Paris sous la Nouvelle Vague | Causeur

Paris sous la Nouvelle Vague

La capitale filmée par Rohmer, Chabrol, Godard, Rouch, Douchet et Pollet

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 11 juin 2017 / Culture

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Jean-Luc Godard filmant la manifestation des étudiants à Paris, 1968. SIPA. 00418430_000003

Cet été, vous avez le choix entre Paris Plages et une sélection de six courts métrages réalisés par les hussards de la Nouvelle Vague. Six films sortis des années 60 avant que la grande lessiveuse de la mondialisation heureuse nous asperge d’un jet moralisateur. Les bords de Seine méritent mieux qu’un décor en carton-pâte, ersatz d’un communisme balnéaire. Cette utopie si chère à notre ami Jérôme Leroy a été dévoyée dans son esprit et son application par un marketing doucereux. En août, nous préférerons toujours relire René Fallet dans une chambre mansardée que se prélasser sur les Quais dans une atmosphère suffocante où les promeneurs sont transformés en écocitoyens responsables, les dragueurs en prédateurs et les touristes en machines à sous. Paris n’a pas toujours été cette capsule avancée du progressisme froid et inflexible.

L’air propice à la flânerie

En 1965, chaque quartier conservait sa typicité comme un vin AOC. Le flâneur observait les différentes classes sociales s’agréger, s’affronter et d’une certaine manière se compléter. Le « vivre-ensemble » des Trente Glorieuses, malgré ses injustices, prenait une forme particulière à Paris. L’air était propice à la flânerie, aux rencontres fortuites et aux questions existentielles. Une communauté de destins qui semble aujourd’hui bien éloignée de notre réalité. L’avenir n’avait pas encore le goût amer des cures d’austérité et des carcans européens. Cette liberté naïve et bravache irriguait le cinéma d’avant-garde. Barbet Schroeder, jeune producteur en vogue, eut l’idée de confier une caméra 16 mm et de la pellicule couleur à six cinéastes avec pour mission : la découverte d’un quartier.


Les Éditions Montparnasse sortent en DVD ce document irrésistible d’audace intitulé Paris vu par…. Chaque réalisateur a su capter, à sa façon, l’identité d’un arrondissement, son parfum presque inodore qui pourtant s’imprègne à nos vêtements et colle à notre âme. Dans Saint-Germain-des-Prés de Jean Douchet, Katherine une américaine de passage fait la douloureuse expérience de la bohème et de son corollaire, le vagabondage amoureux.

Micheline Dax rue Saint-Denis

Les étudiants dans la force de l’âge sont prêts à tout pour passer une nuit avec une si belle étrangère si possible dans une garçonnière, à l’ombre de l’Institut. Jean Rouch nous amène du côté de la Gare du Nord où un couple tente de trouver un peu d’espoir dans un mariage récent mais déjà assombri par la vacuité du quotidien. Le bruit des travaux d’urbanisme autour de la gare vient rythmer leur engueulade du petit-déjeuner. Dans la rue, Odile se lamente sur son sort quand elle est abordée par un inconnu suicidaire. Jean-Daniel Pollet a choisi la rue Saint-Denis pour illustrer la relation trouble entre Léon, un plongeur introverti et une prostituée interprétée par la turbulente Micheline Dax. Dans Place de l’Étoile, Éric Rohmer s’intéresse à la vie d’un vendeur de chemises (Jean-Michel Rouzière). Cet employé modèle doit traverser cette place jusqu’au jour où il a une altercation avec un passant, ce qui l’oblige à modifier son parcours et dérègle un temps sa vie routinière. Philippe Sollers figure furtivement au casting de ce sketch.

Chabrol à La Muette

Le maître Jean-Luc Godard fait également partie de cette aventure. Il signe Montparnasse et Levallois avec la ravissante Joanna Shimkus qui joue le rôle de Monica, une fille partagée entre deux hommes de l’art, un sculpteur contemporain et un carrossier automobile. Elle envoie à ses deux amants deux pneumatiques et pense soudainement s’être trompée de destinataire. Qui a reçu la lettre de rupture et celle d’amour ? S’en suit un portrait cristallin de la femme en proie au doute et de l’homme touché dans sa virilité. Enfin, Claude Chabrol transporte sa caméra à La Muette chez un couple de bourgeois qu’il interprète avec Stéphane Audran. Dans son environnement naturel, il déploie toute son ironie et sa hargne du système. Conformément à ses habitudes, il s’empiffre à table, flirte avec la bonne et délaisse son fils qui préfère garder ses boules Quiès durant les repas plutôt que de supporter la comédie maritale de ses parents jusqu’au drame… Dans l’œil de ces six réalisateurs, Paris reprend de la hauteur et de la profondeur comme si la modernité ostentatoire de notre époque avait stoppé cet élan créatif des sixties.

Paris vu par… DVD de Jean Douchet, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Éric Rohmer, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol – Éditions Montparnasse.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 14 Juin 2017 à 15h46

      David Vincent dit

      On peut y ajouter le plus tardif “C’était un rendez-vous” de Lellouche. Là encore, un Paris vraiment disparu à l’heure des vélibs et autolibs…
      https://vimeo.com/92541091

    • 11 Juin 2017 à 7h35

      Habemousse dit

      En fait Paris, comme les réalisateurs de ces reportages le prouvent, est un immense studio de cinéma à ciel ouvert, où tous les figurants sont acteurs, et jouent le seul rôle que jouent des acteurs dans un vrai décor en vrai dur Haussmanien, une farce, celle de la vie, en troupeau rassemblé autour de l’œil nouveau de la caméra.

      Entre l’odeur de barbe à papa, celle du Père Lachaise et celle des détritus avant le passage des éboueurs, cette ville est plus un lendemain de fête, un réveil difficile ou chacun cherche dans le petit croissant-crème du zinc un encouragement à continuer de faire semblant.

      Paris vaut-il une kermesse ? 

      • 11 Juin 2017 à 14h14

        Moumine dit

        Habemousse
        Oui mais, la beauté de Paris…
        Et les petits matins par les ruelles encore endormies, les sourires échangés avec les éboueurs bonhommes, le chemin de rêve qui se découpe en haut des immeubles sur le ciel bleu-mauve de l’aube, l’enivrante odeur de café s’envolant des premiers troquets qui ouvrent…
        Vous avez pourtant raison, tout cela n’est plus que du “faire semblant”, du faux-semblant. Sans doute pourquoi il n’en reste plus qu’un mythe cinématographique.

      • 11 Juin 2017 à 17h12

        Lecteur 92 dit

        @Habemousse
        Je dirais comme Moumine et comme la pub : ” Oui, mais ça c’était avant”.
        Dommage, c’était vraiment mieux!
        La fête au lait fraise avec des endroits non fumeurs, sans parler de la violence qui n’est plus la même.

    • 11 Juin 2017 à 7h24

      Lecteur 92 dit

      Sans être absolument fan, ça avait quand même une autre gueule que la vacuité politiquement correcte d’aujourd’hui.
      Bonne journée à tous