Causeur

Orwell et Bernanos à Gaza

Il faudrait savoir tirer contre son camp. Contre tous les camps

Publié le 10 janvier 2009 à 12h54 175 réactionsImprimer

On ne devrait jamais lire Bernanos. On ne devrait jamais lire Orwell. On finit toujours par tirer contre son propre camp au nom d’une certaine idée de la vérité. Bernanos qui, dans Les Grands cimetières sous la Lune, dénonce en tant que royaliste et catholique les horreurs commises par les troupes d’assaut franquistes contre le gouvernement élu de la République Espagnole. Orwell, socialiste, qui raconte dans Hommage à la Catalogne la reprise en main par les communistes staliniens de Barcelone tenue par les anarchistes de la FAI et des Poumistes.

Inutile de dire que les deux ont subi les attaques de ceux qui étaient leurs partisans sans pour autant convaincre ceux qu’ils voulaient défendre. On ne fait plaisir à personne, on fait de la peine à tout le monde. C’est ça, chercher la vérité.

Gaza aurait typiquement été un sujet pour Orwell ou Bernanos. Un sujet où il faut savoir être capable de dire des choses désagréables à ceux qu’on aime.

Alors voilà, j’y vais.

Je crois que le peuple palestinien a le droit à un Etat et a le droit de se battre par tous les moyens, même légaux, pour avoir cet Etat. Mais je ne suis pas certain, et c’est une litote, que le Hamas souhaite un Etat palestinien.

Je pense que le Hamas souhaite une théocratie, une dictature religieuse où le droit d’un peuple à disposer de lui-même devient très secondaire. Je pense que le Hamas prend en otage sa propre population et offre sur un plateau la possibilité aux faucons d’Israël et à Tsahal d’une démonstration de force d’une férocité assez terrifiante.

Pour tout dire, j’ai l’impression d’une atroce convergence d’intérêts sur un champ de bataille.

Et comme d’habitude, qui morfle ? Ceux qui sont sur le terrain. Laissez-moi, juste un instant, exercer ma possibilité de sympathie au sens étymologique du terme, cette qualité que le romancier doit toujours essayer de cultiver.

Personnage numéro 1 : jeune femme gazaouie, trente ans, institutrice, moyennement satisfaite depuis que le Hamas a pris le contrôle de Gaza. Le Fatah, ce n’était pas l’idéal, ils avaient une certaine tendance à se servir dans la caisse, mais bon, on sentait quand même des regards un peu moins hargneux quand on se promenait non voilée. Elle se rend ces jours-ci dans une école administrée par l’ONU et après deux ou trois obus en ressort avec deux jambes en moins. Il va être assez difficile de lui demander, à elle, ou à sa famille de rester modérée, de continuer à préférer le Fatah laïque et d’empêcher ses petites sœurs de le mettre, le voile, et éventuellement de se faire exploser avec une ceinture de dynamite cachée sous les vêtements au point de passage d’Eretz.

Personnage numéro 2 : un réserviste de l’armée israélienne, vingt-cinq ans. Un lieutenant, vieille famille de gauche laïque, père élevé dans un kibboutz. Il n’a pas été mécontent quand il a fallu virer, il y a quelques années, les colons juifs intégristes de Gaza, ces types qui installent leurs maisons n’importe où chez les Palestiniens sous prétexte qu’ils ont trouvé la rotule de la belle sœur d’un prophète précisément dans une oliveraie. Et qu’il faut, après, protéger toute la journée, pour lesquels il faut construire des routes spéciales et qui en plus ne font même pas, eux, leur service militaire, Torah oblige. Mais voilà, les roquettes sur Sderot, ont tué une de ses copines, à notre lieutenant, une de celles avec qui il aimait faire la fête dans les bars, sur l’immense plage de Tel-Aviv. Et là, il a beau savoir que le monde entier le déteste, qu’il sert un gouvernement dirigé par un Premier ministre démissionnaire pour cause de corruption, il lui faut bien faire le sale boulot, serait-ce au prix de son innocence. D’ailleurs, il votera Netanyahou aux prochaines élections.

Et encore une fois, cette vieille canaille de Huntington doit bien rigoler aux paradis des néo-conservateurs. Il a gagné, et c’est d’ailleurs le cas depuis un très long moment, sans doute depuis la visite si charmante de Sharon sur l’Esplanade des Mosquées en septembre 2000 : nous n’avons plus affaire à un conflit où les Palestiniens représentent la lutte anti-impérialiste et Israël un Etat colonial. Dans cette configuration, malgré tout, on pouvait encore discuter, le schéma était connu. Et l’on pouvait sans honte manifester en France pour la Palestine. Aujourd’hui, si on le fait toujours, c’est en serrant les dents et en se bouchant les oreilles et il faut vraiment avoir en tête les images des corps déchiquetés à Gaza pour occulter certaines banderoles, certains slogans de certaines organisations, certes ultra-minoritaires mais avec qui des communistes conséquents ne devraient pas avoir à se frotter, ou alors un peu rudement, en souvenir de l’Affiche Rouge, par exemple.

Alors qu’on me permette d’enchaîner ma vieille Rossinante et de dresser l’étendard de ma chère cause si oubliée : le marxisme et l’universalisme. Parce que vous aurez beau dire, ça manque quand même pas mal de marxisme et d’universalisme, toute cette histoire. La géopolitique américaine des vingt dernières années s’est acharnée avec méthode sur tous les Etats arabes qui s’étaient construits sur la laïcité, les poussant à devenir des dictatures sanglantes (Irak, Syrie…). Les chrétiens d’Orient, ces témoins si gênants qui montraient par leur présence que tout cela n’était pas un tête-à-tête entre juifs et musulmans sont devenus une population résiduelle. Et je me souviens pourtant, lors de mon voyage de noces en 1999, avoir entendu le Notre Père en arabe récité par les sœurs d’un couvent du Mont des Oliviers alors que le soir tombait.

La grande ruse des néo-conservateurs et des évangélistes du marché, elle est au Proche Orient comme ailleurs, d’avoir fait oublier au chômeur gazaoui et au docker de Haïfa qu’ils n’étaient pas ennemis. Si on attise la question des origines, c’est pour mieux oublier la lutte des classes, la misère qui se répand en Israël devenu un pays néo-libéral comme un autre et la tiers-mondisation des territoires palestiniens. À propos de Haïfa, qui se souvient que son surnom était Haïfa la rouge et qu’au moment de l’indépendance, quand l’Irgoun est entré dans la ville pour en chasser les Palestiniens, ils se sont heurtés à des syndicats ouvriers composés de Juifs et d’Arabes, ce qui a contribué à ce que la communauté arabe y soit l’une des plus importantes du pays.

Qui sait aussi qu’il existe un Parti communiste israélien, qui a inscrit dans ses statuts la création d’’une société judéo-arabe’ ? Il a fait 2,6 % aux dernières élections à la Knesset. Et ce n’est pas avec le bruit du canon qu’on va mieux l’entendre.

À vous dégoûter d’être démocrate.


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Jérôme Leroy

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