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On espérait mieux, on craignait pire

Netanyahou : le discours et la méthode

Publié le 17 juin 2009 à 9:48 dans Monde

Benyamin Netanyahou ne devrait pas être trop mécontent qu’Ahmadinejad lui ait volé la vedette : la réélection du plus caricatural ennemi d’Israël (et du plus encombrant ami de la cause palestinienne) ainsi que la contestation de plus en plus imposante des résultats au sein de la société iranienne sont la meilleure mise en musique du discours qu’il a prononcé dimanche à l’université Bar Ilan (Tel Aviv). La menace iranienne qui constitue le ciment de sa coalition parait de plus en plus menaçante. Du coup, son argument stratégique “le nucléaire iranien d’abord” n’en est que plus audible.

S’adressant d’abord aux oreilles américaines, le Premier ministre israélien semble avoir obtenu l’essentiel : éviter un conflit ouvert à la fois avec la Maison Blanche et avec sa famille politique, le Likoud et la droite. Les félicitations de Washington et la retenue des ses partenaires politique en apportent la preuve. Il est vrai que les tensions – au sein de son parti et de sa coalition aussi bien qu’avec l’équipe Obama – restent vives, mais sur l’échiquier international, il a déplacé son pion et a soulagé la pression qui pesait sur lui.

Ces derniers mois, il a fait monter le cours de la formule magique “Etat palestinien” sur le marché des relations internationales. Selon son analyse, à court et à moyen terme, avant que l’horizon iranien se dégage et que les Palestiniens retrouvent leur unité, le seul jeu est celui de mots : sur le terrain tout est bloqué, tout le monde attend. Dimanche, après avoir entretenu le suspense pendant une semaine, Netanyahou a pris ses bénéfices.

Les Palestiniens ont le droit d’être déçus car Netanyahou ne leur propose pas grand-chose de nouveau, si ce n’est une nouvelle affirmation que le seul projet politique raisonnable est la création d’un Etat palestinien dans les territoires conquis il y a 42 ans et occupés depuis. Mais ils ont tort d’ignorer qu’en même temps Netanyahou a donné à son discours un ton plus politique qu’historique, choisissant des mots et des formules qui laissent sinon une porte au moins une fenêtre ouverte.

Certes, il a soigneusement enveloppé son acceptation d’un Etat palestinien de deux conditions – il pouvait difficilement faire autrement sans exposer dangereusement son flanc droit.

À première vue, ces deux préalables posés par Netanyahou – la reconnaissance d’Israël comme Etat juif et la démilitarisation de l’Etat palestinien – semblent des obstacles insurmontables. Mais observées de plus près, les deux formules laissent une marge de manœuvre assez importante. La démilitarisation de la Palestine est une vieille exigence israélienne, habituellement cachée derrière des formules comme “arrangements sécuritaires”. Dans le cadre des accords de paix avec l’Egypte, le Caire a accepté la démilitarisation du Sinaï et mêmes les Syriens ne sont pas hostiles à une telle demande israélienne pour le Golan ; il n’y a en réalité rien de choquant à ce que la même règle soit appliqué à la Cisjordanie et à la bande de Gaza. Netanyahou a donc simplement détaillé et explicité des choses que connaissent parfaitement tout ceux qui se souviennent des négociations passées, et il l’a fait en toute connaissance de cause : cette rhétorique est principalement destinée à rassurer les Israéliens, échaudés par les expériences de retrait à Gaza et au Liban. Il faut une bonne dose de mauvaise foi pour évoquer, au sujet de cet Etat démilitarisé, les Bantoustans sud-africains ou un protectorat.

Quant à la reconnaissance d’Israël en tant qu’un Etat juif, l’autre formule qui fait peur et qui a fait réagir Moubarak, elle laisse en réalité beaucoup de place à la négociation. Pour Netanyahou, c’est essentiellement une façon de traiter la question du droit au retour des réfugiés : pour qu’Israël reste un Etat juif, on ne peut pas toucher à l’équilibre démographique de sa société et un retour massif est donc hors de question. Reste que Netanyahou n’a pas parlé de “droit au retour”, laissant une petite fenêtre ouverte à une solution pragmatique avec les Palestiniens, pour lesquels ce droit est une exigence symbolique majeure. Ainsi on peut envisager un retour hautement symbolique (quelques milliers) en échange d’une déclaration très symbolique.

Enfin, sur la question de Jérusalem, Netanyahou a bel et bien réitéré sa position traditionnelle sur son indivisibilité sous souveraineté israélienne, mais il a évité les tartes à la crème habituelles sur le sujet. Autrement dit, cette mention correspond en réalité au service minimum. Il est même allé jusqu’à expliquer que sa paix économique, une idée qui lui est si chère, ne remplace pas un accord politique – on pouvait difficilement espérer plus.

Le problème est que tout le monde soupçonne Netanyahou et doute des ses véritables intentions.

Ce n’est donc pas le discours lui-même mais celui qui l’a prononcé qui explique les réactions plutôt mitigées. À Washington (et même à Tel Aviv…), beaucoup pensent qu’il cherche uniquement à gagner du temps ; à Ramallah, la direction palestinienne en est même convaincue. Son pragmatisme s’inspire-t-il de celui d’un Sharon qui a décidé du retrait de Gaza, après avoir été l’un des artisans les plus efficaces de la colonisation juive des Territoires occupés, de celui de Begin faisant la paix avec l’Egypte, ou faut-il y voir une manœuvre à la Yitzhak Shamir (premier ministre israélien, 1983-1992) ? En réalité, peu importe, car même Shamir s’est arrêté net face à la fermeté américaine: il n’a pas attaqué l’Irak en 1991 et il a accepté la conférence de paix à Madrid en 1992.

Quoi que l’on pense de leurs convictions, de leur vision du monde ou de leur talent, les dirigeants israéliens ont toujours montré – parfois in extremis – un sacré bon sens et un pragmatisme certain pour mesurer les rapports de force et comprendre où sont les intérêts vitaux de leur pays. À défaut de mieux, on peut considérer le discours de Benyamin Netanyahou comme une nouvelle preuve de ce pragmatisme et donc comme une lueur d’espoir.

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  • 21 June 2009 à 17h34

    Olyvier dit

    à Averell et Bibi :
    Tout d’abord, vous voudrez bien ne pas transformer mon propos en apologie du mépris alors qu’il se veut comme en “interdit” du passage à l’acte. C’est aussi cela, ne pas mépriser… respecter le propos de l’autre, sans l’emmener nécessairement là où l’on s’est juré que son esprit se promène.
    Quand j’interroge la pulsion et le libre-cours de mes amis palestiniens ou arabes, je fais probablement beaucoup plus que bien d’autres ici.

    Mais revenons au point de désaccord.
    Il me semble que c’est une impasse que de vouloir sonder les coeurs. Le mépris, oui Bibi, on n’a effectivement le droit ni d’y inciter, ni de le confesser, ni même de le ressentir. Sauf que pour cette dernière modalité s’oppose un autre droit, celui du secret de la conscience, et que déroger à ce dernier ferait de moi un inquisiteur en face duquel l’autre ne pourrait se défendre sinon par des professions de foi aussi aliénantes que potentiellement mensongères.
    Je reformule donc ainsi mon propos tenant compte de vos réponses : peu importe le sentiment qu’éprouvent les palestiniens envers les juifs, ce qui importe c’est leur capacité à surmonter ce sentiment dans la réalité de leurs actes (j’ajouterais : d’avoir assez d’estime pour eux-mêmes pour s’interdire certaines modalités de l’action armée telles que l’Achile Lauro, ou les bombes humaines).

    Je ne sais enfin s’il existe en Israël des gens qui méprisent les palestiniens, ou s’il arrive qu’on se réjouisse, ici ou là, de tel bombardement, de telle destruction de maison. Mais je sais qu’aucun sentiment prêté aux palestiniens ne doit justifier cela, ou concourir à le justifier sous forme d’une théorie des sentiments intimes palestiniens.

    En toute fin, vous me dites que je n’aimerais pas les juifs, Averell.
    J’accepte en tout cas volontiers que Bibi soit mon “gardien”, dans tous les sens du terme, entre “veiller sur” et “surveiller”, au nom d’une fraternité peut-être bagarreuse mais dont ces échanges nombreux et risqués témoignent. Et à travers lui, tous ceux qui se réfèrent à l’histoire d’un Resh Lakish comme constitutif, entre autres, de ce qu’ils ont appris à penser. Je ne sais si cela vous suffira comme réponse, mais je ne pense pas devoir confesser plus.

  • 21 June 2009 à 15h41

    Rotil dit

    @ Bibi,

    Bien d’accord avec vous, malheureusement notre civilisation en prend un coup… J’ai mis (ainsi que Dom) quelques liens sur le fil concernant la burqa, c’est assez effrayant…

  • 21 June 2009 à 14h40

    Bibi dit

    Non Olyvier,

    On ne peut pas mépriser quiconque pour ce qu’il est. Ce n’est plus dans les normes de notre civilisation.

  • 21 June 2009 à 14h25

    Olyvier dit

    Averell : je ne méprise évidemment pas, je vous écrivais que l’on “pouvait” mépriser, mais qu’en revanche on ne peut pas… etc.
    (je dois aller, je reviens vous répondre plus tard).

  • 21 June 2009 à 14h24

    Bibi dit

    @ Averell

    Je vous rejoins pleinement dans votre réponse à Olyvier. Vous l’avez dit bien mieux que je l’aurai fait.

    Je voudrais ajouter que entre le moment où Ben-Yehuda écrit et le début du 20ème (le livre de Ziff), la rencontre entre une civilisation moyenâgeuse et celle d’un 18ème Européen s’est transformée. Les pieux ont appris le travail, en collaboration avec les arabes, et les pionniers suivants étaient mieux préparés et plus modernes. Ce n’est pas pour autant qu’ils auraient été moins haïs ou méprisés, mais ils ont gagné l’estime pour leurs accomplissements. Les arabes de la région ont vu leur intérêt dans l’installation de juifs en Palestine – c’était une situation de gagnant-gagnant. Le Juif fait un grand boulot et nous permet, par là, de prospérer.

  • 21 June 2009 à 14h04

    Bibi dit

    Olyvier

    Le Tel-Aviv d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 20 ans. Je pense que vous le trouverez toujours sympa (avec ou sans plus).
    C’est vous qui lisez un enthousiasme entre mes lignes. Moi, j’ai écrit “le plus impressionné”, qui est une expression relativement plus neutre.
    Et j’ai également écrit “si vous voyez un inconvénient”. Si vous n’y voyez pas, tant mieux. Et si vous aviez répondu par ces mêmes deux mots ç’eut été plus clair.

    Je ne sais pas quel texte de votre part me permettra d’entrevoir que vous n’êtes pas le diable en personne, parce que je ne crois pas que vous l’êtes. Mais ne retombons pas dans la personnalisation, svp.
    Et je ne nourris aucun soupçon ni à votre égard ni à l’égard de vos commentaires. Je me méfie de ma propre incompréhension.

  • 21 June 2009 à 13h55

    Averell dit

    @Olyvier
    Je reprends vos objections (prolongements). Tout d’abord le cliché de “la belle juive désirable”. Vous me faites penser à Jean-Paul Sartre qui écrit à ce sujet dans “Réflexions sur la question juive”, un livre dont l’intérêt me semble limité et qui s’appuie sur des présupposés discutables. Jean-Paul Sartre, écrivain terriblement bavard, a toutefois laissé quelques pages intéressantes mais qui ne sont en aucun cas à rechercher dans ce livre.
    Je n’ai pas l’intention d’envahir l’écran avec mes pulsions et mes désirs. Le cliché de “la belle juive” ? Je ne sais. J’ai vu en Israël nombre de belles femmes auxquelles la tenue de combat allait si bien que j’en suis revenu en me demandant si je n’étais pas atteint du fétichiste de l’uniforme…
    Plus sérieusement. Il y a dans le monde arabo-musulman un processus de victimisation que je trouve inquiétant, dangereux. Et je ne nie pas que des Arabes et des Palestiniens ne soient les victimes d’injustices – qui n’est pas victime de quelqu’un ! Mais, pour l’heure, c’est la victimisation en tant qu’arme politique qui m’inquiète, et le puissant relai médiatique dont elle bénéficie.
    La dernière partie de votre intervention me pose problème. Vous écrivez : “Nous n’avons ni à aimer les Juifs ni à les admirer, et nous pouvons même les mépriser. Mais nous n’avons pas le droit, en aucune manière, de leur nuire”. Qu’entendez-vous par nuire ? Mépriser quelqu’un n’est-ce pas déjà lui nuire, et plutôt férocement ? Ne doit-on pas s’interroger sans trêve sur les racines du mépris qui, à la manière de celles de l’eucalyptus, vont chercher loin, très loin dans le sol dont il s’élève ? Les pires violences procèdent du mépris. Le nazisme est un culte rendu au mépris, et sa mise en pratique systématique. Et vous n’ignorez pas que le mépris ne se tient jamais longtemps et sagement dans un coin, qu’il envahit le devant de la scène à un moment ou à un autre, que ses manifestations ne se font jamais attendre. Le mépris est la plus perfide, la plus tenace des violences ; et il est difficile d’en guérir ; tandis que la haine peut se convertir en son contraire, et parfois selon un processus accéléré. Vous pouvez ne pas aimer et ne pas admirer les Juifs pour des raisons qui vous regardent et dont vous pouvez vous expliquer. Les mépriser me semble plus grave.
    @Bibi
    Merci de vos précisions

  • 21 June 2009 à 13h44

    Bibi dit

    Olyvier,

    “Mais cette indifférence, pas forcément méprisante, seulement étrangère, n’interdit pas, au contraire, d’avoir un avis sur la politique israélienne vis-à-vis de ses voisins. D’une certaine manière, elle l’autorise, car c’est en conservant sa place, qu’on peut avoir une pertinence.”

    A condition de comprendre. Les gens, les mentalités, les désirs et les refus et ce qui les motive. Et cette condition implique nécessairement des connaissances plus que superficielles de l’histoire-géo etc.. De plus, vous vous êtes déclaré peu neutre. Alors?

    (et pourquoi ne pas avoir un avis sur la politique des voisins d’Israël vis-à-vis d’Israël?)

    Pour revenir à la discussion d’hier (et vous rafraîchir la mémoire, voire vous renseigner davantage):
    h..p://en.wikipedia.org/wiki/Shimon_ben_Lakish
    Notez l’importance de la culture du débat en contexte de l’épisode.

  • 21 June 2009 à 13h32

    Olyvier dit

    à Bibi, encore : je ne vois pas d’inconvénient à ce que Tel-Aviv soit vibrante, je vous avais même écrit le contraire, à savoir mon indifférence qui contrastait avec votre enthousiasme (pour info, j’avais trouvé Tel-Aviv sympa, sans plus, et sympa pour des raisons peu sionistes ou juives, sympa comme une ville moderne au bord de mer quand c’est l’été et qu’on a 20 berges).
    Maintenant, que voulez-vous dire quand vous trouvez “curieux” le sentiment que vous me prêtez ? Que je me réjouissais de la terreur ? Et bien, non, elle m’horrifiait, m’horrifie encore.
    Quel texte de ma part vous permettra d’entrevoir que je ne suis pas le diable en personne ? de ne pas le soupçonner à chaque détour ? Faut-il vraiment que je me casse définitivement pour que vous soyez soulagé de ce soupçon ?

  • 21 June 2009 à 13h16

    Olyvier dit

    Bibi,
    Je regrette que vous ne compreniez pas. Nous nous étions fort bien compris, par ailleurs, précédemment.
    Mon commentaire voulait témoigner qu’entre l’admiration et la détestation, il y a place pour une distance. Je suis en effet toujours frappé que des anti-sionistes aient souvent un avis très précis sur ce que devrait être la justice sociale en Israël, la laïcité ou les programmes TV. Il me semble que lorsqu’on n’est pas concerné, on devrait s’abstenir, et j’aime aussi que les israéliens conservent vis-à-vis de nos questions intérieures une certaine réserve (Sharon avait plaisanté dans ce sens, promettant aux bonnes âmes européennes qu’il n’hésiterait pas un jour à s’intéresser à nos problèmes, j’avais trouvé cela très pertinent). Mais cette indifférence, pas forcément méprisante, seulement étrangère, n’interdit pas, au contraire, d’avoir un avis sur la politique israélienne vis-à-vis de ses voisins. D’une certaine manière, elle l’autorise, car c’est en conservant sa place, qu’on peut avoir une pertinence.
    Vous comprenez, il y a un lien entre la haine contre Israël, et le refus d’y voir quelque chose de singulier, national, étranger à soi, séparé par la distance, la langue, l’histoire, que sais-je ?. Si j’osais, je vous dirais “s’immiscer, c’est déjà haïr” – ce qui est excessif mais signifiant.

    Fin de l’explication de texte : je voulais que mon point de vue ne fût pas lisse et théorique, et encore moins héroïque, mais au risque de ce que je suis, plongeant dans des souvenirs, des petites faiblesses, etc. C’est une manière de s’adresser à vous.

  • 21 June 2009 à 12h28

    Bibi dit

    Olyvier,

    L’incompréhension continue.
    Des “t’as vu comme c’est beau?” vous pouvez l’entendre n fois par jour, dans plusieurs langues, à Paris. Vous ne participez pas à l’émerveillement Républicain français?

    Mais ce n’est pas le sens de mon message à Jerome.
    Tel-Aviv n’a jamais été une ville calme (bien qu’il y ait des quartiers très paisibles). Mais, il n’y a pas si longtemps, la vitalité y était quelque peu réduite – vous connaissez la raison, n’est-ce pas?
    La retrouver vibrante m’a impressionné. Et si vous voyez un inconvénient à cela, c’est un peu curieux.
    Quant à la remarque sur la démilitarisation, sur fond de discours de Bibiyahou – et le sujet de ce fil – je ne vois pas ce qui vous dérange.

    “pour les uns, quelque chose de formidable, d’une vitalité inouïe, pour les autres une société explosée, ou toujours en limite de rupture et où les idéaux ont toujours déjà fichu le camp.”
    La vitalité se trouve dans la juxtaposition des deux (en fait, il y a davantage de points de divergence). La culture du débat et de l’auto-critique est extrêmement présente. Et féconde.

    “J’en ai conçu que la souveraineté juive regardait les juifs, et plus particulièrement les israéliens, et qu’en revanche j’avais tout à fait le droit de considérer les conséquences de l’exercice de cette souveraineté.”
    Là, c’est moi qui ne comprend pas.
    L’endroit, le pays, vous laissent indifférent. OK, ça arrive et je ne le vous reproche pas (c’est absurde de forcer quiconque d’éprouver un sentiment). Mais alors, de quoi vous vous mêlez? Pourquoi vous mêler de ce qui, selon vos dires, ne vous regarde pas?

    “il m’arrive de me demander s’il ne faudrait pas séparer, dans ces congratulations (…), ce qui tient de l’exercice moral (lahavat israël), ce qui tient de la sincérité, et ce qui tient du plaisir d’être ensemble, c’est à dire à l’exception de l’autre.”
    Et là, vous m’avez perdu. Que voulez-vous dire?

  • 21 June 2009 à 11h57

    Olyvier dit

    Pardonnez-moi Averell de trouver à nouveau votre intervention épatante. Donner à penser, décidément, vous va bien.
    Je sens bien la pertinence du couple mépris – humiliation, et si je n’ai pas entendu ce mépris directement, je veux bien croire que le discours de l’humiliation, obsédant, y est mêlé étroitement. J’entends aussi que ce discours “prend” chez d’autres, et chez moi en particulier, et qu’il prend sur un terreau dont l’antisémitisme n’est évidemment pas absent (on n’échappe pas facilement à un tel héritage quand on est européen, quand bien même on s’y serait colleté avec énergie et patience à la fois).
    En vrac, quelques objections, prolongements :
    - vous n’évoquez pas le désir pour les juifs, du cliché de la belle juive désirable, désirée ; désir aussi d’être compris d’eux, reconnu, élu par eux ; il me semble que dans ce désir blessé se trouve aussi une bonne part du sentiment d’humiliation, vous savez ce couple violence et désir, et ça me semble aussi fort du côté de mes amis arabes que de ma petite personne.
    - vous n’envisagez pas qu’il y a aussi une douleur arabe, et que celle-ci, sans antisémitisme aucun, peut trouver écho, empathie, chez d’autres ; vous n’envisagez pas qu’on a aussi une responsabilité pour déméler ces choses, la douleur de l’autre, pour l’apaiser, et d’une certaine manière l’évocation du mépris arabe permet d’évacuer le problème, celui d’une possible cruauté, d’un jeu avec la douleur de l’autre (appeler une opération militaire “drap rougi” renseigne sur une attitude israélienne) ;
    - enfin, je n’arrive pas à trouver que le mépris pour les juifs, ou l’antisémitisme, et son corollaire, le sentiment d’humiliation, soit le problème. Je veux dire que le problème, c’est ce qu’on en fait. Nous n’avons ni à aimer les juifs, ni à les admirer, et nous pouvons même les mépriser. Mais nous n’avons pas le droit, en aucune manière, de leur nuire. C’est la question de la pulsion, du libre-cours, qui emprisonne à mon avis le discours et l’action arabes.

  • 21 June 2009 à 11h23

    Olyvier dit

    à Bibi :
    N’étant pas un poulet de l’année, mes souvenirs commencent à se faire anciens, et je crois avoir toujours entendu ces propos à l’égard d’Israël : pour les uns, quelque chose de formidable, d’une vitalité inouïe, pour les autres une société explosée, ou toujours en limite de rupture et où les idéaux ont toujours déjà fichu le camp.
    Quand je suis allé dans ce pays pour la première fois, je suis arrivé avec un tout un “bagage” familial et amical, mille récits, mille propos. Je sentais que je devais être ému – à l’arrivée sur le tarmac, devant le Mur, en déjeunant dans un kibboutz, mais je ne ressentais pas grand-chose (sinon, assez vite, d’être plus préoccupé des garçons – et je me souviens de m’être tant senti coupable d’éprouver, dans le bus Eged qui m’amenait je-ne-sais-où, au contact léger de mon voisin soldat, un émoi que je trouvais très en deça de l’héroïsme supposé du jeune-homme et de mes propres “idéaux”). Je n’étais pas à la hauteur de l’évènement, et j’ai fini par envisager que l’obsédante question des services de sécurité à Orly “mais pourquoi donc aller en Israël ?” n’était pas dénuée de pertinence.
    En promenant mon sac à dos aux quatre coin du pays, je ne crois pas avoir compris grand chose. Comment aurais-je pu ? Bredouiller quelques mots d’hébreu appris à l’Oulpan du coin et me montrer disponible à ce que je voyais ne constituaient pas une clé d’entrée.
    Vingt ans après, je me dis que cet échec n’était pas si pitoyable. Percevoir qu’Israël n’était pas ma Terre promise et que ceux qui y vivaient avaient sur eux-mêmes un point de vue autrement plus informé que moi, ce n’était pas si crétin que cela. J’en ai conçu que la souveraineté juive regardait les juifs, et plus particulièrement les israéliens, et qu’en revanche j’avais tout à fait le droit de considérer les conséquences de l’exercice de cette souveraineté.
    Aussi, je comprends mal qu’il nous soit parfois reproché de ne pas participer à l’émerveillement sioniste (un peu comme ces américains dans la superette, dans Pourquoi Israël, qui n’en finissent pas d’admirer les boîtes de conserve empilées), et il m’arrive de me demander s’il ne faudrait pas séparer, dans ces congratulations (genre “Jérome, t’as vu comme c’est beau ?” “Ouè Bibi, c’est trop cool ce pays de miel”), ce qui tient de l’exercice moral (lahavat israël), ce qui tient de la sincérité, et ce qui tient du plaisir d’être ensemble, c’est à dire à l’exception de l’autre.

    Voilà qui me rendra bien sympathique, comme d’hab.

  • 21 June 2009 à 10h45

    Bibi dit

    @Averell,

    Imaginez que vous êtes le travailleur inféodé d’un propriétaire Turk fin 19ème, et que vous voyez arriver des groupes de juifs pieux de l’Europe de l’est qui se mettent à cultiver des terrains arides avec, grosso modo, pas d’autres moyens et connaissances que la Bible et la volonté. Les juifs autochtones étant brimés depuis des siècles. Ils sont assez ridicules, ces pieux qui ne savent pas faire grand-chose, même les tâches les plus élémentaires pour vous, n’est-ce pas?

  • 21 June 2009 à 10h31

    Bibi dit

    @ Averell,

    Je ne pense pas du tout que vous faites fausse route. L’honneur et la honte sont une dimension très centrale dans la société arabe, et la honte d’avoir été vaincu (et, de surcroît, par ces êtres méprisés) n’a pas été lavée.

    Ceci étant dit, je viens de lire un compte-rendu d’un livre plus récent (1938) qui, sans contredire le rapport de Ben-Yehuda, témoigne d’une relation plus complexe:
    h..p://www.joelbainerman.com/articles/where_jews.asp

  • 21 June 2009 à 10h05

    Averell dit

    Je viens de relire “Le rêve traversé”, la petite autobiographie écrite par le père de l’hébreu moderne, Eliezer Ben Yehouda (aux Editions du Scribe). J’aimerais soumettre à la réflexion un passage qui, à cette seconde lecture, me saute aux yeux : “Je ne me souviens pas si nous parlâmes des relations judéo-arabes. Mais une chose m’avait tout de suite frappé dès les premiers jours : les Arabes, du moins les Arabes musulmans, n’étaient pas vraiment hostiles aux Juifs, ils les haïssaient peut-être moins que les autres non-musulmans. Mais ils les méprisaient plus que tout autre créature au monde, fût-elle la plus insignifiante ou la plus répugnante. Ils surnommaient les Juifs “enfants de la mort”, êtres méprisables, lâches, n’ayant pas le courage de protester et de se défendre contre les brimades faites par le premier Arabe venu, fût-il le plus vil”. Ces lignes se rapportent à l’année 1881 ; l’auteur vient d’arriver en Palestine alors ottomane.
    Il y a alors le mépris et la haine (envers les Juifs). Le mépris des Arabes, des Arabes musulmans plus particulièrement. La haine des non-musulmans, dont les Arabes chrétiens. L’accusation de déicide doit en partie “expliquer” la haine. Mais dans ce courrier je m’en tiendrai au mépris, mépris des Arabes musulmans d’alors envers les Juifs. Quelle en est l’explication ? Et peut-on seulement l’expliquer sans se réfugier dans le présupposé, sans s’offrir des commodités ? On évoquera le statut de dhimmitude, mais il me semble qu’il est plus la manifestation d’un certain mépris qu’une explication à ce mépris. Peut-on expliquer le mépris, et ce mépris particulier ?
    Ce mépris qui ne peut plus s’exercer – le Juif d’Israël est un homme souverain et son armée a montré sa force – est tombé dans son ombre projetée : l’humiliation. La voie qui conduit de la pratique du mépris au sentiment d’humiliation est rectiligne et savonneuse ; il suffit de s’y laisser glisser. Le Palestinien et plus généralement l’Arabe musulman se sentent aujourd’hui humiliés. Et la chose pourrait s’en tenir là ; mais que se passe-t-il ? Ce sentiment d’humiliation est brandi comme une arme politique qui n’est pas sans efficacité. Ceux qui se considèrent comme humiliés en deviennent de plus en plus convaincus à mesure qu’ils le hurlent et le pleurent ; et ceux qui les écoutent finissent par en avoir la conscience et les nerfs ébranlés. Ce sentiment d’humiliation devient bien une arme politique des plus efficaces, et d’autant plus efficace qu’elle trouve des oreilles complaisantes du côté de l’antisémitisme.
    Il me semble qu’il y a là quelque chose de central qui n’a pas été assez étudié. J’aimerais que l’on me dise si je fais fausse route.

  • 21 June 2009 à 8h33

    Jerome dit

    Les laics ne se regroupent pas a Tel Aviv, il y en a partout dans le pays, et leur taux de natalite est plus faible que celui des religieux, mais eleve.
    Par religieux d’ailleurs, vous entendez quoi ? Ca regroupe des tas de groupes et de gens tres differents et aux visions pas forcemment concordantes.

    “L’appartition de soupes populaires est effectivement l’indice d’une forte solidarité.”

    Quelle apparition et quelles “soupes populaires” ? Il y a toujours eu des pauvres en Israel comme partout ailleurs et ils sont aides par l’Etat comme par des institutions privees. Les Israeliens donnent enormement d’argent aux organismes de charite – et pourtant, l’immense majorite des pauvres sont Arabes et ultra-orthodoxes, deux groupes qui sont largement responsables de leur propre pauvrete par leur refus ideologique et/ou culturel de faire des etudes et de travailler (les femmes ne travaillent pas chez les Arabes, les hommes chez les ultra-orthodoxes). Quand on a pleins de gosses, qu’un des deux parents au moins ne travaille pas, et que l’autre au vu de son education ne peut pas esperer gagner plus que le SMIC, on est pauvre.
    Remarquez alors l’efficacite des mesures prises en 2003-2005 par Netanyahou: en coupant violemment les allocations il a mecaniquement fait augmenter le nombre de pauvres a court terme mais il a surtout oblige ces gens a aller bosser – et a faire moins de gosses, cerise sur le gateau, la natalite arabe ayant fortement chute, celle des ultra-orthodoxes aussi dans une moindre mesure.

  • 21 June 2009 à 7h58

    Jardidi dit

    Merci Gil.
    On parle très très peu des massacres systématiques de Juifs israéliens par les Arabes de 1929 à 1948. La situation des Arabes-israéliens peut-elle se comparer un tout petit peu à celle des Alsaciens, de culture germanique, conquis par la France, tiraillés, pendant une longue période, entre les deux pays ?
    Jérôme, si vous parlez de moi, ce sont des propositions, des hypothèses, qui sont un peu plus intéressantes que “méchants Israéliens/gentils Palestiniens” ou inversement. Que les laïques se regroupent à tel-Aviv avec un certain taux de natalité et que les religieux se rapprochent d’Israël en faisant beaucoup plus d’enfants m’ahurit et je soumets ce point de vue à la discussion. L’appartition de soupes populaires est effectivement l’indice d’une forte solidarité.

  • 20 June 2009 à 21h06

    Bibi dit

    @ Jerome

    Ce qui m’a le plus impressionné ces derniers jours était la vitalité et le dynamisme 7/24 à Tel Aviv, et la vue des collines et montagnes de la Judée surplombant l’aéroport. La démilitarisation prenait un sens concret.

  • 20 June 2009 à 20h39

    Jerome dit

    Interessant les fantasmes de certains sur la societe israelienne. Ils projettent sur ce pays les obsessions franco-francaises sans rien comprendre des differences entre les deux pays.
    Il y a en Israel des communautes ou plutot des “secteurs” comme on dit la-bas qui se croisent, se melangent, s’aiment ou pas, mais a quelques exceptions pres, se sentent tres unis et membres d’un meme peuple.

    Les exceptions sont bien sur les Arabes israeliens – pas tous, certains sont tres bien integres comme les druzes et certains chretiens, et plus largement l’ensemble des Arabes israeliens sont tres israelinises – et les plus extremistes des haredim ashkenazes. Deux communautes en grave crise interne – dans le cas des ultra-orthodoxes anti-sionistes il s’agit d’une societe en voie d’effondrement total (je parle ici de la petite minorite connue sous le nom de Eda Haredit – les Satmar et autres Netourei Karta).

    Le reste du pays a ses problemes comme toute societe mais le sentiment de solidarite est tres largement superieur a ce qu’on peut trouver dans n’importe quel pays occidental, la France y compris.