On espérait mieux, on craignait pire

Netanyahou : le discours et la méthode

Publié le 17 juin 2009 à 9:48 dans Monde

Benyamin Netanyahou ne devrait pas être trop mécontent qu’Ahmadinejad lui ait volé la vedette : la réélection du plus caricatural ennemi d’Israël (et du plus encombrant ami de la cause palestinienne) ainsi que la contestation de plus en plus imposante des résultats au sein de la société iranienne sont la meilleure mise en musique du discours qu’il a prononcé dimanche à l’université Bar Ilan (Tel Aviv). La menace iranienne qui constitue le ciment de sa coalition parait de plus en plus menaçante. Du coup, son argument stratégique “le nucléaire iranien d’abord” n’en est que plus audible.

S’adressant d’abord aux oreilles américaines, le Premier ministre israélien semble avoir obtenu l’essentiel : éviter un conflit ouvert à la fois avec la Maison Blanche et avec sa famille politique, le Likoud et la droite. Les félicitations de Washington et la retenue des ses partenaires politique en apportent la preuve. Il est vrai que les tensions – au sein de son parti et de sa coalition aussi bien qu’avec l’équipe Obama – restent vives, mais sur l’échiquier international, il a déplacé son pion et a soulagé la pression qui pesait sur lui.

Ces derniers mois, il a fait monter le cours de la formule magique “Etat palestinien” sur le marché des relations internationales. Selon son analyse, à court et à moyen terme, avant que l’horizon iranien se dégage et que les Palestiniens retrouvent leur unité, le seul jeu est celui de mots : sur le terrain tout est bloqué, tout le monde attend. Dimanche, après avoir entretenu le suspense pendant une semaine, Netanyahou a pris ses bénéfices.

Les Palestiniens ont le droit d’être déçus car Netanyahou ne leur propose pas grand-chose de nouveau, si ce n’est une nouvelle affirmation que le seul projet politique raisonnable est la création d’un Etat palestinien dans les territoires conquis il y a 42 ans et occupés depuis. Mais ils ont tort d’ignorer qu’en même temps Netanyahou a donné à son discours un ton plus politique qu’historique, choisissant des mots et des formules qui laissent sinon une porte au moins une fenêtre ouverte.

Certes, il a soigneusement enveloppé son acceptation d’un Etat palestinien de deux conditions – il pouvait difficilement faire autrement sans exposer dangereusement son flanc droit.

À première vue, ces deux préalables posés par Netanyahou – la reconnaissance d’Israël comme Etat juif et la démilitarisation de l’Etat palestinien – semblent des obstacles insurmontables. Mais observées de plus près, les deux formules laissent une marge de manœuvre assez importante. La démilitarisation de la Palestine est une vieille exigence israélienne, habituellement cachée derrière des formules comme “arrangements sécuritaires”. Dans le cadre des accords de paix avec l’Egypte, le Caire a accepté la démilitarisation du Sinaï et mêmes les Syriens ne sont pas hostiles à une telle demande israélienne pour le Golan ; il n’y a en réalité rien de choquant à ce que la même règle soit appliqué à la Cisjordanie et à la bande de Gaza. Netanyahou a donc simplement détaillé et explicité des choses que connaissent parfaitement tout ceux qui se souviennent des négociations passées, et il l’a fait en toute connaissance de cause : cette rhétorique est principalement destinée à rassurer les Israéliens, échaudés par les expériences de retrait à Gaza et au Liban. Il faut une bonne dose de mauvaise foi pour évoquer, au sujet de cet Etat démilitarisé, les Bantoustans sud-africains ou un protectorat.

Quant à la reconnaissance d’Israël en tant qu’un Etat juif, l’autre formule qui fait peur et qui a fait réagir Moubarak, elle laisse en réalité beaucoup de place à la négociation. Pour Netanyahou, c’est essentiellement une façon de traiter la question du droit au retour des réfugiés : pour qu’Israël reste un Etat juif, on ne peut pas toucher à l’équilibre démographique de sa société et un retour massif est donc hors de question. Reste que Netanyahou n’a pas parlé de “droit au retour”, laissant une petite fenêtre ouverte à une solution pragmatique avec les Palestiniens, pour lesquels ce droit est une exigence symbolique majeure. Ainsi on peut envisager un retour hautement symbolique (quelques milliers) en échange d’une déclaration très symbolique.

Enfin, sur la question de Jérusalem, Netanyahou a bel et bien réitéré sa position traditionnelle sur son indivisibilité sous souveraineté israélienne, mais il a évité les tartes à la crème habituelles sur le sujet. Autrement dit, cette mention correspond en réalité au service minimum. Il est même allé jusqu’à expliquer que sa paix économique, une idée qui lui est si chère, ne remplace pas un accord politique – on pouvait difficilement espérer plus.

Le problème est que tout le monde soupçonne Netanyahou et doute des ses véritables intentions.

Ce n’est donc pas le discours lui-même mais celui qui l’a prononcé qui explique les réactions plutôt mitigées. À Washington (et même à Tel Aviv…), beaucoup pensent qu’il cherche uniquement à gagner du temps ; à Ramallah, la direction palestinienne en est même convaincue. Son pragmatisme s’inspire-t-il de celui d’un Sharon qui a décidé du retrait de Gaza, après avoir été l’un des artisans les plus efficaces de la colonisation juive des Territoires occupés, de celui de Begin faisant la paix avec l’Egypte, ou faut-il y voir une manœuvre à la Yitzhak Shamir (premier ministre israélien, 1983-1992) ? En réalité, peu importe, car même Shamir s’est arrêté net face à la fermeté américaine: il n’a pas attaqué l’Irak en 1991 et il a accepté la conférence de paix à Madrid en 1992.

Quoi que l’on pense de leurs convictions, de leur vision du monde ou de leur talent, les dirigeants israéliens ont toujours montré – parfois in extremis – un sacré bon sens et un pragmatisme certain pour mesurer les rapports de force et comprendre où sont les intérêts vitaux de leur pays. À défaut de mieux, on peut considérer le discours de Benyamin Netanyahou comme une nouvelle preuve de ce pragmatisme et donc comme une lueur d’espoir.

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  • 23 June 2009 à 8h35

    Olyvier dit

    Bibi,
    J’ai bien lu votre réponse, et je vous en remercie. Comme, pour diverses raisons, il semble que nos échanges soient difficiles, et qu’ils nécessitent de nombreux efforts d’aplanissement toujours remis en cause par de nouveaux malentendus, ou suspicions, je vous propose d’en rester là.
    Dans le doute, je suis tout de même allé vérifier la définition exacte du terme “apologie”.

  • 22 June 2009 à 21h53

    Bibi dit

    Olyvier

    «Je me pointe,et là, vous engagez le propos par un “lisez donc…”
    Allons bon, je n’aurais pas lu !»

    Le mot-clef est: attentivement.
    Ce qui vous semble évident ne l’est pas forcément pour votre lecteur/interlocuteur. Et d’autant moins que dans le post précédent vous aviez fait l’apologie du droit de mépriser (les juifs).

    Là, c’est plus clair. Et ça ne va pas de soi.
    De même, il y a une différence entre une déclaration d’acceptation/atribution de rôle de gardien-ange veillant et l’énonciation d’une certaine confiance.

    Tant mieux si au lieu de revendiquer un philosémitisme plus ou moins abstrait et d’évoquer des noms à consonance pour “démontrer” votre amour du prochain, fut-il juif, vous avez choisi mon personnage (car, vous le dîtes fort judicieusement, vous ne savez pas grand-chose de ma personne). Mais il a fallu une explication de texte pour que je comprenne ce que vous vouliez dire. C’est flatteur et responsabilisant… et vous ne me demandez toujours pas si je veux bien endosser ce rôle.
    (Enfin, c’est sous-entendu et, ne serait-ce que pour cette raison, j’aurais préféré que ce soit explicite – ou redoutez-vous une réponse directe?)

    On a tous tendance à accorder plus de poids à des informations provenant d’une source que l’on considère crédible (digne de confiance), par rapport à celles provenant d’une source qui l’est moins. Quelques brefs échanges vous suffisent-ils? N’êtes vous pas trop (vite) crédule?

    Je comprends votre impatience de lire ma réponse mais d’une part vous comprendrez que mes priorités ne sont pas les vôtres et que, d’autre part, j’ai préféré rédiger à froid.

  • 22 June 2009 à 9h58

    Olyvier dit

    Bibi,
    Je me connecte sur Internet et avant d’aller lire mes emails, je vais directement sur Causeur, espérant y trouver vos réponses.

    Je me pointe,et là, vous engagez le propos par un “lisez donc…”
    Allons bon, je n’aurais pas lu !
    Je dois donc préciser que j’ai rédigé mon commentaire précédent en deux temps, et que la première version interrogeait le mépris en fonction de son objet, et je faisais effectivement le distinguo entre mépris pour des actes, et mépris pour des personnes, etc. Si j’ai allégé mon texte de cette partie, c’est parce qu’il me semblait qu’on parlait de la même chose : mépris de la personne, non pas en fonction de ses actes, mais en fonction de ce qu’il est, de sa naissance, etc. Comme il me semblait qu’il était inutile de revenir là-dessus, que nous parlions de la même chose, je suis allé plus directement à ce qu’en anglais on appelle mon “point”, la question de l’intimité du sentiment, de la non-violabilité du secret de la conscience, et des conséquences pour soi d’une interrogation sur l’intimité de l’autre.
    Ce paragraphe comprend trois parties : une première où je reconnais la validité de votre vigilance, une seconde où je maintiens sinon une divergence, du moins une autre perspective, une troisième où je reformule mon propos en fonction de vos remarques et de leur justesse.
    Je ne sais pas, Bibi, si vous trouverez beaucoup de contradicteurs qui n’hésitent pas à corriger leur propos en fonction de ce que vous pouvez leur dire. Je n’ai pas souvent vu cela, ni sur Causeur, ni sur d’autres fils.
    Votre “lisez donc” me semble injuste. Il me renvoie à une espèce de surdité que mes contributions sur ces fils n’autorisent pas.

    J’ai lu la distinction que vous faites dans l’histoire du mépris entre israéliens et palestiniens. Je crois que ça pourrait être fouillé un peu plus avant, et que c’est un peu schématique. Si nous en discutions sérieusement, je serais tenté de vous rappeler que les pionniers, s’ils avaient des idéaux indiscutables, avaient aussi une histoire, parfois, souvent douloureuse, qu’ils étaient des aussi des hommes, avec toutes les petites faillites que notre condition oblige. Je m’interdirais d’évoquer un mépris de leur part, mais je n’exclurais sans doute pas qu’ils aient été perçus comme parfois méprisants. Je me souviens vaguement d’un texte à ce sujet, mais je n’aurai pas le temps d’aller plus loin.

    On ne se connaît pas personnellement. Il y aura donc quelque ridicule à évoquer une forme de chagrin quand je lis que mon “acceptation” vous indigne, et que la lisez comme révélatrice de je ne sais quoi.
    En écrivant que votre rapport à l’Etude, que nous avons expérimentée ici (je n’en présumais pas), donne à votre contradiction ce qu’en gros j’appellerais une autorité (c’est à dire une parole qui peut avoir un écho particulier, et d’abord une écoute, ce qui ne veut pas dire qu’elle exclut la controverse), je ne voulais évidemment pas vous désobliger. Cette autorité ne va pas de soi : elle nécessite de ma part une acceptation, et a contrario, aucune revendication de la vôtre. Elle est, je crois, le niveau le plus élevé du respect, dans la mesure où nous ne sommes pas seuls dans cette histoire, mais comme surplombés par un héritage glorieux qui engage et oblige.
    Vous avez lu que, ce faisant, je vous placerais en juif-symbole. Non. D’abord parce que ce sont nos dialogues qui m’ont amené à ce sentiment, non une quelconque identité pré-supposée. Je ne réclame pas cette relation avec tout juif qui, d’ailleurs, peut avoir mille raisons de s’en défendre. Non encore, parce que vous ne voyez pas que cette évocation vient en réponse à une interrogation d’Averell, et qu’il m’eût semblé trivial, pas à la hauteur, d’expliquer par le menu quelque philosémitisme, et encore moins de vous raconter que mon partenaire au tennis (je n’y joue pas…) s’appelle untel, et que ça prouverait, etc, etc, vous voyez le genre.
    Il me semblait enfin que dire qu’une forme de vigilance ne se contente pas de surveiller, mais veille sur, c’était faire part d’un sentiment probablement plus fort que l’amour interrogé par Averell, ou le respect interrogé par notre dialogue sur le mépris,
    à savoir la confiance.

    Je m’en tiendrais là, au moins pour ce fil. Une réponse quant à votre “indignation”, peut-être une inflexion, me ferait plaisir. En tout cas, je la lirai.

    Averell : il est possible que ce n’était pas moi que vous interrogiez dans cette histoire d’amour des juifs, comme il est possible que vous ne donniez pas à Eden un quitus sur le procès qu’elle engageait. Je vous fais remarquer tout de même une chose : quand j’évoque la figure détestable de l’inquisiteur fouillant les consciences, je m’efforce de ne pas dire “si vous…” mais “si je…” de telle sorte que je ne place pas mon contradicteur en situation d’avoir à prouver qu’il n’est pas…
    …celle que vous croyez (et pardon pour cette dernière pirouette très gay).

  • 21 June 2009 à 19h31

    Bibi dit

    Olyvier,

    Lisez donc attentivement. On ne peut pas mépriser quelqu’un POUR CE QU’IL EST.
    Certains actes, certains comportements, certaines attitudes et opinions sont méprisables. Même certains individus le sont – à cause des actes etc. (voir phrase précédente) qu’ils commettent, mais pas pour leur être.
    Par exemple, Walid Shoebat. Il méprise lui-même ses actes terroristes.

    h..p://www.shoebat.com/

    Or ce qu’Averell mettait en exergue était précisément l’asymétrie du mépris. Si, il y a un siècle et demi, les arabes de Palestine méprisaient les juifs c’était pour ce qu’ils étaient, pas pour ce qu’ils faisaient. J’ai ajouté la référence de Ziff qui montre que les actes des pionniers juifs leur ont gagné de l’estime, mais pas nécessairement l’absence de mépris des arabes. Côté juifs de Palestine/Israël, c’est l’inverse. Ce sont les actes (attentats, éducation antisémite) et inaction (passivité pour s’aider soi-même, refus de la paix) des arabes de Palestine qui leur ont gagné un certain mépris.

    Merci pour l’immense honneur et bonheur de considérer ma candidature non-sollicitée au rôle de juif-symbole, gardien et compagnon d’étude. Je vous fais part de mon indignation face à cette “acceptation” sans doute bienveillante et fort révélatrice de votre part.

  • 21 June 2009 à 18h20

    Averell dit

    @ olyvier,
    Lorsque je fais usage du VOUS en fin de lettre comprenez-le non pas comme VOUS / OLYVIER mais VOUS au sens générique, soit ON. J’espère que vous l’avez compris ainsi. Je m’efforce d’être aussi précis que possible, non de polémiquer pour polémiquer ou de vous attaquer pour le plaisir de vous attaquer.