Image de la destruction du temple de Ba’al-Shamin à Palmyre diffusée par l'Etat islamique sur les réseaux sociaux (Photo : SIPA.AP21813500_000001)

Qui pourrait dire que l’abandon des langues anciennes, décidé par des technocrates dont la culture est trop approximative pour n’être pas corrosive, n’est pas une faute de jugement et de goût aussi irréparable que la destruction du site de Palmyre ? Aucun drone ne survolera jamais les langues dites « mortes » pour en sauvegarder la mémoire comme une startup française s’apprête à le faire sur les sites archéologiques syriens dont la conservation est plus que jamais menacée. Une sauvegarde virtuelle effectuée dans l’urgence dont personne ne peut se hasarder à affirmer qu’elle ne vaut pas d’être effectuée puisqu’à défaut de repousser les vandales, doublés de trafiquants cupides, mieux vaut en effet conserver les traces encore visibles d’un patrimoine national et mondial inestimable grâce aux drones qui vont ainsi en pérenniser au moins les images, en 3D qui plus est.

Ce palliatif technique laisse néanmoins rêveur, si tant est que ce type de rêve parvienne à faire oublier l’imposture qu’il y a à se dire « homme » quand on est à ce point démuni face à ce qui vous détruit. Un sable, plus insidieux encore que celui du désert, assèche il est vrai les larmes et érode les cœurs. Presque partout « le désert croît », comme l’avait prophétisé Nietzsche, et au sein de ce désert-là rien ne survit, sinon grâce aux artifices de la technologie. Car le problème est bien là : qu’on en soit arrivé à passer en un temps record du « devoir de mémoire », jusqu’alors réservé aux victimes d’hécatombes collectives, à une « mission de mémoire » devançant les destructions futures dont la violence pourrait ainsi se trouver banalisée, et la portée minorée. La qualité des images numériques obtenues n’est-elle pas déjà en passe de supplanter un peu partout la réalité du vécu ?

La mesure conservatoire ne date certes pas d’hier, et les menaces de destruction massive ont depuis la dernière guerre incité au stockage systématique des informations censées condenser, récapituler le sens de l’aventure humaine sur cette terre. Telles seront donc nos ruines, offertes comme autant de témoignages de nos échecs, reconvertis en prouesses techniques, à une postérité hypothétique : des blockhaus souterrains blindés, et des clouds immatériels sur lesquels les oiseaux ne pourront pas faire leur nid, les lézards lézarder au soleil, les fleurs sauvages s’épanouir dans l’interstice des pierres, et le travail d’érosion du temps accomplir silencieusement son œuvre. Palmyre doublement oubliée, doublement meurtrie : par notre incapacité à la sauver, et par notre impuissance programmée à retrouver la ferveur, l’inspiration et le savoir-faire qui lui ont permis d’exister.

Un miracle, pas un mirage

Elle n’était sans doute pas la plus imposante des villes antiques, dépassée en magnificence par Leptis Magna ; elle n’avait pas le charme bucolique d’Aphrodisias ni l’atmosphère mélancolique de la Villa Adriana. Il fallait y marcher à toutes les heures du jour pour y contempler les modulations de la lumière, et pour sentir à quel point sa présence, en ce carrefour stratégique du Moyen-Orient, était l’un de ces miracles dont on hésite à trop s’approcher par crainte de le voir tout à coup disparaître. Mais Palmyre n’était pas un mirage, et la douceur soyeuse du désert environnant, la couleur ocre-rose de la pierre, le profilage aérien de ses colonnades et la grâce de ses arcades, racontaient d’une manière inégalable comment des hommes étaient parvenus à apprivoiser le désert et à sublimer la matière. Théâtre de bien des négoces et d’affrontements guerriers dans l’antiquité, Palmyre semblait avoir à jamais reconquis la paix intemporelle dont elle imprégnait ses visiteurs qui en repartaient plus sereins qu’ils y étaient arrivés. Être désormais obligé d’en parler au passé est un déchirement qu’aucune « mission de mémoire » ne parviendra à combler.

Qu’on ne nous dise donc pas que sauver des vies humaines est aujourd’hui plus important que préserver des pierres, comme si nous n’avions plus désormais le choix qu’entre deux désastres annoncés, et surtout comme si l’humanité n’avait pas déposé le meilleur d’elle-même dans certaines de ces « vieilles pierres » : d’angle, d’attente, de gué, et autres qualificatifs qu’on pourrait leur donner. C’est plutôt notre rapport à l’archéologie qui demanderait à être revisité tant le fétichisme muséographique – conserver, classer, exposer – côtoie dans nombre d’esprits au demeurant cultivés le refus ou l’incapacité d’assumer à leur tour la charge symbolique que recèlent ces vestiges, qu’il ne suffira pas de mémoriser de manière mécanique pour en relayer la part d’humanité.

L’archéologie ne se contente pas d’éventrer la terre pour en exhumer des trésors qui restaurent, complètent, affinent l’image d’une humanité insaisissable en tant que telle. Chaque coup de pioche, chaque victoire sur l’envahissement des lianes ou du sable est un coup de sonde vers une archaïcité d’un autre ordre que celle dont nous parle l’Histoire, faisant implicitement des derniers arrivants les gagnants d’un jeu dont personne ne connaît vraiment les règles. Que des hommes aient d’entrée de jeu « gagné » leur place sur terre en produisant des formes d’une spontanéité confondante ou d’une perfection formelle incomparable, est la vraie leçon à retenir de l’archéologie ; la seule aussi qui puisse rabaisser l’autosuffisance des postmodernes à qui une  chance est ainsi donnée de retrouver un lien vivant avec les gestes premiers grâce auxquels s’est affirmée cette humanité, aujourd’hui terriblement fragilisée, qu’ils ne rencontreront ni dans la croissance exponentielle du genre humain ni même dans une solidarité planétaire réduite à un sauf-qui-peut collectif.

Sauvegarder aussi les langues anciennes

Car ce qui manque à la modernité tardive, qui s’essouffle à vouloir indéfiniment se devancer elle-même, est la volonté d’affirmation qui a fait la force des grandes civilisations. À défaut d’autre grand dessein, du moins pourrait-elle sauvegarder ce qui peut encore l’être : les langues anciennes par exemple, qui ne sont pas plus « mortes » que les pierres dont on s’évertue à perpétuer la mémoire, et valent bien qu’on s’en soucie comme d’un patrimoine immatériel dont la disparition ferait de chacune d’elles un champ de ruines comparables à celles de Palmyre. Car s’il est une « écriture » des pierres, que leur disposition dans l’espace permet de déchiffrer, il est aussi un rapport « archéologique » à ces langues qui, étant hors d’usage, ne montrent que davantage le chemin vers cet instant miraculeux où les hommes ont réussi à faire correspondre les signes phonétiques et graphiques qu’ils venaient d’inventer, et ce qu’ils ressentaient le besoin d’exprimer.

Chaque langue est elle aussi un « site » où se côtoient habitations et stèles funéraires, places publiques et théâtres, ruelles étroites et grandes artères. À chaque langue sa propre topographie, qu’il ne suffit pas de survoler en technicien avisé ou en amateur pressé pour en ressentir jusque dans sa chair les pleins et les vides, les aspérités et les sinuosités. Rien n’est à cet égard plus émouvant que ces tablettes mésopotamiennes vieilles de cinq mille ans semblables à des petits pains tout juste sortis du four, et couvertes de signes énigmatiques étroitement collés les uns aux autres comme autant de fleurs des champs dont les abeilles seraient invitées à butiner le pollen. Ne l’auraient-elles pas fait d’ailleurs que la Mésopotamie n’aurait pas été l’un des berceaux de l’humanité pour avoir essaimé très au-delà de ses frontières, quand Orient et Occident n’étaient pas encore séparés.

Ugarit (Syrie) : premier alphabet connu (XIVe siècle av. J.-C.)

Ce n’est donc pas seulement le grec et le latin ou bien encore l’hébreu ancien dont il faudrait apprendre à redécouvrir la toujours surprenante « nouveauté », mais l’akkadien et le sumérien, le sanscrit et le hittite, et bien sûr l’écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens ; toutes langues anciennes offertes aux jeunes esprits comme un éventail des possibilités linguistiques à travers lesquelles l’humanité s’est peu à peu découverte, dans sa diversité réelle et non pas idéologique. Il y a fort à parier que nombre d’enfants et d’adolescents sentiraient d’instinct qu’il y a là quelque chose d’infiniment plus « ludique » à expérimenter que les jeux électroniques dont ils s’étourdissent à longueur de journée. Encore faudrait-il qu’on leur montre le chemin, et qu’on ne les persuade pas que les fossoyeurs des langues « mortes », supposées inutiles ou insuffisamment fédératrices, sont moins barbares que les destructeurs de Palmyre.

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Françoise Bonardel
est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru: Jung et la gnose, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.
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