Gamine, je croyais que, dans tous les villages de France, il y avait une pancarte indiquant la direction de Paris. Ce repère partagé par tous, ce lien qui m’unissait à des gens que je n’appelais pas encore mes concitoyens, me paraissait être des plus ingénieux. Alors, c’est pas pour me vanter, comme dirait l’ami Basile, mais j’avais peut-être inventé une astucieuse métaphore de ce qu’est un pays : un territoire mental dont les habitants ne peuvent pas se perdre parce qu’ils savent tous où se trouve son centre névralgique. Bien sûr, le mot « métaphore » m’était aussi inconnu que la notion d’État jacobin. J’ignorais que, derrière la façade, encore impressionnante, les fondations de notre édifice régalien se lézardaient. Je n’avais pas entendu parler des contestataires chevelus qui réclamaient de « vivre et travailler au pays », ni lu le livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, publié en 1947, resté un classique pendant trente ans malgré la jeunesse maurassienne de son auteur : « Dans tous les domaines, écrivait-il, l’agglomération parisienne s’est comportée depuis 1850, non pas comme une métropole vivifiant son arrière-pays, mais comme un groupe “monopoleur” dévorant la substance nationale. » En ce temps-là, on pouvait trouver tous les défauts de la Terre aux Parisiens, crever les pneus de leurs autos, brocarder leur arrogance et se moquer de leur accent – ou de leur absence supposée d’accent. N’empêche, Paris, c’était l’affaire de tous. La terre promise de tous les Rastignac du pays, la scène où se jouait la comédie du pouvoir. « L’État, c’est moi », disait-on. Et Paris, c’était la France.

Par la grâce du TGV, la capitale est désormais à quelques heures des principales villes de France. Mais que l’on vive à Lyon ou à Aurillac, jamais elle n’a paru aussi lointaine. La périphérie ne cherche plus à disputer son pouvoir au centre, ni même à l’encercler, conformément aux enseignements du président Mao. Elle se contente de lui tourner le dos, comme si elle avait déjà décidé qu’il n’y a plus de centre. La France n’est pas en guerre contre Paris : elle a décidé de vivre sa vie sans Paris. Ainsi peut-on gager que, dans leur écrasante majorité, les élus qui seront sommés de choisir entre un siège de député et un mandat local opteront en masse pour le second. Beaucoup, à commencer par les barons du PS qui se tiennent prudemment à l’écart des péripéties parisiennes de leur parti, savent depuis longtemps que, pour faire carrière, mieux vaut éviter soigneusement la capitale. On l’aura compris : il n’est pas question ici de la ville dans laquelle des millions de Français ont des copains et des cousins, des souvenirs et des fantasmes, mais du siège de l’État et du pouvoir, du lieu où se fabriquent les modes et les élites – symboliquement, il n’est pas innocent que le commun des Français n’ait pas les moyens de s’y loger.  Le problème est que le sentiment que ce pouvoir ne décide plus grand-chose est de plus en plus partagé. Peu importe que cet État décrié répare les routes, assiste les indigents et fasse encore marcher les trains, les hôpitaux et les écoles certes, pas très bien, mais pas plus mal que ne le ferait une multinationale. Pour beaucoup de gens, il est tout juste bon à persécuter d’honnêtes travailleurs à coups de retrait de points de permis, de règles illisibles ou absurdes, de fiscalité mouvante, le tout ayant un rapport fort lointain avec la réalité qu’on prétend changer.

Or, en plus de cette vieille propension à l’abstraction, qui le pousse à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, voilà que cet État intrusif se mêle de plus en plus de leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. Et ça, ça ne passe décidément pas. Sur le plan économique, la France, ou plutôt ses régions les plus prospères, avaient déjà largement affirmé leur indépendance par rapport à Paris. Le divorce est désormais culturel. On ne parle plus le même langage. La Manif pour tous a d’abord été cela : une révolte contre la prétention d’une élite perçue comme parisienne, branchée et totalement déconnectée du réel, d’imposer ses façons de voir et de vivre à tout le pays. Il y avait évidemment des adversaires du mariage gay à Paris et des partisans en province puisque, répétons-le, il est ici question d’un Paris métaphorique, lequel cependant recoupe en partie le Paris géographique. L’insularité culturelle de la capitale se manifeste notamment par sa résistance au vote frontiste. Le parti de Marine Le Pen a beau y envoyer des candidats présentables susceptibles d’amadouer le bobo, il plafonne à moins de 5 % des voix, alors qu’il progresse même dans les centres-villes bourgeois de nos régions. Ces exceptions parisiennes nourrissent l’aimable conte d’une France homophobe, raciste et passéiste, à laquelle le Paris des élites progressistes et minoritaires résiste héroïquement. Ce Paris-là n’est plus tout à fait la France.

Le psychodrame de la réforme territoriale – qui ne fait que commencer – a révélé que, dans nos belles provinces, on n’était guère soucieux de se battre pour la survie du royaume. L’ambiance est plutôt à la foire d’empoigne qu’à l’harmonieuse solidarité, chacun espérant tirer le meilleur jeu de la redistribution des cartes qui s’annonce. Dans cette perspective, des alliances inédites se nouent entre les élites locales et les activistes de l’identité, comme en Bretagne avec les Bonnets rouges. Ailleurs, on brandit le drapeau européen, tout en communiant dans l’exaltation du passé, réel ou mythologique, de son douar d’origine.

Est-ce ainsi que les pays meurent ? Ce qui meurt, c’est au minimum l’État à l’ancienne, la puissance tutélaire qui assurait la diffusion du progrès dans les coins les plus reculés du royaume et attirait à son service les meilleurs de ses enfants. Pleurer sur la splendeur passée de l’État-bâtisseur, de Versailles à Airbus, ne nous avancera guère. Il paraît que l’avenir radieux sera pavé de réseaux, d’interactions, de synergies et de crèches bio qu’on nous promet pour le remplacer. Dans ce monde merveilleux de l’horizontalité citoyenne, on sera breton et citoyen du monde, on ne parlera plus de « pays » mais de « territoires », ou peut-être de « zones de mobilité permanente » – c’est bon, ça, non ? Bon, ce chatoyant scénario a un léger inconvénient : c’est qu’il risque de laisser sur le carreau tous ceux qui n’ont pas le bon goût de vivre sur une route de la mondialisation. D’autre part, le retour aux villes-État de l’Antiquité ou à la Ligue hanséatique – car dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit – pourrait déboucher, non pas sur le monde paisible régi par le doux commerce, mais sur la guerre de tous contre tous. Non pas qu’il faille impérativement atteindre la fameuse « taille critique », comme le répètent les propagandistes de l’Europe des régions, tout en célébrant le dynamisme de la Catalogne ou de la Bavière. La France n’est ni l’Espagne ni l’Allemagne, mais un vieux pays dans lequel l’État a précédé et construit la nation. Comme le montrent Todd et Lebras dans L’Invention de la France, sa diversité anthropologique s’est révélée soluble dans une unité administrative pensée de façon quasi scientifique. Le modèle jacobin a d’ailleurs remporté une victoire paradoxale car, à bien des égards, les pouvoirs issus de la décentralisation se contentent de le reproduire à l’échelle locale, comme si la solution à la crise française passait par l’émergence de multiples petites France. Sauf que dans ce schéma, Strasbourg refusera bientôt de payer pour Marseille. Ce qui était vrai hier a de fortes chances de l’être encore : sans un État aussi unique que le Dieu de la Bible, point de France.

Alors, il paraît que le mythe jacobin a vécu et qu’il nous faudrait faire notre deuil de la République une et indivisible. Peut-être. Mais ne nous y trompons pas : en dépit de l’affichage exubérant des patriotismes locaux, le message que les gouvernés adressent avec constance à leurs gouvernants, c’est qu’ils veulent rester un peuple. Et ils ne font nullement confiance, pour y arriver, à un pouvoir de plus en plus stratosphérique. Non sans raisons. Il n’y a qu’un Parisien pour croire que la France devrait disparaître.

Ce texte en accès libre est extrait du dernier numéro de Causeur (juillet-août 2014). Pour acheter le magazine, cliquez ici.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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