La vénération de nos contemporains pour eux-mêmes a pour conséquence la convocation de leurs prédécesseurs au tribunal permanent − et expéditif − de l’Histoire, afin de vérifier si Napoléon n’était pas un peu raciste, Jules César misogyne ou si l’homme de Néandertal ne préférait pas, par hasard, payer des amendes plutôt que d’embaucher des handicapés ou de construire des HLM en zone résidentielle.

Mais cette névrose concerne de plus en plus l’intimité. Ainsi voit-on se former aujourd’hui un nouveau genre littéraire : l’introspection familiale à caractère sado-masochiste. Le principe est simple : dézinguer un ascendant mâle qui a vécu la période 1940-1944. Sauf si celui-ci était à Koufra avec Leclerc, on gagne à tous les coups. Ainsi se trouvent réunies deux passions contradictoires : la généalogie et la détestation de son passé.

L’énumération des ouvrages de ces vingt dernières années qui ont pour thème le passé collaborationniste du paternel serait longue. Il faut y ajouter le dernier livre d’Alexandre Jardin : Des Gens très bien, Grasset. Les Anciens mettaient au-dessus de tout le respect des ancêtres. Les Romains ne connaissaient pas de crime plus grave que le parricide. Les Modernes, apparemment, ne conçoivent pas de laisser tranquilles leurs parents, même quand ceux-ci sont morts. Il est piquant de constater que cette dénonciation des parents par leurs propres enfants fut précisément une des marques du régime nazi, dont on entend dénoncer par ailleurs sans indulgence les collaborateurs.

Épuration domestique

Comme le temps qui nous sépare de l’Occupation ne diminue pas, il faut désormais convoquer, à sa petite séance d’épuration domestique, le grand-père. C’est ce que fait Alexandre Jardin dans un ouvrage sans grand risque, puisque Vichy a disparu. Sans bénéfice non plus pour les victimes de ce régime. Son seul objet est de se déclarer dans le camp du Bien, contrairement aux salauds qui ont vécu sous Vichy. Il est assez curieux de voir cet auteur immature se prendre soudain au sérieux et, changeant de registre, porter des jugements grandiloquents sur notre histoire collective (à travers donc le cas de son grand-père qui fut, personne ne peut désormais l’ignorer, directeur de cabinet de Laval). Cela ressemble au spectacle d’un clown qui, soudain, au milieu du numéro, vous donnerait très sérieusement des leçons de métaphysique. C’est un peu inquiétant.

On reconnaît en général les vrais résistants au fait qu’ils ne sont pas couverts de médailles : l’exemple le plus remarquable est celui de l’écrivain Jacques Perret, qui n’a pas dépassé le cadre de caporal malgré des actes de résistance signalés, là où des résistants de juin 1944 devinrent colonels en quelques semaines. Jacques Perret a écrit beaucoup de beaux livres, mais dans aucun d’entre eux il n’éprouve le besoin de traquer ceux qui ont fait des choix moins courageux.

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est écrivain.
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