Olivier Maulin. Sipa. Numéro de reportage : 00626150_000034.

À un certain degré d’ivresse, il arrive que la déambulation en zone urbaine dérape dans les plates-bandes d’un jeu de rôle fantastique et, à ce moment-là, comme dans les aventures qu’on y mime, le moindre objet abandonné revêt la valeur d’une arme magique à laquelle il ne s’agit plus que de trouver sa fonction. C’est ce qui s’était produit, ce soir d’automne 2009, alors qu’avec Jacques, découvrant une planche-à-repasser exposée sur le trottoir comme à notre attention, nous nous mîmes en tête de lui conférer les vertus d’un bélier de siège et, cherchant dès lors un bastion d’infamie à faire tomber, nous optâmes pour un haut panneau publicitaire dont l’arrogante vulgarité colonisait indûment le paysage.

En attendant le roi de Montmartre

Malheureusement, comme il arrive souvent dans ce type de situation, le délié de nos gestes demeurait fort éloigné de celui de notre imagination, et nous eûmes beau faire voler le bélier providentiel à plusieurs reprises, le panneau, bien qu’heurté, résista. C’est alors que des habitants du quartier vinrent s’opposer à ce qui leur semblait une détérioration illégitime de leur cadre de vie. En plus de Jacques et moi, nous étions une petite foule et, si nous tentâmes de démarrer une controverse loyale sur la question de savoir si la détérioration véritable était due à notre bélier volant ou à l’affiche publicitaire éclairée dans la nuit, auquel cas, il fallait bien reconnaître à notre geste une fonction purificatrice qu’auraient dû saluer avec reconnaissance les locataires alentour, si nous échangeâmes donc, dans un premier temps, quelques arguments rationnels en arguant de la bienveillance de nos intentions, l’heure, l’alcool et les effets de la Chute originelle firent rapidement glisser le débat dans une amorce brouillonne de pugilat. C’est alors qu’un ouragan fit cesser brusquement tout duel et déguerpir illico les autochtones.

Olivier Maulin, qui venait, ce soir-même, d’être sacré prince des poètes et roi de Montmartre par une mystérieuse « Brigade du goût », le front ceint d’une couronne d’or en plastique, s’étant saisi de la providentielle planche-à-repasser dont plus personne ne faisait cas, s’était mis à faire tournoyer celle-ci autour de lui tout en sommant l’ennemi de disparaître. « C’est un vrai roi… fit Jacques, à côté de moi, dans une lueur émerveillée. Un roi mérovingien. Toujours premier sur le champ de bataille. »

Les enfants, les débiles et les loups

Si je narre cette anecdote, c’est parce que cette image – authentique – d’un roi de carnaval en l’état de berserker faisant tournoyer autour de lui une arme magique, cette image-là renseignera plus adéquatement le lecteur sur le génie maulinien que d’autres points de vue, davantage académiques, que j’aurais pu exploiter : « Nature adamique de la sexualité dans les romans d’Olivier Maulin » ; « L’Esthétique maulinienne comme esthétique du dérapage : des sorties de route pour rentrer dans la forêt mystique » ; « Tactique de la guérilla dans les romans vosgiens d’Olivier Maulin : les enfants, les débiles et les loups, une convergence des luttes inédite contre les technocrates. » J’offre d’ailleurs libéralement ces sujets de thèse pour permettre aux étudiants qui le souhaiteraient de faire reculer intelligemment le moment de s’afficher chômeur. Je le répète, il faut partir de cette image et de ce qu’elle déploie comme réseau sémantique : souveraineté, carnaval, magie, détournement, tournoiement, ivresse, vertige, si l’on veut entrer directement au cœur de ce qui se joue dans la littérature d’Olivier Maulin, et dans ce neuvième roman : La Fête est finie, avec une virtuosité, une aisance, un délire d’écrivain absolument maître de son art. Le romancier enchaîne les morceaux de bravoure sans jamais laisser se reposer un lecteur ébloui, ému, hilare, exalté, virant d’une émotion à la suivante avec la même vitesse et la même furie que tournoyait, ce soir d’automne 2009, sur une place du XVème arrondissement, la planche-à-repasser-hallebarde-occasionnelle dans les mains du roi de Montmartre (je répondrai plus tard à la question un peu primaire de connaître les raisons qui firent sacrer le roi de Montmartre dans le XVème).

Picot, le narrateur, est un jeune chômeur hébergé par son copain Totor, un garçon remarquablement idiot et paresseux, mais totalement transi par la musique de Bach. Après avoir été embauchés comme vigiles par un vendeur de camping-cars, s’être endormis dans le plus luxueux de ces véhicules et s’être réveillés sur l’autoroute en compagnie d’une famille de Roumains nommée « Sarközi » ayant pris possession de l’engin durant leur sommeil, les deux amis, parvenant à récupérer le camping-car mais désormais trop suspects, filent se planquer dans un camping désert des Vosges où ils vont lier connaissance avec un père et sa fille alsaciens autonomistes, survivalistes, bien décidés à faire sécession d’avec la modernité technicienne et consumériste, immonde et sans âme.

 Les freaks chez Lynch et Maulin

On découvrira à leur suite une formidable galerie de personnages enrichissant la cosmogonie maulinienne tout en développant ses archétypes, dont un nain « Grand d’Espagne », un cerf alcoolique, une mémé droguée aux champignons et un débile léger. Si un chercheur, demain, se lance dans une « Étude comparative des freaks chez David Lynch et Olivier Maulin », il serait intéressant, je crois, qu’il développe le point suivant : chez Lynch, le « freak » contribue à l’effet de distorsion du réel qui est le propre du rêve, et le rêve, la matrice de l’esthétique lynchienne, or, chez Olivier Maulin, le nain, le débile ou le fou, sont au contraire aux avant-postes d’une restauration de l’harmonie perdue – c’est, en ce cas, le réel de la modernité qui est distordu, arasé, formaté, corrompu, puisque ce réel exclut des types marginaux que l’harmonie médiévale, par exemple, n’avait aucun problème à intégrer.

Je remarquerai également, à l’attention des universitaires anglais, très férus de la question et qui, paraît-il, élaborent déjà plusieurs colloques en vue de la circonscrire, que le « sense of humour » débridé qui électrise les romans d’Olivier Maulin ne relève ni de l’absurde, ni, surtout, du cynisme, mais du sabotage, d’un sabotage de résistance faisant dérailler tous les trains obligatoires où les pompeux idéologues, les fanatiques du progrès, les ordures d’experts et autres sociologues infâmes aimeraient résolument nous parquer, tout ce sérieux, cette prétention, ce faux sacré, cette gravité indue, brutalement foudroyés dans un éclat de rire, si bien qu’on pourrait résumer l’effet singulier de cette vis comica maulinienne par cette phrase : « L’Hilarité vous rendra libre. » Sur un plan philosophique, enfin, toute l’œuvre de Maulin est une charge implacable contre les prétendues « Lumières » (un maître de conférence nietzschéen de Leipzig, Herr Ükth, va jusqu’à évoquer une « ruine méthodique de la perspective cartésienne »), c’est-à-dire contre les prétentions d’une raison autonome à transformer le monde sur un modèle mécanique, abstrait et intégralement profane. Aux calculs des ingénieurs aboutissant à un bétonnage odieux, vulgaire et déshumanisant de l’univers à sa merci, Maulin oppose l’émerveillement d’un débile devant un paysage ou une sonate de Schubert.

Au cynisme des demi-habiles qui a fait verser le monde dans la laideur et la démence, Maulin oppose l’innocence, cette innocence sacrée que révéraient les mystiques comme les autres civilisations que la moderne, et cette innocence, il ne suggère pas qu’elle vienne négocier démocratiquement avec les venimeux salauds pilotant la course vers l’abîme, il lui propose simplement de se faire incendiaire. Ce qui constitue, il faut bien l’admettre, la seule position raisonnable.

Montmartre céleste

J’avais promis d’y revenir : pourquoi, donc, un roi de Montmartre a-t-il été sacré dans le XVème ? Je sais que certains historiens de la littérature demeurent incrédules face à ce détail. C’est pourtant simple. Le Montmartre réel n’est plus qu’un musée abritant bourgeois et touristes, un maire PS ou Les Républicains suffit amplement pour y régner. Le Montmartre dont Maulin fut sacré roi à la suite de Rodolphe Salis, le mythique patron du « Chat Noir », est un « Montmartre céleste », comme il y a, sur un plan eschatologique, une « Jérusalem céleste » qui descendra sur la Terre à la Fin des temps. Mais nul besoin d’attendre si loin pour ce Montmartre-là : il lui arrive de descendre régulièrement dans n’importe quel coin de Paris, dans n’importe quel coin de Paris épuisée, de Paris muséifiée, de Paris gentrifiée, oui, mais alors, soudain, durant quelques heures du moins, Paris libérée, et Paris libérée par Montmartre ! Alors, ceux qui sont vêtus de suffisamment d’innocence, ceux dont les derniers doutes sont lavés par le sang de la Vigne, assistent à pareil miracle, et, dans ce Montmartre descendu, tout étincelant des magies passées, ils peuvent également découvrir le roi de Montmartre faisant tournoyer autour de lui une planche-à-repasser dans un geste absolu, indépassable, éternel, qui, partout, appelle à l’insurrection.

La Fête est finie d’Olivier Maulin (Denoël, 2016).

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est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaqueest journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque
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