Les principes, c’est les principes, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Un exemple ? Quand j’avais, chez David Abiker, co-interviewé, en compagnie de quelques internautes citoyennes, l’avenante et irritante féministe historique Christiane Fauré, pionnière du MLF et à mes yeux dépositaires de maintes opinions désastreuses, j’avais eu une sorte d’éblouissement attendri vis-à-vis d’elle. Je raconte : après avoir éludé à plusieurs reprises les questions de mes camarades blogueuses (dont l’une s’est ensuite illustrée dans l’affaire Orelsan) afférentes à la maternité, elle avait craché le morceau sur le pourquoi de ses non-réponses en expliquant, je cite de mémoire : « On est là pour le 8 mars, c’est la journée de la femme, pas la fête des mères, je refuse donc de répondre, ce jour-là, à ce genre de questions. » J’avais adoré. J’aime le principiel, et de préférence le principiel scandaleux. J’étais servi. Le « c’est comme ça, et je vous emmerde », est le Smic cérébral de l’homme libre et partant, de la femme aussi, dont nous décréterons qu’elle est en général moins libre que l’homme, mais plus douée pour la liberté. Affirmation à l’emporte-pièce? Peut-être, chéri, peut-être… mais c’est comme ça et je t’emmerde!

Les principes, depuis le début de l’affaire Orelsan, je m’y étais tenu. En privé, comme en public, j’ai toujours refusé qu’on aborde la question du talent ou de l’absence de talent de ce rappeur, pour une raison simple : le combat du moment, c’est la défense au couteau du droit à la parole. Lequel, pour le coup, est menacé au nom du droit des femmes par une horde de harpies liberticides décidées à rétablir la censure au gré de leurs émotions et à progresser dans le classement Wikio d’un même mouvement de reins.

Je m’y serais tenu, à ces foutus principes, si les mêmes dames patronnesses n’avaient poussé le vice jusqu’à manifester mercredi dernier devant le Bataclan, pour qu’on interdise le concert du rappeur supposé gynophobe. Et là je dis stop ! Histoire de bien me faire comprendre, je peux même dire les choses à la manière de :
Mèmère quand tu aboies
pour l’empêcher d’chanter,
c’est quand même un peu moi
que t’essayes de fister.

Passablement énervé, donc, et poussé à cracher ma Valda par Elisabeth, qui estime, cette fofolle, qu’on a le devoir, au moins dans Causeur, de dire ce qu’on pense, je vais donc me lancer. Oui, je pense qu’Orelsan a du talent. Son approche de ce séisme para-nucléaire qu’est la rupture amoureuse est brutale mais subtile, c’est évident. Le mur de la haine d’Orelsan me parle beaucoup plus que le mur des lamentations d’un Brel qui chiale pour qu’on ne le quitte pas, celui que la blogueuse émue verrait bien être l’ombre de son chien. Orelsan, lui, n’est l’ombre de personne, mais l’héritier d’une longue tradition qui, d’Othello à Julien Sorel, dit que la séparation n’est pas un dîner de gala, et que la vraie vie ne ressemble pas toujours à Sex and the City. Sa parole est, en outre, sincère et inventive, et en tout cas poétique. Si, si, poétique : comment pourrait-on qualifier autrement dans le fameux Sale Pute son : « J’ te collerai contre un radiateur en chantant Tostaky. » Fallait y penser, chapeau l’artiste ! Et pour ceux qui n’auraient pas saisi la référence, on en retrouve l’écho dans une autre de ses chansons, Saint-Valentin : « Ferme ta gueule ou tu vas t’faire marie-trintigner. » Il paraît que ce néologisme en a irrité plus d’une, chez les chiennes de gardes, citoyennes et apparentées. Les mêmes qu’on n’a pas vues bouger un poil de cul quand l’assassin, le vrai, de Marie Trintignant a entamé il y a quelques mois, sous les applaudissements nourris de la critique degauche, son come-back de grande conscience universelle. Bref, pour nos blogueuses, vaut mieux buter sa femme à grands coups d’allers-retours dans la tronche qu’oser en faire un néologisme plaisant…

On trouve d’autres jolies pépites chez Orelsan, parfois noyées, il est vrai, dans une métrique scolaire et parfois mêlées de lieux communs, deux caractéristiques qui, outre les explicit lyrics, nous renvoient ostensiblement à Jean Genet, celui qui écrivait dans le Condamné à mort : « Égorge une rentière en amour pour ta frime. Apparaîtra sur terre un chevalier de fer, impassible et cruel, visible malgré l’heure, Dans le geste imprécis d’une vieille qui pleure. Ne tremble pas surtout, devant son regard clair. » Oui, dans sa jeunesse, Genêt avait un peu les mêmes défauts et endura, en tout cas, les mêmes misères. Sauf qu’à l’époque les vigilantes n’étaient pas des honteuses et s’assumaient sereinement comme ligues de vertu…

Autant dire que je me retrouve pleinement dans les quelques lignes publiées à ce propos par Viriginie Despentes il y a un mois dans les Inrocks : « Je trouve la chanson très bien, efficace, drôle et bien foutue. Dans d’autres communautés, on parlerait, je crois, d’un texte traitant avec une certaine efficacité le désarroi amoureux : je t’aime, tu ne m’aimes pas, je suis désespéré, je vais te niquer ta race. Sur le sujet, on doit pouvoir trouver quelques lignes autrement plus violentes chez Racine ou Shakespeare. Je veux dire : ça serait pas genre un thème classique de la littérature, la déception amoureuse ? Bon, mais on parle d’un gouvernement qui en avait déjà après Madame de La Fayette, donc on finit par se demander s’ils n’ont pas un problème, global, avec le dépit amoureux… »

Ce lien entre Orelsan et la Princesse de Clèves est absolument lumineux. Elle est vraiment assez classe, cette fille. On s’en était déjà un peu aperçu avec Baise moi, et beaucoup avec King Kong Theory. En tous les cas, elle a compris l’essentiel. C’est parce qu’Orelsan parle crûment d’un problème cru – la rupture – que les zélotes d’un monde sans complexité veulent le marie-trintigner.

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