J’ai souvent entendu dire de mes amis de droite que la gauche avait un problème avec le réel. C’est vrai, la gauche n’aime pas le réel. C’est même son honneur. Elle ne le trouve pas satisfaisant, humain, vivable. Quand elle commence à vouloir faire avec, ça donne la social-démocratie ou plus précisément le social-libéralisme, c’est à dire une gauche qui n’est plus la gauche puisqu’elle recherche sa légitimité du côté des satisfecit du patronat, des agences de notation, des économistes de garde et non de ses électeurs qu’ils l’ont élu pour qu’elle « change la vie » comme disait Rimbaud qui n’aimait pas non plus le réel ou plutôt qu’il l’aimait tellement qu’il le voyait tel qu’il aurait dû être. Ce qui, outre la poésie, pourrait définir la démarche de la gauche, la vraie.

Dans une autre vie, j’avais fait un stage en école maternelle. Encore un truc de gauche, ça l’école maternelle. Une invention de l’Etat pour retirer les enfants aux familles le plus tôt possible et les endoctriner avec des valeurs si évidemment mortifères aujourd’hui comme la laïcité, laïcité dont on voit à quel point c’est en son nom qu’on se fait la guerre à Gaza, en Syrie, en Irak ou en Lybie. Dans cette école maternelle, l’institutrice m’avait expliqué que les petits enfants, derrière leurs visages poupins et angéliques, étaient de toute éternité atrocement méchants entre eux, et notamment avec les plus faibles, les plus différents, les roux, les Noirs, les morveux, les lunetteux ou ceux qui faisaient encore pipi dans leurs maronnes. Que si elle n’intervenait pas, la vie de ces minoritaires deviendrait vite un enfer, qu’ils seraient tous potentiellement des têtes du Turc (on osait encore parler comme ça, il y a quelques années, sans crainte de froisser des susceptibilités communautaires).

Bref, il fallait, miserabile visu ! , qu’elle intervienne sur le réel, qu’elle ne laisse pas le réel en faire à sa guise, que la tolérance (à défaut d’avoir des maisons pour l’abriter) s’enseignait comme s’enseignaient les idées de partage ou de solidarité qui n’ont rien de naturelles. Je ne doute pas que certaines intelligences d’aujourd’hui, tellement versées dans l’antitotalitarisme qu’elles nous condamnent à la résignation devant l’ordre des choses, ordre qui est de fait un épouvantable chaos mortifère, une destruction méthodique de toutes les vieilles solidarités et une régression vers des pulsions ethnoreligieuses au sein même de nos sociétés occidentales, verraient dans cette maitresse, comme chez tous les enseignants, des Béria en puissance et dans cette école maternelle les prodromes du Goulag.

Le pape François s’est fait s’est fait rudement attaquer par André Sénik dans ces colonnes. J’espère que Sa Sainteté ne m’en voudra pas trop de la défendre dans ces mêmes colonnes, fût-ce paradoxalement.

Pourquoi le pape François paraît-il à ce point de gauche aux gens de droite ? Parce qu’il rappelle que la religion, et notamment la religion catholique, est une religion d’émancipation. Parfois, souvent même, c’est malgré elle tant le message du Nouveau Testament peut être interprété de manière révolutionnaire : elle est débordée par sa base comme avec la théologie de la Libération que François a côtoyé en Argentine et dans toute l’Amérique Latine, à une époque ou à l’aide de dictatures militaires féroces, la libre entreprise prouvait à quel point, elle emmenait la liberté et les droits de l’homme dans ses bagages partout où elle s’installait. On en rit encore dans les stades chiliens ou les avions militaires de Videla qui apprenaient le parachutisme sans parachute aux opposants.

Le pape François n’aime pas le réel. Il n’aime pas l’idée d’une planète épuisée par un mode de développement aussi délirant qu’inégalitaire, il n’aime pas que l’on ne prête plus la moindre attention aux pauvres, aux minorités, aux migrants. Il en arrive au choix douloureux, inconcevable, d’approuver une éventuelle intervention militaire pour sauver des chrétiens promis au massacre, perdu dans cette grande géhenne géopolitique crée par d’autres.

C’est d’ailleurs la grande misère de la gauche historique d’être obligée de se souvenir de son exigence politique par l’intercession d’un vieil homme en blanc dont les prédécesseurs, jadis et naguère, ont incarné pour elle la pire réaction, la pire invitation à la soumission. Mais force est de constater aujourd’hui que ce Pape est la dernière figure de gauche dans un monde de droite, ce qui prouve bien à quel point nous en sommes arrivés.

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00678046_000011

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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