Itinéraire d’une “pied rouge” dans le siècle | Causeur

Itinéraire d’une “pied rouge” dans le siècle

Quand le communisme était l’avenir

Publié le 22 avril 2017 / Culture

Mots-clés : , ,

Illustration d'une femme soviétique, 1927. SIPA. 51132084_000001

Le nouveau roman d’Anne-Sophie Stefanini, Nos années rouges, résume un peu ce que fut le XXème siècle. L’engagement, la folle envie d’y croire, les rêves les plus audacieux, la foi qui bouscule les certitudes ; les idéologies qui devaient changer le monde, offrir un avenir meilleur à tous les opprimés de la terre. De secrètes germinations se préparaient. Il fallait se battre, fusils, phrases, bras levés, poings serrés. Le maître mot, c’était l’espoir. Comme le roman de Malraux. Gaullistes, communistes, il n’y a rien entre eux, avait justement dit le ministre de la Culture du général de Gaulle. Il y eut des assassinats de masse, des fusillés, des brisés, des figures célèbres écrivant le monde de demain, des anonymes poussant des wagonnets au fond des mines, se mettant en grève pour sauver leurs enfants, massacrés sur l’autel des bourses mondiales et des marchands de canons. Il y eut tout ça, et pire encore.

En rouge et noir

Anne-Sophie Stefanini signe un très beau roman où il est question de l’élan politique qui se brise sur le mur des réalités. Catherine, le personnage principal, est née en 1938 d’un père communiste et d’une mère anarchiste. Ils se sont rencontrés place de l’opéra, le 31 janvier 1934, une sale année pour la République. Il est chauffeur de taxi, possède les œuvres complètes du camarade Aragon. Il est intraitable : le communisme, c’est l’avenir. Elle, elle finit par rejoindre un maquis dans l’Yonne, durant l’Occupation, laissant la petite Catherine seule avec son père. Pourquoi ce prénom ? Parce que c’est l’héroïne des Cloches de Bâle, le roman d’Aragon que le père préfère. On n’en sort pas. Catherine grandit et finit par devenir prof de français, à Alger, en 1962. L’Algérie a gagné son indépendance dans le sang. Catherine habite la villa Rouge, sur les hauteurs de la ville, face à la mer. Elle est communiste, comme son père. Elle y croit dur comme fer. C’est elle qui raconte son histoire à la première personne. On la suit, on partage ses émotions, son goût de la liberté. Puis sa progressive désillusion. Elle aime Vincent, qui finit par s’éloigner. Il a monté des mitraillettes dans une usine d’armement au Maroc, usine clandestine pour le FLN. Ça a fini par le flinguer. Il lance un jour : « Ça n’a pas de sens pour moi. »

La ville d’Alger devient la ville de la jeune femme ; elle s’y sent bien. Elle croit que le gouvernement de Ben Bella va changer la vie. Il y a le portrait de Bachir, un ami du père de Catherine. Il est émouvant le vieil homme qui finira par refuser la compagnie de la jeunesse, trop « insultante », note Stefanini. Quand on est vieux, on se retranche dans la solitude. Il y a tant de choses bien senties, exprimées avec élégance, dans ce roman… Le portrait d’Ali, la présence d’Assia, le parfum des rues, la profondeur du ciel. Et puis Catherine est arrêtée. Nous sommes en 1965, au moment du coup d’État de Boumediene. En prison, elle comprend que son idéal est en train de crever. Il est même déjà mort. On va l’exécuter ? Pire : la renvoyer en France. Elle fera partie des « pieds-rouges ». La terre qu’elle aime charnellement, c’est celle qui se soulève quand le vent chaud d’Afrique souffle. Elle va devenir une exilée, un peu comme Camus qui ne se remit jamais de ses promenades parmi les héliotropes de Tipasa. Stefanini dresse un bilan sans concession, lucide et poignant. Elle conclut : « L’âge bleu, celui des certitudes, passe : nous vieillissons, nous perdons tout, nous allons nus. » L’essentiel, c’est de ne pas se compromettre. Et il y a tant d’hommes qui acceptent la compromission.

Anne-Sophie Stefanini,  Nos années rouges, Gallimard (2017).

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 24 Avril 2017 à 9h39

      palast dit

      les anciens compagnons de route du PCF et de l’URSS s’en tirent pas une pirouette dialectique selon laquelle le communisme était une belle idée qui a été dévoyée.

    • 23 Avril 2017 à 10h45

      hoche38 dit

      Ismaïl Kadaré, le grand écrivain et prix Nobel albanais: “La pensée criminelle”

      Dans ce siècle comme en aucun autre, l’ACTION criminelle a été accompagnée et
      soutenue par la PENSÉE criminelle. Jamais une armée innombrable d’hommes
      d’étude, politiciens, philosophes, académiciens, historiens, journalistes, gens
      de lettres, ne s’était mise au service du crime et n’en avait pris la défense.”

    • 22 Avril 2017 à 21h09

      Aristote dit

      Si Madame tentait de nous expliquer pourquoi elle s’est laissée aussi longtemps enfumer, cela aurait peut-être un intérêt.

      • 22 Avril 2017 à 23h24

        Schlemihl dit

        pourquoi nos contemporains votent ils socialiste , peuvent ils prendre Chaviro et Madez au sérieux , croient ils à la médecine naturelle , à l’ astrologie , aux Verts , aux théories du complot , à M Mélenchon , etc etc ?

        croyez à ce que vous voudrez , mais n’ emmerdez pas le monde , pitié MM les anti réchauffement , racontez ce que vous voudrez mais ne faites pas chier et puis aussi tous les autres , sauvez le monde et foutez nous la paix  

    • 22 Avril 2017 à 15h52

      IMPERIALYUNAN dit

      On ne reussira pas à m’émouvoir avec les toujours rabachées désillusions des communistes, qui par un romantisme de propagande encore vivace aujourd’hui et malgré les horreurs révélées ont toujours réussi à se singulariser d’avec les nazis, alors que leurs actes étaient si semblables…A quand, pour faire bon poids, un ouvrage de lamentations sur les désillusions d’un ancien membre des jeunesses hitlériennes ?..
       

      • 22 Avril 2017 à 16h40

        Schlemihl dit

        Sauf votre respect on voit bien que vous n’ êtes pas un vieux con . Au fait je n’ y ai pas cru et je connaissais l’ existence du Goulag bien avant qu’ on ait entendu parler de Soljenitsyne , ce qui était d’ailleurs bien facile ( poil au primipile )

        Les communistes étaient souvent intolérants et remplis de suffisance , ils savaient , ils avaient toute l’ autorité que donnent la foi face au doute , la connaissance face à l’ ignorance , ils étaient initiés , ils comprenaient , exactement comme les maniaques du réchauffement qui prêchent l’ austérité , les islamistes qui veulent le Triomphe du Bien contre le Mal ….. Ils m’ ont souvent profondément fait chier ( poil au pied ) .

      • 23 Avril 2017 à 13h37

        Boomer dit

        Le communisme a une histoire qui décidément ne passe pas. Trop de morts et trop de mensonges. Trop de manips et trop de double language. Trop d’enfumage au nom de la Justice et de l’Égalité. Trop de déceptions et de ressentiment. Trop de mesquinerie bureaucratique et de tortures policières. Trop de camps et de vies brisées. Trop de Progrès illusoire et de gaspillage humain et matériel. Trop de cynisme fonctionnel et trop d’arrogance intellectuelle. Trop d’aveuglement moral pour revendiquer une solidarité humaine. Ça suffit! Et si le capitalisme est un mensonge, le communisme est surtout une très mauvaise blague…

        • 23 Avril 2017 à 14h23

          Schlemihl dit

          Boomer

          eh bien si , justement , ça passe ! qui a entendu parler de la Tcheka , de la famine des années 20 , du grand massacre en Ukraine , de la Yejovchtchina , du pacte germano soviétique , du Kargopollag , de la Kolyma , de Vorkouta , du complot des blouses blanches , de la Carélie , qui sait quelque chose sur le communisme en Pologne Allemagne de l’ est Hongrie Tchécoslovaquie Bulgarie Roumanie , qui sait quoi que ce soit sur le passé récent de l’ Albanie , des pays Yougoslaves , sur la Chine de Mao , sur les exécutions , sur le Grand bond en avant , sur la Révolution culturelle , qui s’ intéresse au Viet Nam , qui se souvient des Khmers Rouges , qui s’ intéresse au peuple cubain , qui sait que le régime de la Corée du Nord avec son son goret humain à face de cul et sa bombinette est communiste ?Qui sait quelque chose sur ce qui dure depuis un siècle ? 

          Il est vrai que la foi communiste est morte , peut être provisoirement . Il est vrai que les gens en place ont leurs raisons pour ne pas remuer la merde . Il est vrai enfin que le communisme est profondément ennuyeux et qu’il a beau exterminer il reste plat vulgaire casse pied , ce qui n’ est pas le cas du nazisme qui est divertissant .

          Enfin on est en train de tout oublier , et les gens qui l’ ont soutenu font maintenant des risettes à l’ islamisme , qui est tellement tendance et si délicieusement canaille … on ne va plus visiter des fermes modèles au Chan tong , on va en pèlerinage à Gaza .

          Le communisme , qui répond bien aux instincts de l’ humanité , peut parfaitement revenir .