On a marché sur le Oui
De quoi l’Irlande est-elle le Non ?
Publié le 18 juin 2008 à 0:00 dans Culture
Où qu’il se trouve à présent, notre ami Philippe Muray reste le meilleur chroniqueur de la kafkaïsation de l’Europe. Les Irlandais ne s’y sont pas trompés, qui avaient certainement relu Moderne contre Moderne (Belles Lettres, 2005) avant le référendum :
“De quelque manière qu’on le prenne, le non était plus drôle que le oui. Certes pas le non défendu par les représentants officiels du non, mais le non offert comme une tentation aux électeurs d’en bas aussi bien que d’en haut et même du fond du couloir. Le non comme occasion de rire un bon coup en voyant s’écrouler le château de cartes des notabilités du Juste Milieu, se dégonfler des représentants qui ne représentent plus personne, se fracturer des médiatiques à têtes de logiciel, se lézarder les idoles du cercle vertueux. Le non comme plaisanterie radicale par rapport à un oui tellement sûr de gagner qu’il avait même condescendu à jouer une dernière fois au jeu du oui-ou-non comme on joue avec le feu.
En fin de compte, le non avait été proposé aux Français un peu à la manière dont le Dieu de la Bible laisse à la portée du premier homme, dans le Jardin d’Eden, la possibilité de pécher : en escomptant bien qu’il n’usera pas de cette possibilité. On connaît la suite ; et comment Adam et Eve, dans le dos de Dieu, abusèrent de cette liberté qui leur avait été octroyée. Des milliers et des milliers de pages de théologie découlent de cet épisode originel fracassant qui vit l’usage de la liberté se transformer en péché, et l’exercice de celui-ci devenir tout bonnement l’histoire humaine. C’est ce qu’on appelle le problème du Mal et on n’a toujours pas fini de l’interroger.
Mais les infortunés pèlerins du oui européen sont de bien trop petits démiurges pour qu’on les assimile si peu que ce soit au Créateur (qui dispose d’ailleurs toujours de la grâce pour effacer ce péché). N’empêche que c’est bien un Paradis, si dérisoire soit-il, qu’ils ont voulu fourguer aux électeurs, c’est-à-dire un monde sans dualité structurante, sans conflit, un monde sans non. A quoi les électeurs ont préféré, par leur non, recréer de l’extériorité, de la relativisation, du “désordre” par rapport à un ordre idéal et imposé. Ce désordre ne vaut guère mieux que l’ordre sans alternative qui s’offrait aux suffrages, et il n’est certes pas le recommencement de l’Histoire (ni la renaissance de la France), mais il procède de quelque chose qui a partie liée avec la farce, ce dont ne relevait certes pas le oui macéré dans la pompe et dans l’angélisme (et tourné maintenant à l’aigre, à la haine et au mépris pour ceux qui ont osé voter non). Décidément, quel que soit l’angle sous lequel on le regarde, le non est plus drôle que le oui. Ce n’est pas grand-chose. C’est déjà mieux que rien. C’est en tout cas bien mieux que oui.”
Retrouvez ce texte de Philippe Muray et mille autres pépites sur son réjouissant site.
-
L'auteur
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
17Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
prince mdivani dit
Toujours juste.
Ce texte m’évoque ce passage d’ “Après l’histoire”:
“C”est comme la montagne lorsqu’elle compromet par son archaïsme l’épanouissant destin de mountainland qu’on lui a réservé.”
Et drôle avec çà.
Ludovic-Lefebvre dit
Le “non seulement” est en trop venant de la dernière phrase que j’ai “retouché”, désolé.
Ludovic-Lefebvre dit
Merci, Ramon, mais je ne suis pour rien, ce sont eux qui sont dôles, je ne fais que rapporter l’essentiel de “leurs guignolades” et Muray le faisait avec beaucoup plus de pertinence, d’attention, de professionnalisme, de talent.
Franade,
Relisez ce texte, c’est ce que dit aussi Philippe Muray à propos de la comparaison biblique, c’est de la stylistique. Il fut non seulement un grand homme de lettres donc un puriste de la langue et de la réalité.
Petit bonjour et hommage à monsieur Desgrange qui sut reconnaître le talent de Muray et le laisser libre à raison.
Contre-amiral-feste dit
Il nous a bien été signifié par itératives communication de la commission bruxelloise qu’un bulletin de vote ne valait plus un autre bulletin de vote.
La dernière consultation populaire était d’ailleurs – et ainsi l’avis d’un peuple- si déterminante que les ratifcations continuent, et que, le sémillant Barroso, le Gentil Nicolas et tata Merkel, nous ont bien expliqué que l’on allait reconvoquer le peuple irlandais, lequel à fait erreur par son suffrage, il va sans dire.
Désormais, nous en sommes sûr, l’avis de John O’Connely , boucher dans le comté de Cork, qui n’a jamais lu et ne lira jamais le traité(et c’est son droit le plus inaliénable qui soit), ne vaut absolument pas l’avis et le vote de l’éminent jean-eudes, ENA promotion Robert Schuman, ingénieur juridique de premier ordre au sein de la commission européenne !
Ainsi, Raymond, boucher à la garenne colombes, doit bien comprendre que son vote, également, ne vaut pas celui de l’ami jean-eudes et que le vote et la décision politique sont désormais susceptibles d’une légitime appropriation par les experts (petite chemise à carreaux, mèche bien mise)
Ils doivent trouver cela emmerdant la démocratie du coté de Bruxelles.
Allez, un lien pour la route !
http://fr.youtube.com/watch?v=rNj5iCU5mLg
Ne faudrait-il pas rétablir le vote censitaire, voilà qui réjouirait sans aucun doute le parti des gens bien peignés ; il suffit de consulter les articles de l’hilarant Eolas sur le vote irlandais pour se convaincre de cet état de fait.
La technique d’abord, le pouvoir aux sachants – qu’il faut nécessairement et urgemment distinguer de la figure du savant ou de l’intellectuel, tout de même – car la politique est vulgaire et dangereuse puisqu’elle a pour principe de légitimation dans les démocraties, le peuple !
Et comme disait l’autre :
« La guerre, c’est la paix. »
« La liberté, c’est l’esclavage. »
« L’ignorance, c’est la force. »
nuage dit
@Franade
«Tout autant que le oui, Florent, tout autant que le oui: souvenez-vous du plombier polonais…»
Pour autant que je m’en souvienne l’argument dit «du plombier polonais» n’est jamais apparu ailleurs que chez les partisans du oui.
Pour caricaturer les partisans du non.
Ceci pour rétablir un point d’histoire.
À part ça, j’ai le sentiment (j’espère faux) que l’incompétence et l’arrogance des eurocrates sont en train de nous mitonner une bonne grosse guerre civile européenne à l’échelle d’une cinquantaine d’années.
Ça ne manquera pas de réjouir les amateurs de tragique, quoiqu’on ne puisse pas dire qu’il s’agisse d’une première fois.
On pourra alors gloser à loisir sur le péché originel.
Avec toute la lâcheté dont je suis capable, j’espère être mort avant que ça commence.
Vitelloni dit
Toujours dire oui.
Oui à l’Europe,comme Eve a dit trois fois oui à Adam,cachés derrière un arbre :Oui! oui!oui!
Mais ils auront beau le faire derrière un arbre,en se dissimulant aux regards de Dieu,il voit tout.
Il seront alors comptés,pesés,divisés…et chassés du paradis.
Franade dit
Tout autant que le oui, Florent, tout autant que le oui: souvenez-vous du plombier polonais…
Mais ce ne sont pas les discours de campagnes européennes qui m’intéressent ici mais bien l’inesthétisme qu’il y a à comparer les personnages d’une farce et ceux d’une tragédie.
Florentin Piffard dit
Mais au moment du référendum, le non a bien été présenté comme une malédiction pour la France, et c’est ça qui est ridicule!
Franade dit
Non, Florent, je continue à prétendre qu’il y a injure esthétique à comparer les conséquences tragiques et bouleversantes de la destinée adamique, et la pure et simple non-conséquence du vote non aux européennes, vote qui n’implique aucun drame ou aucun bouleversement puisqu’il laisse l’Europe dans le même état. Muray compare bien ce qui est incomparable.
J’aurais aimé connaître les résultats des choix français et irlandais si l’ordre européen, à l’instar de l’ordre divin, avait mis comme condition de chasser de son économie “paradisiaque” toute nation qui se serait prononcée en faveur du non.
Là, oui, la comparaison de Muray aurait eu de la gueule.
Florentin Piffard dit
Franade, Muray reprend quelque part à son compte un mot célèbre de Marx selon lequel l’histoire se produit une fois comme évènement authentique (ou comme tragédie) et une autre fois comme farce. Donc le ridicule n’est pas chez Muray mais dans la chose elle-même.
Franade dit
“Muray”, et pas “Murray”… Toutes mes excuses
Franade dit
Cette comparaison de Murray est ridicule. Le non du peuple à l’Europe est bien une farce. Mais le non d’Adam à Dieu est une magnifique tragédie.
Voyez-vous, amis causeurs, il y a plus, pour moi, de déculturation dans ce texte de Murray que dans toutes les chansons de Diam’s.
ramon mercader dit
@ludo lefevre
la réunion de l’europe pour l’interdiction de la féssée;j’adore!surtout lorsqu’on voit fleurir les sites de perversion masochiste(tapper spanking,dirty spanking…….)
l’élimination de l’équipe antiraciste,c’est encore meilleur!surtout lorsqu’on a vu les tetes dépitées des courageux supporters français!un plaisir de fin gourmet!enfin des crétins qui s’entassent dans les stades sans qu’on aie besoin de les forcer!pinochet approuverait,du lointain paradis ou il nous observe!
et enfin ,ce non irlandais!la fureur attristée de duhamel sur francecul lundi matin!quelle idée de demander son avis au peuple,il risque de le donner!
Florentin Piffard dit
On fait tourner les tables maintenant chez Causeur? C’est drôle, on se croirait en plein XIXe siècle à travers les âges.
Yannick dit
Merci de nous ramener Murray ! Sans lui, dans ce monde de bovins, nous nous sentons un peu Lost in translation !
Encore !
felisque dit
Baudrillard disait ;
“Dire non au oui” !
Un coup de pied occulte ?
Ludovic-Lefebvre dit
Oui, rien d’autre qu’une grimace qu’il faille faire, qu’il faille s’offrir avant la prohibition du rire gras, spontané, méchant, fraternel par l’imposition du rire thérapeutique, industriel, obligatoire, écologique.
Muray vient de rater la journée anti Saint-Valentin à Metz ce 14 février, dimanche la réunion de l’Europe pour l’interdiction de la fessée, l’élimination de l’équipe antiraciste de foot-ball et ce soubresaut noniste, ce râle d’agonie irlandais. Je les note pour lui, au cas, où ? Est-ce plus bête que le reste ?
Je ne crois en Dieu que dans la parabole et le chemin et celui que je vais tenter de rejoindre est difficile d’accès. Aussi, je n’ai pas l’arme morale de Philippe Muray alors je fais semblant de croire à la révolution du bon sens, à un soulèvement à la Spartacus, au retour de l’Histoire et nous savons tous qu’à force de faire semblant, nous finissons par y croire… un peu ! Il faut bien, de toute façon, remplir le vide, car il est là et bien plein. Plein de la débilité ambiante, mais aussi et c’est salvateur des lectures de P Muray, de réflexions propres, mais qui ne le sont heureusement pas.