Pas de miracle au Proche-Orient

Après le discours d’Obama, la réponse des mollah à la bergère

Publié le 15 juin 2009 à 15:29 dans Monde

Les linguistes appellent cela un discours “performatif”, où le langage ne se contente pas de décrire une situation, mais est en lui-même un élément de modification de cette situation. En principe, tous les propos tenus par des détenteurs du pouvoir, à quelque niveau qu’ils se trouvent, sont réputés avoir un bon niveau de performativité. Ainsi, le speech de Marc Liévremont dans les vestiaires du stade de Dunedin, en Nouvelle-Zélande, avant le match contre les All Blacks, n’a pas été pour rien dans la victoire inattendue remportée aux antipodes par le XV de France.

En est-il de même pour ce discours de Barack Obama prononcé le 4 juin au Caire et que nos commentateurs hexagonaux ont porté aux nues, avant même qu’il ne soit prononcé, à l’exception de quelques grincheux dans mon genre ?

Une nouvelle ère des relations entre l’Occident et le monde arabo-musulman s’est-elle ouverte après que le président des Etats-Unis eut éteint son prompteur à l’université du Caire ? Le silence qui suit un discours de Barack Obama est-il encore du Obama ? À toutes ces questions, des réponses seront apportées à court, moyen et long terme. Pour l’instant, il faut nous contenter d’évaluer la séquence qui a suivi immédiatement ce discours, séquence rythmée par les élections libanaises, l’élection présidentielle iranienne et le discours programmatique de Benyamin Netanyahou devant l’université Bar-Ilan de Tel Aviv.

La conception de “l’alliance des civilisations” développée par Obama peut paraître séduisante au premier abord : les religions, notamment les trois grands monothéismes, doivent se respecter, dialoguer et reconnaître l’apport de chacune d’entre elles au patrimoine éthique commun. Tout cela est fort bien, sauf que les places respectives du religieux et du séculier dans les sociétés concernées sont, pour le moins, fort différentes. Où va-t-on alors ? Vers une reconquête, en Occident, par les clercs, du pouvoir perdu au profit d’un Etat laïc et areligieux ? Ou au contraire vers l’instauration, en Orient, d’une organisation sociale et politique, dans laquelle la religion serait limitée à la sphère privée ? Pour être mesuré, on dira que les propos présidentiels sont pour le moins ambigus dans ce domaine et que les quelques courageuses féministes maghrébines qui ont commenté ce discours ont de bonnes raisons d’être inquiètes. La critique des pays occidentaux (suivez mon regard !) qui interdisent, dans certaines circonstances, le port du voile islamique aux femmes et aux jeunes filles n’a pas été contrebalancée par une invitation à ce que cessent les pressions de toutes sortes, dans les pays musulmans, sur celles qui ne le portent pas ou voudraient s’en défaire…

Le Quai d’Orsay a fait celui qui n’avait rien entendu dans un brillant exercice de surdité diplomatique et Nicolas Sarkozy, que l’on sait peu regardant sur la défense et l’illustration de la laïcité, ne va pas monter au créneau sur cette affaire. Il se pourrait, en revanche, que cet aspect du discours obamesque soit de nature à raviver les tensions entre laïcs et islamistes en Turquie.

Un autre non-dit a été reçu cinq sur cinq par les dirigeants des pays concernés : personne n’a été fermement invité à cesser de voler son peuple et d’accaparer la rente nationale, pétrolière ou autre, au profit d’une fraction plus ou moins réduite de la population, au choix : tribu élargie, famille royale, caste militaro-bureaucratique, minorité religieuse. Obama a omis de signifier à ces dirigeants, mêmes réputés “modérés”, qu’exercer le pouvoir consiste d’abord à servir le peuple avant de se servir. Même ravalée à l’aide de quelques oripeaux “démocratiques” pour faire plaisir aux gogos de Washington ou de Bruxelles, une kleptocratie reste une calamité pour les citoyens qui la subissent.

Bref, la captatio benevolentiae tentée par le président des Etats-Unis d’Amérique auprès d’un monde musulman considéré comme un tout homogène – ce qui est loin d’être le cas – n’est pas de nature à améliorer le sort quotidien des gens soumis à des pouvoirs arbitraires et corrompus.

On rétorquera, et on n’aura pas tort, que la méthode inverse, celle consistant à faire la leçon à ces dirigeants et, au besoin, à utiliser le gros bâton pour les faire devenir tels que nous voudrions qu’ils soient, n’a pas fonctionné. Soit. L’idéalisme botté de l’administration Bush fils n’a pas donné les résultats escomptés, justement parce qu’il s’était fixé des objectifs inatteignables et imaginés par des idéologues peu au fait de la lenteur de l’Histoire dans ces régions. Le passage du tribalisme à la démocratie est nettement moins simple à réaliser que la transition du fascisme ou du communisme vers un régime politique et social auquel les peuples concernés aspiraient depuis longtemps. Mais d’un point de vue “réaliste”, la politique de l’administration républicaine, telle qu’elle a été mise en œuvre en fin de mandat, n’est pas si stupide, sinon Obama n’aurait pas gardé auprès de lui un Robert Gates, qui en fut le promoteur sous George W. Bush…

Faut-il pour autant revêtir ce retour au réalisme traditionnel de la diplomatie américaine de considérations de nature à satisfaire les tenants du statu quo politique, religieux et sociétal dans les pays musulmans, même les plus rétrogrades, et à désespérer les quelques démocrates et intellectuels laïcs qui n’ont pas encore choisi l’émigration ?

En ce qui concerne les effets politiques immédiats du discours du Caire, je ne tomberai pas dans le travers de certains commentateurs qui se sont, par exemple, risqués à interpréter la victoire du camp dit “pro occidental” lors des élections libanaises du 7 juin comme l’un de ses effets directs. Cette victoire est due essentiellement à deux facteurs. Tout d’abord, le Hezbollah n’avait nullement l’intention de s’emparer des leviers de commande à Beyrouth. Sa rapidité à reconnaître la victoire de ses adversaires du “courant du 14 mars” n’est pas due au fair-play bien connu des barbus enturbannés. La prise de pouvoir à Beyrouth n’entre pas – pas encore ? – dans les plans du Hezbollah, qui observe à travers l’expérience du Hamas à Gaza combien il est difficile de répondre aux attentes d’une population tout en se voulant le fer de lance de la “résistance”. Ensuite, cette victoire doit beaucoup à la mobilisation des chrétiens pro-occidentaux des Forces libanaises et des Phalanges, qui ont réussi à s’imposer face au alliés chrétiens du Hezbollah conduits par le général Michel Aoun. Il n’est pas certain que l’appel aux musulmans de Barack Obama ait été pour grand-chose dans cette mobilisation…

Dans le même esprit, il faut se garder de voir dans la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne une réponse directe et négative aux “ouvertures” de la nouvelle administration de Washington en direction du régime des mollahs. Il faut être aussi naïf que certains de nos plus brillants éditorialistes (ils se reconnaîtront…) pour mordre à l’hameçon d’une évolution “à la soviétique” du régime des mollahs, dont Moussavi serait le Gorbatchev et Ali Larijani le Andreï Gratchev. Contrairement à l’URSS des années 1980, l’Iran n’est pas en phase de repli stratégique, mais au contraire dans un mouvement d’avancée sur plusieurs fronts : son influence, directe ou par l’intermédiaire de ses clients locaux (Hezbollah, Hamas, milices chiites irakiennes), est loin de décliner et la contestation dont le régime est l’objet de la part de la bourgeoisie intellectuelle urbaine peut être aisément circonscrite, pour autant qu’elle ne rallie pas à elle une partie des piliers du régime : clergé, armée, gardiens de la révolution et Bassidjis. L’exaltation suscitée chez les modernistes iraniens par la campagne électorale devrait être suivie par une profonde dépression, comme ce fut le cas après la révolte étudiante de 1999. Ahmadinejad, qui sait ce que parler veut dire et qui ne se prive pas de communiquer à la planète le fond de sa pensée, a tiré des propos de Barack Obama la conclusion que sa politique est la bonne : c’est grâce à elle que l’on fait reculer le Grand Satan. Il est approuvé en cela par le Guide de la Révolution, l’ayatollah Khameneï.

Il appartenait à Benyamin Netanyahou de conclure cette séquence par une réponse aux appels plutôt musclés de Barack Obama à reconnaître le droit des Palestiniens à un Etat viable à côté d’Israël et à cesser toute constructions dans les implantations juives de Cisjordanie. La réélection d’Ahmadinejad lui a rendu la chose plus facile. Obama ayant eu l’imprudence d’établir un lien (encore un linkage !) entre son intervention contre le nucléaire militaire iranien et son engagement dans la résolution du conflit israélo-palestinien, Netanyahou a pu se permettre de faire le service minimum sans encourir immédiatement les foudres de Washington : reconnaissance, du bout des lèvres, de la doctrine “deux Etats pour deux peuples”, assortie de conditions qui rendent, dans la situation actuelle, quasiment impossible la reprise des négociations avec les Palestiniens. On voit mal, aujourd’hui, l’Administration américaine refuser du matériel militaire à un Etat juif directement menacé par un Iran inflexible…

Comme on ne corrige pas un discours historique par un autre discours historique prononcé deux semaines plus tard, c’est donc aux actes que l’on attend maintenant l’icône de la multiculturalité et du métissage, et on lui souhaite bien du courage.

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  • 21 June 2009 à 0h46

    Olivier dit

    à Olyvier :
    Il est peut-être encore temps pour une petite remarque sur la comparaison avec l’Algérie :
    “je ne vois pas bien ce qui dans l’histoire de la République peut se rapprocher plus de la situation israélienne” : eh bien justement, je crois que rien, ni dans l’histoire de notre République ni dans l’histoire d’un autre pays européen ne peut se rapprocher d’une situation aussi singulière que celle d’Israël ; c’est (à ma connaissance) le seul cas dans l’histoire où un Etat disparu (la Judée occupée par Rome) ressucite, par la volonté de son peuple après 18 siècles d’exil. La seule comparaison (hypothétique) possible serait avec un autre peuple “transnational” -comme les Gitans par exemple – qui susciterait un mouvement politique de retour vers son pays ancestral. Mais en ont-ils conservé la mémoire ?
    Cela dit j’apprécie le ton modéré de votre dernier message, et loin de moi l’idée de vous reprocher
    “de plonger dans votre propre héritage historique” qui, effectivement, est aussi le mien. Et j’y vois un “témoignage sincère”, non une leçon, nous sommes d’accord.
    On a besoin de “référents” pour tenter de comprendre une situation complexe. Il se trouve que celle dont on parle depuis un moment à partir de cet article est d’autant plus complexe qu’elle est très singulière, pour ne pas dire inédite.

  • 20 June 2009 à 8h12

    Olyvier dit

    Olivier,
    J’ai lu votre réponse et vous en remercie.
    Je n’ai pas grand chose à vous objecter, sinon ceci : quand j’évoque l’Algérie, et le rapport franco-algérien, vous y voyez une comparaison coloniale. Vous ajoutez je crois un “encore” las. Pour ma part, je ne vois pas bien ce qui dans l’histoire de la République peut se rapprocher plus de la situation israélienne. Vous pouvez m’objecter que ce n’est pas pareil, etc, mais vous ne pouvez pas me reprocher de plonger dans mon propre héritage historique (qui est, entre nous, peut-être aussi le vôtre). Ce qui distingue la leçon faite à l’autre, avec toute la hauteur méprisante d’une telle démarche, et le témoignage sincère d’une position particulière, c’est de le faire au risque de soi, plongeant dans ses propres racines, évoquant ses propres errements, son histoire. Evoquer l’Algérie, pour un français, ce n’est pas refaire le coup de Durban, c’est se mettre du côté des israéliens, sur le mode “nous aussi, nous avons connu cela…”

  • 19 June 2009 à 19h52

    Olivier dit

    Olyvier :

    Les insultes : d’accord avec vous, ça va sans dire, elles n’honorent pas ceux qui les profèrent. La poignée d’excités du Betar ne représente qu’elle-mêmes. Le ministre évoqué est critiqué chez lui autant qu’à l’extérieur, mais ses positions sont paradoxalement mesurées : c’est un réaliste, détesté des milieux religieux car n’attachant aucune importance aux symboles ni à l’Histoire, et partisan d’une Cisjordanie arabe-palestinienne au nom du “chacun chez soi”. Il y a plus choquant en face.

    La récurrente comparaison avec l’Algérie… Elle aurait été valable si ce pays avait été la France autrefois, et que les Français, après 17 siècles d’errance et de persécutions, avaient décidé d’y retourner. Sinon, c’est encore le schéma colonial plaqué sur ce problème d’une tout autre nature.

    Sur le fond : oui, évidemment, comme tous les amis d’Israël et comme nombre d’Israéliens, je doute. Mais il y a là-bas un terrible sentiment de quitte ou double : être “fort” aujourd’hui est ressenti comme une condition sine qua non de survie. La “force” d’Israël, c’est en réalité le sursaut, parfois brutal, du désespéré. Une brutalité quand même très relative, la plupart des soldats (j’ai eu l’occasion de dialoguer avec quelques-uns) en mission à Gaza notamment balancent constamment entre la nécessité d’agir pour, par exemple, empêcher un projet d’attentat, et le souci d’éviter des pertes civiles. Expulsions, dites-vous. Oui, mais il y a une Cour Suprême qui les annulent parfois, pour des raisons strictement juridiques. L’Etat de droit, c’est rare dans un pays en guerre. Une Cour Suprême à Gaza pour annuler un projet d’attentat-suicide ?

    Comprendre que les Arabes Palestiniens sont chez eux dans la région, oui, bien sûr. Les Israéliens le disent, dans les sondages, dans le débat public. Ils attendent une réciprocité sincère. Elle viendra peut-être. Quand la partie du peuple palestinien sous l’emprise de dogmes ou présupposés politico-religieux s’en libérera, et quand ceux qui se taisent par peur oseront s’exprimer. J’ai lu des prises de position de journalistes ou intellectuels palestiniens (mais exprimées dans des media étrangers malheureusement), intéressantes et encourageantes à cet égard.

    En tous cas, je vous ai lu avec attention , ce débat prolongé m’aura permis de constater qu’il est quand même possible d’avancer un tout petit peu sur ce sujet trop sensible, si l’on s’efforce de rester modéré dans l’expression et de bonne foi sur le fond.

  • 19 June 2009 à 15h32

    Bibi dit

    Hosni Moubarak (qui a noté l’affluence des -barak ces derniers temps?) répond à Obama au Caire.

    h..p://online.wsj.com/article/SB124536741783129309.html