Ouvrir les yeux, fermer les frontières | Causeur

Ouvrir les yeux, fermer les frontières

Entretien avec Paul Scheffer

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 02 mai 2016 / Monde Politique Société

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Dans toute l’Europe, les peuples exigent protection et sécurité. Or, face à la crise migratoire, l’UE a lamentablement échoué sur ces terrains.

Paul Scheffer (Photo : Keke Keukelaar)

Causeur : Le 14 février, lors d’un Conseil européen des ministres à Bruxelles, la ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen, s’est emportée face aux journalistes : « Un continent de 500 millions d’habitants ne peut pas capituler devant 1,5 ou 2 millions de réfugiés ! » En réaction, le Premier ministre français, Manuel Valls, a rétorqué : « L’Europe ne peut pas accueillir plus de réfugiés. » Lequel des deux a raison ?
Paul Scheffer1 : La position française est la plus réaliste. Sans rien demander à personne, l’Allemagne a ouvert ses frontières – qui sont aussi les nôtres – en même temps qu’elle fermait les yeux. En revanche, après les derniers attentats, la France ferme ses frontières et ouvre les yeux. Mais plus le temps passe, plus les Allemands comprennent que l’esprit « on peut y arriver » de l’automne 2015 exprimait un excès de confiance. Il existe des limites à ce qu’une société peut intégrer, aussi la position française est-elle aujourd’hui majoritaire au sein de l’UE.

Mais si la Turquie, avec 70 millions d’habitants, accueille 2,5 ou 3 millions de réfugiés, ce qui représente 5 % de sa population, si le Liban et la Jordanie accueillent proportionnellement cinq à six fois plus de Syriens, pourquoi l’Europe, avec ses 500 millions d’habitants et son économie développée, se dit-elle saturée avec à peine 1,5 million d’immigrés ?
La solution doit être un compromis entre Merkel et Orban : ni fermeture hermétique ni ouverture totale. Toute la question est : combien peut-on en accueillir ? Or, pour répondre à cette question, vos comparaisons sont fausses, et cela pour deux raisons. Primo, vos chiffres ne signifient pas grand-chose. En réalité, il ne s’agit pas de 500 millions d’Européens car seule une poignée d’États intéresse les immigrés et accepte de les recevoir. Certains États européens comme la Pologne s’y refusent et nous sommes obligés de respecter leur position car sans consensus démocratique au sein d’un pays, l’accueil est inenvisageable. Et puis, même au sein des pays d’accueil, seuls quelques centres urbains vont assumer l’intégration de l’écrasante majorité des immigrés. En réalité, ce sont moins de 150 millions d’Européens qui devraient concrètement intégrer des millions d’immigrés.
Secundo, on compare deux choses différentes : le niveau d’intégration que l’Europe – terre de l’État-providence – propose aux immigrés n’a rien à voir avec l’accueil que leur réservent le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Puisqu’on donne beaucoup, on ne peut pas donner à beaucoup ! La Jordanie et le Liban leur proposent un présent, l’Europe leur propose un avenir.

D’accord, mais pour donner beaucoup à peu, ce qui revient à exclure beaucoup, il faut contrôler ses frontières.
Absolument. Et si on érige des frontières à l’intérieur de l’Europe, c’est parce qu’on a abandonné nos frontières extérieures. Les frontières de la France sont en Grèce et en Italie ! Soit on prend en main nos frontières extérieures, soit on risque de voir Schengen s’écrouler et de revenir aux frontières nationales. Or, Schengen est un atout important pour l’Europe. Il faut donc assumer la souveraineté européenne, contrôler efficacement nos frontières et renvoyer tous ceux que nous ne pouvons pas intégrer correctement vers des pays comme la Turquie où leurs vies ne soient pas en danger.

[...]

  1. Paul Scheffer est professeur d’université, spécialiste de l’immigration et des études européennes et membre du parti travailliste néerlandais. Son dernier livre Immigrant Nations a été publié en 2011.

  • causeur.#34.bd.couv

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    publié dans le Magazine Causeur n° 93 - Avril 2016

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    • 3 Mai 2016 à 9h04

      thierryV dit

      Cette escroquerie de l’accueil à domicile à complétement escamoté le vrai débat : A quel endroit de cotes syriennes doit on ériger et sécuriser les camps d’accueil du HCR ?
      C’est se foutre du monde que d’envisager autre chose . On se demande d’ailleurs pourquoi cette théorie de l’accueil a domicile à été lancée .Personne n’ayant lancé d’autres solution plus évidente à l’époque .

    • 2 Mai 2016 à 21h42

      rodler dit

      On se pose la question de savoir combien nous pouvons accueillir de réfugiés dans nos pays.
      Le problème, c’est que bon nombre de ces réfugiés n’en sont pas (maghrébins, éthiopiens..) et si les turcs peuvent en accueillir, c’est parce qu’ils sont musulmans.
      Est-ce que les poules se poserait la question de savoir combien de loups elles peuvent accueillir dans leur poulailler ?
      Nos terres sont souillées par nos pas de mécréants, donc impures pour accueillir des êtres supérieurs, guidés par le maître de l’univers.
      Par contre, l’Arabie Saoudite ? Si on en parlait ?

      • 3 Mai 2016 à 9h10

        thierryV dit

        Vous avez raison , les évidences ne semblent pas traverser les esprits politiques et humanistes . On pourrait même pose la question d’une certaine logique anthropologique . Quelle société peut ainsi , sans réagir,et contre toute raison , accepter de remettre en cause ses propres fondements au bénéfice de ceux qui les combattent ? Il y a quelque chose d’ahurissant dans ce formatage imbécile d’un continent ou d’une civilisation .
        Je trouve,pour ma part,que le coté “cool” de nos populations est assez impressionnant . On pourrait presque dire inquiétant de sidération.

    • 2 Mai 2016 à 17h16

      Gargar dit

      Merci pour cet article. Sur le dernier paragraphe: étant néerlandais, il ne peut toutefois pas comprendre qu’une des raisons de cet “oubli” de l’islam par Hollande, est tout simplement ELECTORAL.

    • 2 Mai 2016 à 17h03

      mitch-savoy dit

      Il suffit de reprendre les études de Claude lévi-Strauss sur le sujet des quotas!

      • 2 Mai 2016 à 18h05

        L'Ours dit

        Et même ses réflexions sur l’islam…

    • 2 Mai 2016 à 15h46

      Fomalo dit

      Les arguties concernant le vrai nombre d’habitants de X pays pouvant accueillir pas plus de x% de migrants sont dépassées.
      Il s’agit depuis quelques mois d’invasion islamique. Donc avons-nous la capacité de dire oui ou de dire non? Si nous avons la capacité de dire oui pour un petit nombre, il faut soumettre ce petit nombre à des critères encore plus drastiques que ceux appliqués aux “français de souche” contestant à leurs risques et périls (prison ferme, amendes exorbitantes)les décisions antidémocratiques du gouvernement. Si nous avons la capacité de dire “non” pour tous, il faut des lois et des décrets d’application de manière urgente,en accord avec les autres pays d’Europe qui ont dit “non”, pour soit les virer dans les autres pays islamiques, soit les priver de toutes les allocations ou de logements dispendieux en France, et il faut de toute manière rendre l’accueil subordonné à un examen de langue, de civilisation, à la signature d’une charte pointue,dans les 6 mois sinon dehors! Et plus de regroupement familial, et plus de femmes ou de “belles-soeurs” ou “cousines” enceintes, en visite!!

    • 2 Mai 2016 à 14h38

      netrick dit

      Il ne faut pas se voiler le visage, mais bien réaliser que le problème est que ceux qui sont de culture judeo-chretienne ou asiatique ( Boudhhiste, Hindouiste, Taoiste,..) sont intégrables, qu’ils soient ethniquement Arabes, Africains ou Asiatiques. Ceux qui sont de culture islamique ne le sont pas. Le MultiCulturalisme , ça ne marche pas et ça ne marchera jamais, c’est Angela-Dorothea Kasner, épouse Merkel qui l’a dit en 2010 ! Et tout ceci sans aucun racisme !

    • 2 Mai 2016 à 13h05

      L'Ours dit

      Marrant comme à chaque fois on parle de tout sauf d’islam!
      Déjà, si on arrêtait de confondre réfugiés et migrants, on saurait mieux de quoi on parle.
      Ensuite s’il n’y avait que des chrétiens ou des boudhistes, le contexte serait tout différent.
      Mais chut! parlons en faisant comme si…

    • 2 Mai 2016 à 12h44

      marcopes dit

      accueillir c’est bien mais encore faut il en avoir encore les moyens, ensuite ceux qui prennent les décisions sont suffisamment à l’abri pour ne pas en supporter les conséquences

      • 2 Mai 2016 à 15h33

        Bretagne dit

        Oui marcopes, c’est exacte, j’appelle ça du philanthropisme exotique!

    • 2 Mai 2016 à 11h31

      Prince Murat dit

      Si jamais, ”Gross Malheur”, une guerre civile éclate en Chine, opposant, par exemple les chinois qui parlent le Mandarin à ceux qui s’expriment en Cantonais, allons-nous accueillir un milliard de réfugiés ?

      ”Au sens de la Convention de Genève de 1951” ?
      Non, celle-ci ne concernait pas les guerres civiles.

      Ou alors, ”seulement” les quelques centaines de millions de chinois qui pourront se payer les quelques milliers d’euros que coûtera le voyage ?