Mad love in New York | Causeur

Mad love in New York

Parution en DVD de “Panique à Needle Park”, chef d’œuvre des seventies

Auteur

Vincent Roussel
est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 25 juin 2016 / Politique

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Kitty Winn et Al Pacino dans "Panique à Needle Park" de Jerry Schatzberg.

Après avoir entendu le brouhaha continu de la ville pendant le générique, l’image qui ouvre Panique à Needle Park est celle du visage d’Helen (Kitty Winn) perdu dans la foule du métro new-yorkais. La jeune femme semble ailleurs et désemparée. On apprendra par la suite qu’elle s’est fait avorter mais d’emblée, Schatzberg souligne par son cadre l’enfermement du personnage. On se permettra d’ailleurs de faire un peu de mauvais esprit en s’interrogeant sur un extrait d’une critique des Inrockuptibles qui parle d’ « un New-York magnifiquement filmé ». Outre que le film n’a absolument rien de pittoresque, le cinéaste privilégie la plupart du temps de longues focales qui écrasent la profondeur de champ et renforcent ce sentiment de claustrophobie. Du coup, la ville n’est quasiment pas montrée, Schatzberg cherchant avant tout à souligner l’enfermement des personnages dans la spirale infernale de la drogue et n’aérant jamais son propos. New-York n’est, au bout du compte, qu’une espèce de vague bain sonore d’où se détachent parfois quelques visages : le couple vedette du récit, Bobby et Helen, le frère de Bobby, quelques camés et des flics.

Ce traitement visant à « aplanir » l’image pour ne plus se concentrer que sur des visages à la dérive, Schatzberg le fait également subir à son récit. En privilégiant les gros plans, les ellipses et un réalisme photographique, il dissout toute progression dramatique pour nous offrir une chronique qui semble être saisie sur le vif (certains passants jettent parfois un œil à la caméra). Pourtant, Panique à Needle Park n’est pas un film atonal, sans la moindre évolution et s’il fallait trouver une image pour le représenter, ce serait celle de la spirale.

Avec la drogue comme thème principal (le « parc à seringues » du titre), Schatzberg met en scène une ronde infernale où les scènes semblent se répéter (défonce, recherche d’argent, recherche de drogue, évitement de la police, défonce, etc.) tout en renforçant, au fur et à mesure, le sentiment d’un engrenage infernal. Sans la moindre complaisance et même avec une certaine légèreté, le cinéaste nous fait partager le quotidien sordide de son couple vedette. Alors que Bobby (Al Pacino) fait quelques séjours en prison ou doit se cacher, Helen est contrainte à la prostitution pour pouvoir se payer sa came.

Ce que le film pourrait avoir de répétitif et d’oppressant est transcendé par l’amour ambigu que se vouent Helen et Bobby. Si cette passion les lie l’un à l’autre, la drogue les enchaîne de manière beaucoup plus tragique. Avec un certain talent, Schatzberg file la métaphore de la dépendance puisque c’est par amour que la jeune femme plonge avec Bobby dans cette spirale infernale qui, paradoxalement, va également leur permettre d’être toujours proches en dépit des circonstances (séparation par la prison, prostitution…). Il y a quelque chose de très émouvant à voir l’évolution de cet amour blessé, brisé mais finalement toujours vif. On réalise également à quel point les frères Safdie sont redevables à Schatzberg lorsqu’ils tournent leur Mad Love in New York qui traite de la même façon la question de la dépendance.

L’amour fou et la dépendance aux stupéfiants sont filmés comme des vecteurs d’isolement social : plus le couple s’enfonce et plus le cadre devient étouffant. A la foule du premier plan succèdent les piaules sordides, les cellules de prison, la promiscuité avec d’autres paumés… Toute la mise en scène de Schatzberg tend à styliser cette lente descente aux enfers en jouant sur les figures de la spirale, de l’enfermement et de la répétition. Pourtant, il faut reconnaitre que Panique à Needle Park ne parvient pas toujours à dépasser son « réalisme photographique » et frise parfois le naturalisme un peu fade.  C’est la seule petite réserve que je ferais à son encontre parce que l’émotion est souvent au rendez-vous, notamment grâce à la manière dont le couple vedette s’empare du film et le porte.

Bien sûr, il y a Al Pacino, chien fou dans un jeu de quilles qui finit par s’effondrer sur lui. Mais il y a surtout la bouleversante Kitty Winn. Jérôme Leroy aime à célébrer les beautés du « monde d’avant », ces jeunes filles insouciantes du cinéma des années 60 (les donzelles de Rozier, le sourire de Catherine Duport dans Masculin Féminin…). Mais il faudrait aussi parler de l’incroyable beauté mélancolique des jeunes filles des années 70, image unique d’une jeunesse gorgée d’idéaux, de révolte mais également d’une utopie broyée. Avec sa mine angélique et son grand sourire triste, Kitty Winn rejoint la galaxie des Laurie Bird (Macadam à deux voies), des Kay Lenz (Breezy), des Jane Asher (Deep end) ou même des Tina Aumont. Dans Panique à Needle Park, elle est tout simplement inoubliable.

Panique à Needle Park, de Jerry Schatzberg, avec Al Pacino, Kitty Winn, Ed. Carlotta Films.

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