Parlez-vous sabir ?
Il n’y a pas que les lettres anonymes pour menacer le français
Publié le 05 mars 2009 à 18:31 dans Société
Je dois vous faire une confidence impudique, relevant presque de l’anecdote “de caniveau” (comme dirait le moraliste Thomas Piketty) : chaque après-midi je lis Le Monde. Chacun a son petit défaut inavouable. Et dans Le Monde daté du 5 mars, j’ai été frappé par un tout petit mot, utilisé par Sophie Landrin pour rendre compte du langage de l’individu qui a adressé des menaces de mort assorties de munitions d’armes à feu, à quelques cadors de la République : un sabir. “Un sabir confus et mal orthographié…” Lexique indigent, niveau ortho-syntaxique “collège unique”, agressivité tendance “nouveaux publics” en ZEP, pardon en collèges “ambition-réussite”. Bref, voilà un sabir qui en dit déjà long sur l’ignominie du personnage. Jugez un peu ; l’individu menace crânement : “Vous voulez nous mettre au pas, en coupe réglée par vos amis et au bon vouloir du Roy”, mais s’englue littéralement dans ses mots : “Nouveau centre FN et autres collabos centristes et socialos collabos !” Voilà un vrai style de cochon anti-social ! Et ceci, ce n’est pas gouleyant comme une dissertation de normalien : “Le mépris total de vous envers le peuple nous impose d’agir dès maintenant. (…) Le dispositif de surveillance nous a permis de vous cibler, vous et les vôtres dans vos déplacements. Donc vous êtes ciblés et verrouillés. Vous êtes dans les starting blocs de la mort.” Typiquement le sabir d’un ennemi de la République qui veut supprimer Alain Juppé de la surface de la planète (quelle blague !). Mais le poète-lauréat sait atteindre des sommets quand il évoque l’homme dont il est certainement secrètement amoureux, Nicolas Sarkozy : “Sale hongrois digne de la pire figure du fascisme hitlérien qui aura le temps de méditer à l’état létal.” Du n’importe quoi. Même Julien Coupat se débrouille mieux. Un homme qui écrit aussi mal le français vient sans aucun doute de l’anti-France, des sous-couches obscures de la subversion la plus occulte, et peut-être même de l’inhumanité. Ces cris rejoignent les aboiements du chien ou les rires de la hyène.
Quelques pages plus loin je prends en pleine poire une assommante tribune de Bertrand Delanoë défendant sa vision du « Grand Paris ». Et là, le mot qui me vient immédiatement à l’esprit est “sabir”. Oui, mais un sabir de “pro”, soupesé jusqu’à la moelle, politique. Couchés les clébards et les hyènes ! Langue de bois. Ecoutez-moi ces mots alignés pour ne rien dire, pour ne strictement rien signifier… Commencer une phrase comme ceci ne présage d’ailleurs rien de bon pour la suite du discours : “Conscients de l’ampleur de ces défis…” Ponctuer son texte de tics rhétoriques aussi énormes que celui-ci en dit aussi fort long : “Faut-il aujourd’hui aller plus loin ? Clairement, je réponds oui.” Et moi je réponds “Peut-être pas…” Et finalement une phrase de cet acabit montre bien que la langue confuse de Delanoë tend volontairement à être aussi insignifiante que celle du sinistre corbeau de la République : “Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle francilien. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques.” Ne riez pas. C’est imprimé dans Le Monde du jour. À croire que le maire de Paris s’est offert un générateur électronique de langue de bois. De sabir.
Et encore, je vous épargne l’interview d’Edouard Balladur expliquant sa réforme des collectivités locales, avec autant de morgue langagière qu’un artiste contemporain convaincu qu’il doit vous “expliquer sa peinture”. Et je vous préserve aussi de la langue imaginée de Frédéric Mitterrand s’exprimant, dans le nouveau supplément culturel du Monde « M », sur sa mission à la tête du Palais Médicis… je vous garde de ses fulgurances creuses du genre “Je crois à la vertu de l’effort…” ou encore “La Villa n’a jamais rompu avec son destin”. Des mots, encore et toujours, qui parlent pour ne rien dire : “La France est une sorte de melting-pot culturel”, “Je ne suis pas ici pour faire carrière”, “Je pense aussi qu’il faut incarner la maison”, “Il y a une juxtaposition parfaite entre la Rome antique et la Rome de Fellini…”, “(les Romains) ont une vitalité incroyable”, etc. Dire ce que l’on attend de vous, dire exactement ce qu’il convient de dire. Dire pour ne rien dire. Quintessence du sabir…
On en viendrait à penser que le quotidien du soir se nourrit de ces “sabirs”… de ceux qui le pratiquent occasionnellement et sans volonté de nuire à la langue de Molière, comme de ceux dont c’est le langage de travail, la langue maternelle, et la structure même de leur pensée. On aimerait rappeler ici une phrase de Nietzsche à ces délinquants de la langue française, qui (volontairement ou non) l’exploitent pour produire des discours vides et confus : “Vous troublez vos eaux, pour les faire paraître plus profondes…”
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L'auteur
François-Xavier Ajavon est chroniqueur et professionnel de la presse.
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bobcrane dit
Sabir est sans faux col.
Olivier dit
Israël Salanter, un rabbin du XIXème siècle, commentateur de la Bible et auteur d’aphorismes, a écrit : “tout ce qui est pensé ne devrait pas être écrit, tout ce qui est écrit ne mérite pas d’être publié, tout ce qui est publié n’est pas digne d’être lu”. Cette phrase devrait être inscrite au fronton de chaque écran d’ordinateur…
Verdun Barrot dit
François-Xavier Ajavon, il ne suffit plus de critiquer – tant d’autres l’ont fait avant nous –, maintenant il faut sévir.
Joëlle dit
La faiblesse des médias sérieux et officiels, c’est peut-être dans l’emploi obligé de ce “sabir”, ou plus exactement, de cette langue de bois (il est vrai, comme le fait remarquer Kessler, qu’un sabir est une langue imparfaite, la langue de bois est parfaite, et formelle à l’excès).
Les médias traditionnels se sentent obligés de rendre compte de tout ce qui a l’apparence d’un geste ou d’une parole politique, d’où des interviews complètement vides et des récits superfétatoires.
En revanche, l’internet et ses journaux informels a une prodigieuse liberté, personne n’y prétend à l’exhaustivité, le ton y est plus vif et la langue plus directe, avec le risque, cette fois, de tomber dans un sabir qui mélange l’anglais, la langue technocratique, la langue marketing, la pure grossièreté et les fautes de français….
kessler dit
j’ai l’impression que l’usage du mot sabir , un joli mot nord-africain, voire levantin est inapproprié: le sabir est un mélange maladroit fruit d’une relative ignorance de la langue: on prend ce qu’on a. La langue de bois des Pipoles cultivés, c’est le contraire: manipuler les poncifs pour manipuler l’opinion.Le grand Blanc ne parle pas petit nègre, il parle peuple comme le président ou technocroute comme le maire de la capitale.Le sabir ça fleure bon la merguez et les loukoums, une certaine poésie comme le pataouète, aucun rapport avec le dégueulis des politichiens.
Roberto R dit
très bon, je reviendrais certainement vous lire.
signé, un lecteur du Monde qui le lit encore car il n’a rien trouvé de mieux à fiche
robespierre dit
extrait de sabir ce jour dans le monde
“Ensuite, il convient de procéder à une clarification des prérogatives par blocs de compétence ainsi qu’à l’instauration d’un chef de file dans les domaines partagés, pour contribuer à une meilleure lisibilité des politiques conduites par chacun des niveaux.”
ça parle de décentralisation, je crois,……Sabir quand tu nous tiens
Odilon dit
On se demande ce qui fait le plus peur, un déséquilibré s’exprimant en sabir ou un génie du mal qui utiliserait un français parfait? Je crois que François-Xavier a trouvé la réponse: le plus effrayant, c’est quand les professeurs Moriarty utilisent le sabir démagol.
Franklin D. dit
Le sabir idéologique reste très présent aussi.
robespierre dit
Mine de rien Delanoë pourrait se reconvertir dans le futur cabinet de conseil que je vais créer,afin d’optimiser le business plan des charcutiers traiteurs. Une perle ce mec, je peux reprendre ses propos :
“Il faut imaginer collectivement les conditions d’une étape nouvelle, à partir de notre vision commune du XXIe siècle boucher-charcutier. Et en déduire un instrument fédérateur qui coordonne, impulse et renforce ainsi les dynamiques nécessaires autour des vrais enjeux stratégiques”
Il est même carrément génial, ça marche avec les boulangers, les coiffeurs, les équimentiers automobiles et même les Banques !!!!.
Mais j’ai quand même un doute, ça ne semble pas marcher pour le Socialisme.
jean dit
Pourquoi perdez-vous votre temps à lire ce torche-cul ? Il y a des tas de choses beaucoup plus intéressantes à faire.
PMB dit
Dans “6 mars 2009 à 8:03″, je n’ai pas mis de smiley à FXA : c’eût été un pléonasme pour un FXA qui n’est pas une buse.
PMB dit
Bon, au moins vous êtes franc : vous avez le défaut de lire Le Monde.
Car moi, si je lis ça : “Un sabir confus et mal orthographié”, j’arrête tout de suite.
Car soit Mme Landrin n’a pas vu qu’elle commettait un pléonasme : un sabir, quand ce mot nomme un langage difficilement compréhensible (comme celui de la dame), est par nature confus etc.
Soit elle prend le lecteur du Monde (comme FXA) pour une buse.
Et avec elle, ça fait deux.
Rotil dit
Cher Ludovic Lefebvre,
J’ai jeté un oeil sur cette émission, moi aussi, puis j’ai zappé.
C’est tiste, ces balles qui ne sont même pas en or !
J’ai préféré mettre en ligne l’ouverture “Coriolan” de Beethoven…
Amitiés à tous les causeurs !
Robert Marchenoir dit
Ramon, la machine n’est pas brevetée, mais elle existe:
http://www.pipotron.free.fr/
C’est évidemment avec ça que Delanoë écrit ses tribunes dans le Monde.
Ludovic Lefebvre dit
J’ai vu une émission sur la Cinquième où les invités criminologues, psychiatres et autres protagonistes de sciences tenant de l’art abstrait collaient une maladie mentale sur ceux ayant des vellités criminelles envers les dirigeants. Ainsi donc quelques dizaines de millions d’européens auraient une maladie mentale, car il n’est pas rare qu’un hymne à Lee Harvey Oswald et autres Kennedycides soient évoquer en nos vertes contrées aux blanches collines. Comment nomme t-on un observateur qui aimerait que Ravaillac se réveille d’outre-tombe ou qu’un Petit Clamart réussisse ? Un fou aussi ?
ramon mercader dit
a-t -on pensé à brevetter la machine à generer le sabir langue de bois ?
si oui ,a-t-on pensé à la commercialiser?
si oui ,peut on prendre des parts dans la société?
quel est le roe ? (anciennement roi)
sinon ,l’autre jour dans le canard local (atlantique ,y a pas plus local) un article de propagande ,ode aux nouveaux moyensdetransport TM ,signé de la plume regrettable d’une pdg (energies renouvelables ,comprenez parapublic ,EDF ne distribue ses prébendes -ruineuses pour le tribuable-qu’aux initiés) nous était donné à applaudir et à louer
louons la parole de la diversité ,de l’énergie renouvelable,du handicap en lutte !
louons aussi la parole administrativopolitique ,incompréhensible pour le commun des mortels,tant tellement belle qu’on va pas la dénaturer à l’expliquer aux chose-citoyens !
un peu comme la langue de palais des japonais ,tellement belle et figée ,que les rescapés de nagasaki n’ont rien pigé au discours de capitulation de 1945.
d’ailleurs ,il y a un biais dans les tests de l’éduc nat,s’ils étaient rédigés dans le sabir administratif ,les pauvres gamins auraient des résultats bien pires .
Pierre Régnier dit
Voici un article qui a beaucoup à dire et qui le dit fort bien. Mais pourquoi s’en prendre ici à la “morgue langagière” de Monsieur Balladur, après qu’on ait sous-entendu récemment, dans un autre article de Causeur, que le grand homme était un peu compliqué ?
Il a tout au contraire le mot juste, et sait parfaitement simplifier ce qui peut l’être.
En septembre 2007 une association avait proposé à Monsieur Balladur, Président du Comité de réflexion sur la modernisation des institutions de la République, de faire mettre dans la Constitution une obligation, pour les différents cultes autorisés à pratiquer dans notre pays, “de respecter les Droits humains, les valeurs républicaines de laïcité et de démocratie”.
“Je vous remercie et ne manquerai pas d’en faire état au sein du Comité” avait répondu le Président (*). Depuis, je cherche le citoyen qui aurait lu une ligne là-dessus dans la grande presse, ou entendu la proposition à la radio ou à la télé. Nul doute que Monsieur Balladur, très attentif à ce qui se passe en France et en Europe, aura constaté qu’il n’y a pas la moindre entorse à la laïcité et aux Droits humains de la part d’une quelconque association cultuelle. Il aura alors rapidement convaincu son Comité que la proposition méritait qu’on s’assoie dessus.
Je pense, comme pensait ici le 3 mars à 18h 18 le commentateur candide de Causeur, que “de commission en commission, un jour ou l’autre y a trop de papier”.
Aussi, lorsqu’il vient au Président de la République l’idée qu’une réforme pourrait être utile au pays, il est très sage de sa part d’y faire réfléchir Monsieur Balladur. Il peut être certain que le simple homme n’encouragera pas les citoyens à bavarder inutilement sur des détails du projet, et qu’il réduira la dépense paperassière au strict minimum indispensable. Dans la grande majorité des cas, une lettre assurant quelques démocrates un peu pointilleux que leur proposition “sera examinée avec la plus grande attention” devrait suffire.
(*) proposition et réponse peuvent toujours être lues ici sur le site de FLJ :
http://www.fairelejour.org/article.php3?id_article=1514
robespierre dit
Nom d’un Sabir ! Vous les avez démasqué avec brio cher François-Xavier !
Ardalia dit
Cependant, mieux vaudrait : “ceux dont c’est [...] la structure même de pensée.”, peut-être.