Rien ne va plus en politique quand on se prend à parler comme des clercs de notaire. On se fait la main, un jour, mine de rien, avec un petit inventaire après décès et l’on se retrouve quelques années plus tard à passer ses journées en récolement. Entre temps, on s’est habitué à l’odeur doucereuse de l’encaustique, au crissement feutré du paraphe des usufruitiers sur les actes, à la désuétude d’un monde qu’on ne retrouve plus guère que dans le cinéma de Chabrol. Et les clercs en viennent à faire ce qu’ils font chez le réalisateur des Noces rouges : des petits meurtres entre amis. Le notariat est le drame du Parti socialiste, sa malédiction.

Car le désastre du Congrès de Reims et ses conséquences sont avant tout le fruit de la liquidation maladroite de l’héritage mitterrandien : en arguant d’un prétendu « droit d’inventaire » sur les années Mitterrand, Lionel Jospin a fait table rase de tous les enseignements politiques qu’avait laissés l’homme du 10 mai. Les socialistes pouvaient-il réellement se départir sans dommage d’une histoire commencée en 1971 au Congrès d’Epinay et finissant en 1996 avec la mort du promeneur du Champ-de-Mars ?

S’ils avaient gardé quelque chose de l’ancien président, ils auraient eu d’abord le tact de ne pas tenir ce Congrès à Reims. Attaché au génie des lieux comme à l’histoire, François Mitterrand leur aurait peut-être soufflé ce qu’en 496 l’évêque Rémi proclamait en baptisant Clovis : « Courbe la tête, fier Sicambre, brûle ce que tu as adoré et adore ce que tu as brûlé. » Quoiqu’on en dise et malgré le succès tout relatif de la motion que la présidente de Poitou-Charentes défendait, ce Congrès a consisté pour les deux tiers des socialistes présents à brûler ce que hier ils adoraient encore ou avaient feint d’adorer. Tout y était « ségolano-centré » : il s’agissait, pour les uns comme pour les autres, de remercier la candidate socialiste à la dernière élection présidentielle. La remercier dans tous les sens… A Reims donc, la parenthèse présidentielle, au cours de laquelle les militants avaient communié dans un néo-messianisme forcé, s’est refermée : Ségolène Royal n’y était déjà plus qu’une télévangéliste de chaine câblée. Ce n’était donc pas de l’huile que contenait la sainte Ampoule, mais du dissolvant.

Ensuite, si Ségolène Royal avait dû retenir une seule chose de François Mitterrand, c’est qu’au Parti socialiste – comme dans la vie politique en général – ce n’est pas avec ses amis qu’il faut chercher à s’unir, mais avec ses ennemis… En 1971, à Epinay, ce n’est pas auprès de ses proches que Mitterrand est allé négocier des alliances, mais auprès de Pierre Mauroy, de Gaston Defferre et de Jean-Pierre Chevènement. Ségolène Royal aurait-elle pu suivre cet exemple et négocier avec un Benoît Hamon plutôt qu’avec un Bertrand Delanoë dont il était écrit qu’il la trahirait ?

D’autre part, la présidente de Poitou-Charentes aurait été bien inspirée d’user de modération et de ne pas céder à la partirenvrillitude dont elle est coutumière. En politique, on ne peut pas jouer les effarouchées ni les Madone aux pieds plats toutes les cinq minutes, faire charger les huissiers de justice quand on doit aller soi-même au charbon. Ça finit par lasser et même par en inciter certains à crier à Ségolène Royal ce que Mauriac susurrait à l’oreille de Thérèse Desqueyroux : « Beaucoup diront que tu n’existes pas… »

Sur ce coup, il faut reconnaître à Martine Aubry des qualités apparemment plus mitterrandiennes. Elle est parvenue à réaliser un grand écart qui vous ferait passer la politique pour un adroit exercice de gymnastique. Hier, ses qualités étaient louées par le grand patronat comme celle d’un Strauss-Kahn en jupons ; on la retrouve aujourd’hui dans la peau d’une Arlette Laguillier de rechange. Chapeau l’artiste.

Deux petits bémols, pourtant. Ce n’est ni par la négociation ni par d’habiles manœuvres que le maire de Lille est parvenu à fédérer sociaux-démocrates et socialistes, pro-Européens et anti-Européens, sociétaux libertaires et socialistes libéraux. C’est peut-être la chose la plus crétine en politique qui a uni les militants autour d’elle : une aversion partagée pour Ségolène Royal. Si le TSS (tout sauf Ségolène) d’aujourd’hui marche aussi bien que le TSS des primaires socialistes de 2002 ou le TSS (tout sauf Sarkozy) de la dernière présidentielle, ça n’est pas gagné… Et puis, faut-il le rappeler, Martine Aubry n’est pas seule : derrière elle se profilent les ombres de Lionel Jospin, Jack Lang, Laurent Fabius et consorts. Si elle était élue à la tête du Parti, les militants socialistes seraient-ils prêts psychologiquement à ce que la rue de Solférino redevienne le marigot où viennent s’abreuver les éléphants quand s’en va le jour ? On peut en douter.

Cependant, ni Ségolène Royal ni Martine Aubry ne sont responsables de la situation actuelle. Dans la soirée électorale qui vit les barricades se dresser rue de Solférino entre partisans de l’une et partisans de l’autre, un seul homme manquait. C’était François Hollande. Pour la première fois dans l’histoire du parti, le Premier secrétaire en fonction avait déguerpi et regagné ses terres corréziennes en sifflotant l’air connu du Courage fuyons.

C’est que l’homme connaît ses responsabilités dans la crise profonde qui secoue aujourd’hui le Parti socialiste. Qu’a-t-il fait en onze années passées à la tête de la rue de Solférino ? Liquidateur pataud de l’héritage mitterrandien, il a érigé la doctrine de la « synthèse » en un dogme infaillible. La « synthèse », François Mitterrand l’avait réclamée aux socialistes durant ses deux septennats. Pour une seule raison : tant qu’il était locataire de l’Elysée il ne pouvait se permettre d’afficher au grand jour les divisions du parti présidentiel. Les socialistes étaient priés de bien vouloir se plier au mot d’ordre de Pierre Mauroy : « Rassemblez-vous camarades ! » Ils le faisaient d’ailleurs sans trop rechigner.

Or, passé 1995 et la fin du deuxième septennat de François Mitterrand, cette doctrine ne tenait plus debout… Dès lors, avec Lionel Jospin et François Hollande, le Parti socialiste vivait dans un anachronisme permanent. Ce qui avait précisément fait la force historique des socialistes (les débats internes, les confrontations, les négociations et les alliances) jusqu’à les porter au pouvoir en 1981 se diluait dans une confusion et un avachissement idéologiques sans précédent.

François Hollande avait simplement oublié qu’un parti ne s’organise pas de la même manière suivant qu’il est au pouvoir ou dans l’opposition. Ce sont les institutions de la Ve République qui le commandent. Lorsqu’il est majoritaire, un parti se présidentialise – ce n’est pas son inspiration que Lionel Jospin allait chercher à l’Elysée quand il était Premier secrétaire et que François Mitterrand était président, mais ses ordres. Lorsqu’il est dans l’opposition, il se parlementarise, c’est-à-dire qu’il se nourrit de ses débats internes, de ses lignes de fracture et de sa diversité pour accroître sa « base électorale ». Or, François Hollande a eu le génie de faire tout le contraire en recherchant des « synthèses », qui n’ont jamais été que le plus petit dénominateur commun des socialistes, privant le parti des voix de centre-gauche et d’extrême gauche.

En un sens, François Hollande a pacifié le parti socialiste, mais d’une paix que Kant appelait la « paix des cimetières ». Dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu écrit : « Demander, dans un Etat libre, des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses impossibles : et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout le monde tranquille dans un Etat qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n’y est pas. » Voilà le problème de François Hollande : il a voulu s’épargner l’inconfort d’un parti agité et turbulent, en demandant aux socialistes d’être offensifs en période électorale mais anesthésiés le reste du temps. Au final, Montesquieu-Hollande : 1-0.

Certes, cette tactique de mise sous le boisseau de la diversité idéologique du Parti a permis à la rue de Solférino d’engranger aux élections locales de brillants succès électoraux. Il ne pourrait cependant bien s’agir là que des dommages collatéraux d’une désastreuse stratégie : l’histoire de la Ve République tend à montrer qu’un parti qui échoue aux élections nationales se refait une santé au niveau local… Pour une raison évidente, que le PSU de Michel Rocard avait compris dès le début des années 1960 : les cadres du PS ont tout loisir de labourer leur ville, leur canton et leur région dès lors qu’ils ne sont pas occupés par des mandats à Paris. C’est peut-être le calcul de certains barons locaux, comme l’écrit Luc Rosenzweig. Si le PS veut un jour gagner à nouveau des élections nationales, il va falloir qu’il exerce son « droit d’inventaire » sur les années jospiniennes et hollandaises, abandonne la doctrine de la « synthèse » et refasse à nouveau de la politique. Pour l’heure, les socialistes récolent ce que Lionel Jospin et François Hollande ont semé.

Photo de Une, François Hollande au meeting présidentiel de Bercy, 2007, idf-fotos, flickr.

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