Quand Maulin vire au noir | Causeur

Quand Maulin vire au noir

“Les Retrouvailles” dévoile la face obscure du génie maulinien

Auteur

Romaric Sangars
est écrivain et critique littéraire.

Publié le 11 juin 2017 / Culture

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Retrouvez Olivier Maulin au Cercle cosaque Jeudi 15 juin, dès 20h30, chez Barak, 29, rue Sambre & Meuse, Paris X. Vous saurez tout de son dernier roman, "Les Retrouvailles", que son vieux complice Romaric Sangars a recensé.
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Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000035.

On le connaissait hilarant et révolté, putschiste féérique, seigneur des gueux, hagiographe des débiles, ataman des steppes de Belleville, réenchanteur bachique et inspiré, défenseur des loups, des lutins et des anges, ventriloque des cerfs défoncés ou encore propagateur de jacqueries en tout genre, mais on n’avait pas encore lu Maulin instillant un cauchemar.

Tendu comme un câble de téléphérique

C’est désormais possible grâce aux Retrouvailles, un bref roman noir, ténu, tendu comme un câble de téléphérique et brûlant comme la glace qui s’accumule aux sommets des Alpes où se déroule l’intrigue. Quelle est-elle ? Laurent Campanelli part avec sa femme et ses deux ados passer un week-end en montagne chez des amis de jeunesse retrouvés via Facebook. Il a quarante-cinq ans, un certain spleen dû à l’âge, une nostalgie de ses premiers enthousiasmes et de ses passions de 20 ans, notamment celle qu’il éprouva pour Flore, la petite sœur de Michel, le grand ami des années fac ; Flore qu’il va donc revoir également à l’occasion de ce week-end organisé chez Yvon, le dernier de la fratrie. Celui-ci a fait l’acquisition d’un ancien centre de vacances perdu au sommet d’un mont savoyard, auquel on n’accède que par télésiège et ascension en raquettes. Là-haut, entre les flancs escarpés des chaînes de montagnes, par -15°C et hors de portée des réseaux, va s’organiser un huis clos couvant la montée d’angoisse, tandis que les anciens amis confrontent leurs vies advenues, la permanence de leurs clivages sociaux, et les reliquats de leurs rêves.

Pas de partouze sous l’orage?

Certains maulinologues – l’espèce est vétilleuse -, n’y retrouveront pas les mythèmes récurrents du maître. « Quoi !, s’exclameront-ils, nulle irruption du surnaturel ? Pas un mongolien à l’horizon ? Aucune nudiste crudivégétarienne ? Pas d’appel à la chouannerie tous azimuts ? Nulle « buée » dans un manoir, pas le début d’une partouze sous l’orage, pas même un joint fumé en haut d’une grue ? » Non. En effet. Un pur thriller glaçant. Cela dit, voilà qui permettra aux experts d’enrichir la géographie maulinienne. Alors que depuis plusieurs romans, l’Alsace, ses mythes, ses forêts, sa mémoire et ses mœurs, a pris dans l’œuvre une importance croissante (cette Alsace qui, comme la Corse donna Napoléon à la France et la Lorraine Jeanne d’Arc, enfanta quant à elle un roi pour Montmartre) ; alors que le Portugal nostalgique de Dom Sebastiao avait été le théâtre d’En attendant le roi du monde, première irrésistible cuite verbale offerte par l’écrivain, et que celui-ci avait placé en Vendée d’étranges communautés anarchistes protégées par un « camarade-comte » et dans le Massif Central des néo-néanderthaliens convaincus que le début de la décadence de l’humanité pouvait se dater de la maîtrise du feu, la carte légendaire vient d’intégrer les Alpes. Et les Alpes, que voulez-vous, sont inhospitalières. « Mes Vosges sont riantes ! », me dit Maulin en me tendant son dernier livre, « Le temps les a arrondies ! », et expliquant cela, il faisait des vagues avec les mains qui auraient pu tout aussi bien suggérer la volupté de courbes féminines. « Tes Alpes, en revanche – il fit un clin d’œil désolé -, sont vraiment terrifiantes… »

« Les Alpes sont plus hautes. »

Parfois, j’avoue, je m’interroge : est-ce moi, en effet d’extraction dauphinoise, qui ait donné à Maulin, en stimulant un sentiment de rivalité régionale, le prétexte de se venger des massifs les plus élevés d’Europe en les muant en un tel théâtre d’angoisse ? Il me revient une anecdote qui pourrait me convaincre d’une telle chose. C’était il y a plusieurs années, déjà, mais on pourrait y voir comme le début d’une généalogie insidieuse qui, aujourd’hui, se manifesterait par une topologie littéraire hostile. Nous nous trouvions, Maulin et moi, chez une amie rencontrée par hasard dans la soirée, et celle-ci, qui buvait peu mais disposait d’un bar fourni d’alcools rares, variés, exotiques, nous avait demandé de l’éclairer sur les qualités et caractéristiques des liquides en sa possession. Comme nous sommes toujours prompts à rendre service,surtout après minuit -, Olivier et moi, munis de stylos et d’une feuille où nous avions tracé un vague tableau, nous avions donc entrepris de tout répertorier, un flacon après l’autre, goûtant, analysant, débattant, nuançant, afin, devant chaque nom reporté depuis l’étiquette, de fournir un descriptif fidèle de l’alcool en question, et de lui attribuer une note (sur combien ? ça, je crois que nous avions oublié de l’établir).

C’est au terme de cette tâche accomplie avec bravoure et une remarquable méticulosité, que, peut-être pris d’ivresse (qui sait ?), je blessais l’orgueil du barde alsacien, en lui faisant remarquer qu’à mon sens, les Vosges n’étaient pas tout à fait des montagnes – des collines élancées, à la limite. « Les Alpes sont plus hautes. », déclarai-je, sûr des mes natives altitudes, brandissant à bout de bras un verre à demi rempli d’un liquide jaune tirant sur le vert. « Les Vosges sont plus vieilles. », répliqua alors Maulin en secouant une mixture orangée sous mes yeux, voulant par là réduire les 4810 mètres du Mont-Blanc au simple résultat d’une arrogance juvénile qui ne manquerait pas de se tasser avec la maturité.

On grimpe dans l’horreur

Avec Les Retrouvailles, et au vu de la géographie se déployant dans les romans d’Olivier Maulin, les Alpes représentent en tout cas et sans conteste, aujourd’hui, dans son œuvre, le lieu le plus inquiétant qu’on puisse imaginer. On ne s’enfonce pas dans l’horreur, on y grimpe, et chaque pallier franchi en altitude, avec la diminution de l’oxygène, assure également une forte restriction de l’espoir. En lisant le roman, je me suis par moments senti discriminé, un peu plus et je m’agrafai un triangle blanc sur le cœur et lançai un mouvement contre l’alpophobie, arguai des heures les plus sombres, témoignai de cette impression de me retrouver un 21 décembre à minuit en l’an 1942, à la suite d’une coupure de courant. Et après les Alpins, qui sera-ce ? Toi, le musicologue ? Toi, parce qu’amateur de maïs grillé ? Et puis un verre d’élixir de Chartreuse m’a rendu philosophe. Sans les Alpes, que saurait-on de la face Nord d’Olivier Maulin ? De ses facultés à dérailler dans l’horreur comme dans le burlesque, de composer en fin psychologue autant que de fomenter de grands ramdams mystiques, d’intriguer en Machiavel autant que de dérouter en chamane ? Saintes sont les Alpes, quand il n’y a de désespoir qu’en elles, et que ce n’est que par elles, qu’un écrivain de la stature d’Olivier Maulin peut révéler enfin son prisme sombre. Bénies soient les Alpes, puisqu’au massif maulinien, elles auront donné du relief.

Les Retrouvailles, Olivier Maulin (Le Rocher, 2017).

N.B. : Les Cosaques se réuniront chez Barak, 29, rue Sambre & Meuse, Paris Xe, le jeudi 15 juin, à 20h30, afin de célébrer ces Retrouvailles. Retrouvez-les !

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Olivier Maulin, invité du Cercle cosaque.

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