France, qu’as-tu fait de tes villes moyennes? | Causeur

France, qu’as-tu fait de tes villes moyennes?

Entretien avec le journaliste Olivier Razemon

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 17 mars 2017 / Société

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Tout le monde en parle... ou presque. Loin des controverses autour de Macron ou Fillon, le sort de nos villes moyennes, de plus en plus désertifiées, inquiète jusqu'au New York Times, qui a dernièrement consacré un article alarmiste au centre-ville d'Albi. Olivier Razemon, journaliste et auteur de l'essai "Comment la France a tué ses villes", analyse les causes du désert français.
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Vierzon, commerces fermés de la rue Joffre. Photo: DR (Emma Rebato).

Daoud Boughezala. L’an dernier, vous avez publié un essai passionnant sur la désertification des villes moyennes françaises Comment la France a tué ses villes (Rue de l’échiquier, 2016). De Saint-Etienne à Perpignan en passant par Vierzon, les centres-villes s’affaissent sur eux-mêmes et se vident de leurs petits commerces. Au point que le New York Times a récemment consacré un article entier à Albi, suscitant l’ire de la mairie. Pourquoi ce sujet émerge-t-il enfin dans le débat public ?  

Olivier Razemon1. Le problème n’est pas nouveau, mais il s’aggrave d’années en années, notamment au niveau de sa dimension la plus visible qu’est la vacance commerciale. Au-delà des histoires de centres-villes et de commerçants, cette affaire concerne l’ensemble de la ville et de la société. D’autres indicateurs se détériorent également d’années en années : le nombre de logements vides dans les villes moyennes, le revenu moyen, etc. Cette situation est devenue tellement visible que l’on ne peut plus la cacher. Longtemps, les décideurs nationaux ne l’ont pas vue parce qu’ils ne se rendent pas ou peu dans ces villes moyennes. Quand ils découvraient que telle ou telle ville avait un problème, ils l’attribuaient à elles seules, sans avoir conscience que cela se passe de la même manière partout.

Ce flétrissement général est-il uniquement dû à la prolifération des hypermarchés aux portes des villes ?

Bien que la France dispose de la grande surface d’hypermarchés en Europe, ce n’est pas le seul facteur en jeu. Certes, l’hypermarché concurrence violemment les petits commerces et on continue d’en construire en périphérie des villes sans que cela corresponde à aucun besoin de consommation. Mais l’étalement urbain joue beaucoup. Pendant cinquante ans, on a construit la ville en dehors de la ville ! Dans des localités comme Roanne, lorsqu’on veut édifier remplacer la ville piscine située près de la Loire, on en construit une autre dix kilomètres plus loin. Cela se déroule ainsi pour tous les équipements collectifs : caisse primaire d’assurance maladie, Pôle emploi, et hôpitaux…  sauf volonté politique de le conserver à l’intérieur de la ville. On ne se demande jamais quelles seront les conséquences pour les patients qui vont régulièrement à l’hôpital.

A l’étalement urbain, correspond souvent une politique du tout-voiture que vous dénoncez dans votre essai. Pourquoi ?

L’étalement urbain s’appuie sur l’idée selon laquelle tous les déplacements doivent pouvoir se faire en voiture individuelle. C’est pourquoi tous les hypermarchés se situent en entrée de ville. Or l’entrée de ville est à un ou deux kilomètres du centre, ce qui la rend inaccessible à pied. Les zones commerciales en périphérie deviennent ainsi des endroits fermés bien que des bus y aillent de temps en temps. L’aménagement du territoire s’effectue donc en fonction de la seule voiture individuelle. Dans les rares endroits où la ville décide du contraire, ce choix est dénoncé comme totalement réactionnaire ! Il faut oser s’interroger sur l’usage de la voiture, un moyen de locomotion absolument formidable qui, lorsqu’il est érigé en pilier unique et absolu des politiques de transport, favorise l’extension continue de la ville. Et comme la ville ancienne se révèle inadaptée à la voiture, elle se voit délaissée.

Votre summa divisio entre centre-ville et périphérie recoupe imparfaitement la division du pays entre métropoles connectées à la mondialisation et France périphérique (rurale et pavillonnaire) qu’établit Christophe Guilluy. Quelles sont vos divergences avec ce fameux géographe sociale ?

A ma modeste échelle de journaliste, j’observe  la situation des villes que je n’étudie pas de manière scientifique mais en prenant le temps de m’y déplacer à pied, en vélo, d’y prendre le bus, d’y parler avec les habitants, etc. Or, je ne retrouve pas de fracture entre des métropoles qui iraient parfaitement bien et des villes moyennes mal en point. Dans les villes moyennes, il y a aussi des gens aisés, voire parfois une économie qui fonctionne bien… mais c’est alors en périphérie que tout va mal ! On présente par exemple La Roche-sur-Yon comme une ville dynamique créatrice d’emplois, ce se vérifie à l’échelle de l’agglomération. Mais au niveau du centre-ville, c’est beaucoup moins vrai. Les emplois se créent en péiphérie. Mutatis mutandis, c’est un phénomène semblable à celui qu’on constate dans les villes désindustrialisées.

Est-ce un trait spécifiquement français que cet assèchement des villes moyennes ?

Si cela participe d’un mouvement assez global, la France se révèle particulièrement touchée. D’une part, parce que notre pays a toujours refusé de regrouper ses 36 000 communes, préférant procéder à des regroupements intercommunaux, ce qui a octroyé à chaque maire un pouvoir très important sur le territoire de sa commune. Le maire décide de l’emplacement des équipements, des lotissements. On ainsi multiplié les pôles au sein d’une même ville.

D’autre part, la France n’a pas le même attachement historique aux villes que certains de ses voisins parce qu’elles ont été constituées après l’Etat. Jusqu’à il y a trente ans, la France était un pays rural – aujourd’hui, c’est devenu un pays urbain et péri-urbain – mais la notion de ville n’est arrivée que tardivement, avec énormément d’exceptions. En Italie et en Allemagne, les villes ont précédé l’Etat et certaines accueillent des universités depuis le XIIIe siècle. On en est loin !

  1. Journaliste et blogueur sur LeMonde.fr, Olivier Razemon a publié Comment la France a tué ses villes (Rue de l’échiquier, 2016).

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 22 Mars 2017 à 21h46

      Oddo dit

      La comparaison avec l’histoire de l’Allemagne et de l’Italie ne sert à rien ; vous êtes sur que cela va mieux dans ces pays ? L’abandon des villes moyennes et des petites villes et la focalisation sur les métropoles, cette focalisation est très “européenne”. Une partie des territoires ruraux deviendront des friches, et cela se passera comme cela pas seulement en France ; aucun intérêt d’opposer villes et campagnes !

    • 20 Mars 2017 à 9h16

      mike dit

      la concurrence sur les prix pratiquée par les grandes surfaces périphériques aux villes asphyxie le petit commerce, qui par ailleurs voit ses loyers augmenter de façon vertigineuse! Pour le reste l’aménagement urbain décodé par les municipalités interdit pratiquement toute circulation motorisée en centre ville! Alors à qui la faute?

    • 19 Mars 2017 à 19h05

      Pol&Mic dit

      et c’est sans compter ceux et celles qui sont partis à l’étranger quand ils ont vu ce qu’il allait en advenir avec la Gauche

    • 19 Mars 2017 à 1h41

      Livio del Quenale dit

      un village vivant est un village où il y a des jeunes
      le travail de campagne ne plait pas aux jeunes
      Ils veulent “aller au bal” et “vivre leur vie”.
      depuis les années 60 on valorise le travail de bureau propre ou l’on peut aller habillé les mains soignées ou l’on parle pointu de choses à la mode pour snober le dimanche quand on rentre(de moins en moins)à la campagne, les copains resté là, alors eux aussi partirons pour céder aux filles qui veulent se marier à condition d’aller en ville, où croient-elles, ça brille
      Le travail agricole , manuel fut et reste dévalorisé car entré dans la culture depuis 60/70 ans, trois générations
      Ceux qui sont partis et qui étaient nés dans le piémont ou les montagnes ne peuvent pas être remplacés, car comme on dit, il faut être né là pour y vivre
      En 70 l’état à subventionné ces communes désertifiées pour les repeupler, une horde de soixante-huitards attirés par des loyers modiques pour de grandes fermes et terres et y faire un soi-disant retour aux fondamentaux, beaucoup d’appelés au cannabis et peu d’élu aux fourrages, aux animaux ou aux céréales, résultat énormément de rebutés par cette vie dure et plutôt monacale vue par un citadin, et pourtant si riche pour un rural, un montagnard ou campagnard
      Sans jeunes un maire très dynamique ne peut pas grand chose surtout si la commune a perdu ses revenus dans le cercle vicieux de la désertification
      De plus ces villages vont revenir, sécurité oblige, à se fortifier pour résister aux visites de touristes nocturnes et très pressants
      La campagne vue de la ville reste bucolique calme et tranquille
      Effectivement ça pourrait l’être, mais il y a du boulot
      D’abord dans les mentalités, dans les infrastructures et équipements, ce qui pris comme ça sans politique intelligente, une stratégie philosophique soutenue par une tactique économique, est la porte ouverte aux gaspillages des subventions allouées non sans contrôle, des fraudes mais aussi et surtout de rentabilité et investir à bon escient

    • 18 Mars 2017 à 20h16

      eclair dit

      la première cause de désertification des villes moyennes c’est le prix du m2. Cela a eut deux conséquences hausse des impôts locaux et hausse des achats pour louer avec des prix à la location rendant plus abordable de construire en periphérie dans les villages alentours..

    • 18 Mars 2017 à 18h23

      i-diogene dit

      Le problème est plus simple que les contorsions de l’ artiste:

      La désertification des petites villes est due principalement à l’ équipe qui dirige la ville: le maire et les conseillers communaux, leur dynamisme ou leur protectionnisme conservateur..

      J’ai une kyrielle d’ exemples de villes de même importances, dont certaines se meurent et d’ autres s’ éclatent:

      - conservateurs: refus d’ entreprendre, de changer les habitudes, donc sécurité exorbitante et apathie sont les mots d’ordres.. Pas d’ activité => pas de fric… Les villes se meurent..!

      - Dynamisme: concerts, manifestation culturelles, innovations, incitations à l’ implantation industrielle… Hyperactivité => Communes riches.. Donc, Les centre-villes sont animés..

      Et là, y’ a pas photo..!^^

      • 18 Mars 2017 à 18h28

        durru dit

        Exemple de ville conservatrice qui se meurt: Sarlat-la-Canéda. Mais ce n’est qu’un exemple. L’idiot ne veut pas perdre la main…

        • 18 Mars 2017 à 18h51

          i-diogene dit

          Durru,

          Je n’ ai jamais affirmé que le dynamisme ou le conservatisme aurait une couleur politique:

          - il est clair que Philippe de Villier, par exemple, a entrepris pour sa ville et sa région avec un succès incontestable..

          - il est aussi clair, que Fillon est un conservateur statique qui favorisera toujours le capital au détriment de l’ activité..

          - il est également clair que Macron veut re-dynamiser l’ activité en France..

          Durru, t’ es toujours aussi subtil, je constate..!^^

        • 18 Mars 2017 à 18h58

          durru dit

          A part pour de Villiers, qui a fait ses preuves, je ne vois pas ce qui est clair, et surtout sur quelles bases. Sinon, je ne comprends pas le sens que tu donnes aux mots “dynamisme” ou “protectionnisme”. Vouloir protéger les habitants et leurs biens, par exemple, c’est du protectionnisme?
          Une commune ne peut être riche si son environnement proche est pauvre. Va faire un tour dans la diagonale du vide, tu comprendras.

        • 18 Mars 2017 à 20h46

          i-diogene dit

          Durru,

          N’importe quoi..:

          - Le contexte local favorable n’ est qu’un atout supplémentaire… Sauf si on ne le met pas en valeur par des manifestations populaires..!^^

          Je fais l’opposition entre dynamisme et conservatisme..

          Le sur-protectionnisme est un effet pervers d’ une politique trop conservatrice qui n’intéresse qu’ une catégorie de la population vieillissante..

          Certaines villes sont des allées de cimetières..!^^

        • 18 Mars 2017 à 21h01

          eclair dit

          diogene

          parce qu’absence d’emploi et prix du m2 trop cher. ru peux faire les activités que tu veux à moyen terme cela sera fatal pour la ville.

        • 18 Mars 2017 à 21h02

          eclair dit

          et cela a même un effet pervers hausse des impôts locaux

      • 18 Mars 2017 à 18h50

        Pierre Jolibert dit

        Comment classez-vous cet exemple là ?
        On présente par exemple La Roche-sur-Yon comme une ville dynamique créatrice d’emplois, ce qui se vérifie à l’échelle de l’agglomération. Mais au niveau de la périphérie, c’est beaucoup moins vrai.
        Pour ma part je ne l’ai pas compris : qu’est-ce qui est appelé la périphérie ?
        surtout que le dynamisme tant vanté est vraiment visible dans une partie au moins du contour de la ville : son entrée nord est certainement une des plus cauchemardesques de France dans le genre, avec un taux d’enseignes encombrant le champ visuel battant tous les records, en tout cas il y a 10 ans. Le centre, lui, Dieu merci, avait l’air de tout sauf de s’éclater, ce qui était consolant.

    • 18 Mars 2017 à 17h47

      Hannibal-lecteur dit

      C’est pourtant assez facile mais ça coûte des sous : plutôt que limiter la circulation auto, la favoriser jusqu’au parking gratuit souterrain du centre-ville. C’est tout. 
      Ça résout par surcroît les problèmes de pollution.
      Regardez Hidalgo …et faites le contraire! 

    • 18 Mars 2017 à 17h08

      Livio del Quenale dit

      la circulation dans les villes,
      le stationnement,
      la commodité des zones commerciales ou tout est regroupé,
      les galeries commerciales abritées de la pluie dans le Nord
      et/ou climatisées dans le Sud.etc.
      -
      La culture des jeunes est aux supermarchés,
      Ne les entend-on pas demander à peine arrivés en campagne “Ou est le supermarché ?”
      Ou refuser un job en campagne s’il n’y a pas tout ce que l’on trouve en ville.
      -
      Oui mais voila un scoop, en ville , il n’y a pas la campagne.
      Un des secret du bonheur est de profiter de ce que l’on a, au lieu de se désoler de ce que l’on a pas, et par là, perdre ce que l’on a , comme des villages vivants, berceaux de notre civilisation et de notre Histoire où l’on peut vivre et s’épanouir, quand dans les villes et sans s’en apercevoir, on survit seulement.
      -
      Quand on s’en apercevra, les villages auront disparu ce qui en soi ne serait pas si grave que d’avoir perdu l’âme des villages, cette âme que l’on ne peut pas reconstruire, comme on peut le faire pour les pierres.
      -
      Voyez ces villages engloutis par l’eau d’un barrage que l’on reconstruit au sec ne retrouve pas ses dieux domestiques.
      -
      Brasília, ville moderne s’il en est, circulante, confortable, aérée, ensoleillée, belle, et pourtant boudée des brésiliens, parce que sans âme.
      -
      Gens de 50 ans, sauvons nos villages et nos racines, tant qu’il est encore temps.
      Les jeunes ont d’autres priorités qu’ils oublieront l’age venant.
      Quelle terrible désillusion que de revenir chez soi après une vie de travail et ne pas retrouver son village ou son quartier même de banlieue.
      -
      Et ceux qui naissent en ville alors ?
      Ben je ne sais pas , c’est une autre variété de gens que je ne connais pas bien, mais il est sûr que leurs aïeux sont de la campagne.

    • 18 Mars 2017 à 8h38

      lafronde dit

      Si le Commerce a déjà migré des centres-ville historiques vers les centres commerciaux c’est qu’il y trouve son intérêt. Il se rapproche du client-automobiliste, dispose de plus d’espace d’exposition, de stockage, de facilité de livraison et de parking. Au passage ce Commerce se concentre, investit et tend à se standardiser.

      Certains ville échappent au déclin de leur centre. Les villes de haut patrimoine historique ou de grande activité artistique, et les villes bénéficiant d’une saison touristique. Mais aussi les villes qui ont gardé leur bourgeoisie. Les riches sont une clientèle essentielle au petit commerce renové : voyez les magasins bio, ou ceux de la mode,les centre de beauté…

      Les édiles ne peuvent pas ramener la masse des client-automobilistes vers les centre ville,ils peuvent toutefois faciliter les transports en commun, ou les vélos. Une autre solution serait l’outil fiscal : taxer moins les centre ville au motif que la voiture ne peut par s’y garer et y amener le chaland. Le Droit européen le permet-il ? Reste une institution populaire : les marchés, mais le salariat des femmes les rend indisponibles sauf le week-end.

      Il y a des évolutions que le politique ne peut contrecarrer. Si le client achète sa nourriture au supermarché où il se rend en voiture, forcément il fréquente moins les commerces de bouche du centre ville où il se rend à pied.

      Seul les commerces de bouche rentables tiennent, ils sont donc moins nombreux. Apparaissent alors des concurrents ayant moins de charges en exploitant la main d’oeuvre familial ou clanique : les commerces ethniques. une chalandise remplace une autre.

      Si les citoyens d’une ville ne veulent pas de “l’hallalisation” de leurs commerces, alors ils doivent s’organiser pour trouver une autre vocation à ces boutiques délaissées. Mais cela coûte de l’argent et peut aller à l’encontre des intérêts des propriétaires-bailleurs.

      Trop d’impôt tue le Commerce !

      • 18 Mars 2017 à 19h16

        Pierre Jolibert dit

        Mise en relation de 2 élements dans votre commentaire :
        est-ce que les propriétaires-bailleurs du dernier §, c’est la bourgeoisie du 2ème, que certaines villes n’ont pas gardée ?
        quand elle n’est plus là, est-ce bien qu’elle est allée vivre dans la campagne proche, c’est-à-dire est allée garnir celle-ci de grosses maisons neuves avec jardins et piscines bien étalés ?
        si c’est le cas et comme elle est doublement responsable du délabrement du centre et du mitage des campagnes avec encouragement à la hausse du foncier, ça pourrait en effet inspirer une orientation de la fiscalité : encouragement au retour dans les hôtels particuliers / surtaxation des maisons Bouygues
        Quant à la main-d’oeuvre familiale, il faudrait peut-être, si l’on veut vraiment un petit commerce nombreux et varié, que cela redevienne la norme pour tout le monde.