes, il est contraint et forcé, mais il salue l’artiste…

  • 13 January 2010 à 15h13

    rackam dit

    Alpin,
    merci pour le lien il complète heureusement la belle envolée leroyaliste.

  • 13 January 2010 à 14h32

    Borgo dit

    Concernant Rohmer, Eden est excessive, injuste, de mauvaise foi, etc.
    Mais avec beaucoup de talent…

  • 13 January 2010 à 11h15

    Anatole Belgique dit

    Ce qui me gêne dans l’article de JL, par ailleurs joliment écrit, est qu’on a l’impression qu’il parle de Truffaut et de sa série des Doisnel. Comme si Rohmer célébrait ses personnages alors qu’il est toujours subtilement très critique de leur comportement tout en préservant leur humanité.
    Un film de Rohmer, c’est quasiment toujours l’itinéraire d’un illusionné, de quelqu’un qui dissimule ses actes derrière des explications complexes et fumeuses.

    Je croyais que Rohmer n’était incompris que par ses détracteurs qui lui reprochent ses personnages insupportablement bavards et artificiels (comme si ça n’était pas fait exprès). J’entrevois la possibilité que beaucoup de ses admirateurs soient en phase avec ses personnages.

  • 13 January 2010 à 10h59

    Clappique dit

    Rohmer m’ennuie, et j’en m’en veux presque tellement j’ai aimé l’article de J. Leroy.

  • 13 January 2010 à 10h27

    L’Ours dit

    L’hommage de JL est émouvant et sensible, et si la première intervention d’Eden est trop violente, il faut aussi reconnaître que la dernière est de qualité.

  • 13 January 2010 à 10h03

    Averell dit

    Sympathique article de Jérôme Leroy. Je reconnais les qualités d’Eric Rohmer ; il ne m’émeut pourtant qu’en périphérie, ce qui ne regarde bien sûr que moi. Si certains de ses films m’ont ému, assez vaguement je le redis, d’autres m’ont franchement ennuyé, comme “Perceval le Gallois”. C’est par Eric Rohmer que j’ai découvert Bruno Ganz, l’officier dans “La Marquise d’O”, adaptation de la nouvelle d’Heinrich von Kleist. La langue allemande s’y révèle en splendeur. Et je suivrai avec passion la carrière de cet acteur. Souvenez-vous de Bruno Ganz dans “Les Ailes du désir” de Wim Wenders ! Wim Wenders ! Lorsque je pense aux salles obscures de mes années d’étudiant c’est bien vers le cinéma allemand que mes souvenirs me portent, un cinéma si riche à la fin des années 1970 et au début des années 1980, un cinéma que Paris célébrait avec bonheur. Et aujourd’hui je pense plus volontiers à “Sommer vorm Balkon” d’Andreas Dresen qu’à tout autre film d’Eric Rohmer. Et que ceux qui n’ont pas vu “Bin ich shön ?” de Doris Dörrie aillent le voir. Doris Dörrie ! Non, décidemment, je crois qu’Eric Rohmer m’ennuie. J’ai néanmoins lu cet article de Jérôme Leroy avec plaisir.

  • 13 January 2010 à 9h46

    xly dit

    Les critiques du style maniéré de Rohmer sont à mon avis largement justifiées. Mais par ailleurs certains de ses films comme Le Signe du Lion sont des petits bijoux d’entomologie parisienne.

    Peut-on dire que le bilan de Rohmer est “globalement positif ” ?
    Quel que soit son bilan l’article de JL reste remarquable.
    Qu’a t-il été faire dans la galère des totalitaires ?

  • 13 January 2010 à 8h36

    Jedévisse dit

    Il me semble qu’à écrire sur Rohmer c’est le style même de Mr Leroy
    qui s’infléchit vers la préciosité diaphane.
    Rohmer c’était un style d’écriture cinématographique, et même s’il a bien sûr rendu quelque chose de ce qui était dans l’air du temps, c’était un air circonscrit à une certaine aire parisianno-cahiers du cinéma-esque. Ce que nous regrettons n’est peut-être que la nostalgie de notre jeunesse ?