Suivre Causeur :     

Non à l’Etat modeste !

Eloge du faste en politique

Publié le 02 juillet 2010 à 7:00 dans Politique

Mots-clés : ,

Palais de l'Elysée

Dans Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand raconte la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, après une fête somptueuse qu’il avait donnée au château de Vaux. Le Roi n’avait pas apprécié que son ministre du Budget soit si riche et sache dépenser sa richesse de manière totalement improductive et insolente, finançant même des pisse-copies aux ordres comme Molière ou La Fontaine. Arrêté, Fouquet qui était si doué pour le bonheur, dut terminer sa vie embastillé dans le donjon de Pignerol. Sous l’influence de Colbert qui était à peu près aussi joyeux qu’Eric Woerth mais qui lui au moins savait la nécessité de la dépense publique pour créer une grande nation, Louis XIV crut que cet étalage somptuaire signifiait malversations et enrichissement personnel. Et que c’était, en plus, un bien mauvais signe envoyé au peuple de France.

Mesquinerie paniquée

Bien sûr, c’était un raisonnement totalement faux. Louis XIV comprit très vite que Fouquet avait raison. Il le laissa en prison mais suivit ses leçons. Et notamment celle-ci : le pouvoir est affaire d’image. Sa force doit se lire dans la beauté de ses palais, de ses jardins, de ses fontaines. C’est d’ailleurs ainsi que naquit Versailles.

Vu l’état de mesquinerie paniquée qui règne ces temps-ci au sommet de l’Etat, il y a assez peu de chances pour qu’un nouveau Versailles surgisse. La lettre envoyée par l’Elysée à Fillon, visant à recadrer les dépenses des ministres et concernant, entre autre, le nombre de leurs collaborateurs, leurs parcs automobiles, leurs appartements de fonction et leurs voyages privés, est non seulement un modèle d’hypocrisie mais aussi une double erreur politique.

L’hypocrisie, d’abord : il n’y a pas besoin d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de la communale avec Machiavel pour voir les très grosses ficelles qui se cachent derrière ce soudain amour pour un Etat modeste, perspective aussi gaie qu’un polar scandinave. Le “devenir suédois” qui parait vouloir s’emparer de nos gouvernants a surgi, comme par hasard, alors qu’on annonce, le trouillomètre à zéro, un plan d’austérité sans précédent, juste après une manif de deux millions de personnes, parfaitement réussie malgré Thierry Henry.

C’est à l’aube de l’été1, donc, que l’opinion comprend confusément comment on a l’intention de faire respecter, de gré ou de force, les diktats ubuesques de Bruxelles qui plombent la croissance depuis des décennies avec un pacte de stabilité qui n’a plus aucun sens : 100 000 fonctionnaires en moins d’ici 2013 et pas moins de cent-cinquante mesures de réduction de la dépense publique qui toucheront bien entendu des secteurs aussi peu essentiels pour une société civilisée que l’éducation, la santé et la police.

Bref, comme l’a laissé échapper dans un instant de détresse François Baroin : “Je prépare le budget le plus dur depuis trente ans.” Si on ajoute à un tel contexte les cigares de monsieur Blanc, les permis de construire de monsieur Joyandet, les noces contre-nature entre monde des affaires et service de l’Etat célébrée par le couple Woerth, le pouvoir a dû se dire qu’il était temps de balancer des fumigènes sur le stade de la grogne sociale, histoire d’occulter le match qui se joue réellement.

Et rien de plus facile à accomplir : il faut juste aider les gens à se tromper de cible.

Double erreur politique

C’est là que nous arrivons à la double erreur politique.

1° Le pouvoir croit sans doute très malin de détourner l’attention sur lui, en tant que pouvoir, pour faire passer une politique qu’il n’a même plus les moyens de choisir. Il a tort. Il laisse à penser que jusque-là les ministres, mais aussi les députés, les sénateurs ou les élus régionaux2 étaient les vrais privilégiés du régime, que c’étaient eux, la nomenklatura. C’est évidemment dépourvu de fondement. Les gens qui gagnent vraiment beaucoup d’argent dans ce pays, les gens qui sont tranquillement au-dessus des lois et font toujours autant de profits, ce ne sont pas les politiques, même liés aux milieux financiers, même très libéraux. Quand on veut s’enrichir, sous la sarkozie, il vaut mieux en effet faire partie de la bande du Fouquet’s (qui a beaucoup moins de goût que n’en avait la bande de Fouquet) qu’accepter, par exemple, un secrétariat d’Etat aux sports. Il vaut mieux se repaître, dans une curée indécente, de la libéralisation des paris en ligne plutôt qu’aller gérer les vapeurs et les bastons de vestiaires d’autres milliardaires chargés de jouer au ballon, et qui ne sont même pas capables de le faire correctement.

En faisant oublier cette gratuité de l’action politique, on fait du populisme à la petite semaine ou du poujadisme soft, appelez ça comme vous voudrez et regardez monter le score de Marine Le Pen, en attendant.

Les retraites des parlementaires, le cumul des mandats, il faudra se lever de bonne heure pour comparer quantitativement ces avantages avec ceux des grands patrons, de leurs stock-options et de leurs retraites chapeau. Il est certain que dans un pays où le salaire médian est de 1500 euros, qu’il soit question de quelques dizaines de milliers ou de quelques dizaines de millions d’euros, l’impression d’être cocufié sera identique, même si cela n’a aucune commune mesure. On fait juste oublier une petite différence : dans le cas des hommes politiques, à de rares exceptions près, et que l’on soit d’accord ou pas avec leur programme, ils œuvrent dans l’intérêt général tandis que les patrons cherchent à faire, c’est la loi du genre, toujours plus de profits. Et que les premiers rendent compte à des citoyens et des électeurs tandis que les seconds le font à des actionnaires. Et encore, il vaut mieux qu’il ne soit pas trop petit, l’actionnaire, s’il veut se faire entendre dans une assemblée générale.

2° La seconde erreur politique, plus fondamentale, dans cette “réduction du train de vie  de l’Etat” tient à l’idée qu’un pouvoir modeste plairait forcément davantage aux Français. Rien n’est moins sûr, à long terme. La garden-party du 14 juillet, rituel politico-mondain qui était aussi l’occasion pour le Président de s’adresser directement aux gens à la télévision, représentait bien cette synthèse entre le faste et la simplicité, propre à la cinquième République, telle que la souhaitait De Gaulle. Sa suppression décidée à la hâte, totalement démagogique, risque en plus d’en rajouter dans le climat de dépression, à tous les sens du terme, qui règne en ce moment.

Bien sûr, il faudrait comprendre en haut lieu qu’il y a un luxe qui sacralise la fonction et un autre qui la désacralise. On a le droit d’aimer les yachts et les rolex quand on est président de la République, pas d’en faire une méthode de gouvernement en début de mandat. Ou alors on choisit l’art contemporain et on fréquente la jet-set intellectuelle, comme Pompidou en son temps.

Vouloir faire prendre le métro aux ministres ou les faire voyager en classe éco ne renforcera pas un quelconque sentiment de proximité, de toute manière illusoire. Si le peuple ne croit pas à la sincérité de cette soudaine fièvre de vertu, il parlera de démagogie. S’il y croit, ce sera encore pire : il ressentira au bout du compte, en voyant à quels expédients en sont réduits ses élus, une manière de dépossession, voire d’humiliation démocratique.

Machiavel, encore lui, note quelque part dans Le Prince que les deux plus grands risques pour celui qui veut gouverner sont d’encourir la haine ou le mépris de ceux qu’il prétend gouverner.

Nous n’en sommes pas encore à la haine mais le mépris, lui, ne va plus tarder.


Acheter chez Amazon.fr

  1. Contrairement aux malandrins qui préfèrent la venelle obscure pour vous dépouiller, les gouvernements se sentent beaucoup plus à l’aise sur une plage ensoleillée pour faire la même chose.
  2. Un “bonus-malus” dans la dotation de l’Etat aux collectivités locales est à l’étude et serait attribué en fonction de la “bonne volonté” dans la rigueur budgétaire…
envoyer par email autre réseau social

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

183

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 

Nos offres

  • 5 July 2010 à 23h10

    expat dit

    @ lory ; je le sais bien. Mais on n’est pas tous nées égales. Parfois il faut faire le choix – et casser les oeufs pour faire une omelette.
    Bon je me couche. Bonne soirée.

  • 5 July 2010 à 23h02

    lorymequa dit

    expat,

    Je vous comprends tout à fait, mais ça ne se passe pas partout pareil et il y a des cas digne de Zola, j’en connais. Je connais par exemple une personne qui n’est même pas déclarée, en plus ça fait de la concurrence déloyale. Ça et d’autres cas encore.
    Après tout il n’y a pas de syndicat chez moi, et je respecte la législation. Je ne serai peut être pas comptant d’en voir débouler un qui me considèrerait comme un méchant patron.
    C’est certain abus que je pense qui devraient être corrigés, mais c’est vrai qu’il y en a de partout.

  • 5 July 2010 à 22h51

    expat dit

    @ lory : le message est ‘tout le monde peut faire la cuisine, mais peut-être tout le monde ne doit pas la faire’. Hah – c’est à dire – we are all different – life is not fair – !

  • 5 July 2010 à 22h49

    expat dit

    @ lory : vous avez raison – mais vous me collez un syndicat sur le dos maintenant, même si je n’ai AUCUNE raison de me reprocher pour ma politique d’embauche etc – les coûts supplémentaires me tuent. Et je ferme les portes et je licencient tous le monde. C’est ça que vous voulez ? J’ai quand même 13 salariés bien payés. Mais je ne peux pas supporté plus de charges. Déjà je suis limite.

  • 5 July 2010 à 22h42

    lorymequa dit

    expat,

    J’ai vu Ratatouille, mais j’ai un peu oublié, j’ai le souvenir d’un divertissement.
    Mais la ratatouille j’adore ça !

  • 5 July 2010 à 22h39

    lorymequa dit

    Expat,

    Je ne pense pas que l’on soit mort s’il y a un peu plus de justice.

    Cela dit vis à vis des syndicats où la médiocrité et d’autres qualités tout aussi reluisantes sont en bonne place, je comprends votre inquiétude. Mais il pourrait par un autre biais y avoir quelque modif, il me sembe. Et s’il faut une petite dose de protectionnisme, pourquoi pas, en Europe, du moins, on a tendance à se laisser un peu trop faire.

  • 5 July 2010 à 22h35

    expat dit

    @ lory – sorry : les ‘films’

  • 5 July 2010 à 22h23

    expat dit

    @ lory encore : Gaetan dit “Merci de nous laisser cette liberté chèrement acquise, et constamment rognée par la coalition des médiocres et des envieux qui préféreraient que tous soient égaux dans leur misère.’
    Avez-vous vu les files ‘les Incredibles’ ou ‘Ratatouille’ c’est drôle – ce sont soit disant les films pour enfants – mais ils sont très parlants – et disent bcp sur ce que je pense. Je vous les conseille – ils sont funs – mais aussi révélateurs

  • 5 July 2010 à 22h19

    expat dit

    okay je vais aller voir. Mais SVP lory, don’t wish les syndicats sur nous les petites boites. On a du mal à tenir dèja – avec les syndicats on est morts.

  • 5 July 2010 à 22h16

    lorymequa dit

    expat,

    Je me suis gouré , heureusement que vous êtes là.
    C’est sur l’autre article, vivre plus….

  • 5 July 2010 à 22h11

    expat dit

    @ lory “J’ajouterai que le parlement, sous la pression du MEDEF, vient de faire avorter une proposition du gouvernement pour qui aurait permis que les syndicats soient représentés au sein des TPE. Et oui c’est incroyable, et pourtant c’est vrai. Ou alors, qu’il n’y est pas de syndicat nulle part.
    C’est dommage, ce n’est pas comme cela qu’on avancera, je le regrette”

    Sorry; c’est une EXCELLENTE nouvelle. Qu’on ne nous charge pas encore SVP. Ca suffit.

  • 5 July 2010 à 22h08

    expat dit

    @ lory : je n’ai pas trouvé un 16:10 de GB ??

  • 5 July 2010 à 22h05

    lorymequa dit

    J’ajouterai que le parlement, sous la pression du MEDEF, vient de faire avorter une proposition du gouvernement pour qui aurait permis que les syndicats soient représentés au sein des TPE. Et oui c’est incroyable, et pourtant c’est vrai. Ou alors, qu’il n’y est pas de syndicat nulle part.
    C’est dommage, ce n’est pas comme cela qu’on avancera, je le regrette.

  • 5 July 2010 à 21h56

    lorymequa dit

    Gaétan Brunoy 16:10

    Vous généralisez trop, ça en est comique.

    Un exemple, à multiplier par un coef inconnu de mes services:

    Un ouvrier dans les secteur, forestiers, agricole, BTP etc…rémunérés pour certains, pour des heures effectives de travail. Au passage je vous invite à consulter les conventions collectives des femmes de ménages et des ouvriers agricoles ( régie pour ces derniers par le code rural), pour ne citer qu’eux, vous ne serez pas déçu.

    Quand on sait que la plus part sont dans des PME et TPE, donc, pas de CE, mutuelle, 13eme mois, RTT etc..
    Quand on sait que leur espérance de vie est in inférieure de 7 à 8 ans aux enseignants et aux cadres entre autre, des travaux des années soixante l’ont démontré et depuis c’est sans cesse confirmé.
    Quand on sait que beaucoup ont commencé jeune ( pour cause de différents facteurs), et qu’ils vont toucher une pension de misère.
    Quand on sait ça et d’autres choses encore, on a la preuve du contraire de ce que vous avancez avec tant de brio mais, sans savoir de quoi il en retourne, pardonnez moi de vous le dire.

  • 5 July 2010 à 21h40

    expat dit

    @ lory : c’est très bien dis ça. Très imagé et vrai.

  • 5 July 2010 à 21h17

    lorymequa dit

    Expat,

    Oui, nous sommes d’accord. De la responsabilité individuelle découle un cohérence collective et, qui est, si on peut la nommer ainsi, une responsabilité collective faite de la responsabilité assumée de chacun. En quelque sorte l’attelage est formé correctement, on a pas attelé la charrue avant les bœufs.

  • 5 July 2010 à 20h24

    expat dit

    @ Fatback et lory : responsabilité individuelle non ? Tout simplement ? Responsabilité “collective” mène à la corruption, à la démission des individus.

  • 5 July 2010 à 18h08

    fatback dit

    lorymequa,
    Vous dites ’je pense que tout être humain ne peut avoir d’autre berger que lui-même’ : c’est le principe même du libéralisme (version champêtre).
    .
    « Si c’est pour s’assumer, répondre de ses actes et assumer ses responsabilités »
    Etre libre et donc responsable de ses actes. Absolument : c’est ce que les libéraux réclament depuis qu’ils existent :)
    .
    « Par contre absolument pas, dans le cadre d’une jungle […] »
    En effet, le libéralisme n’est pas l’anarchie (à quelques rares exceptions près) : peu d’état ne veut pas dire pas d’état.
    .
    « […] où il n’y aurait pas l’égalité des chances […] »
    L’égalité des chances c’est un précepte de base du libéralisme. Les socialistes réclament une égalité de fait (i.e. corriger la nature pour rendre les gens égaux de fait).
    .
    Le reste de votre post relève de considérations plus économique… Pas aujourd’hui :)

  • 5 July 2010 à 17h35

    lorymequa dit

    fatback,

    Comment ça, libéral ? Si c’est pour s’assumer, répondre de ses actes et assumer ses responsabilités, tout à fait; Si c’est ce que vous entendez par là, nous sommes d’accord.
    Par contre absolument pas, dans le cadre d’une jungle où il n’y aurait pas l’égalité des chances, et certaines limites bien définis quand aux priorités, où des excroissances de puissances et d’argent ne rencontreraient aucune limite, tant particulière que de groupes, finissant par échapper à tous contrôles malgré les apparences.

  • 5 July 2010 à 17h16

    lorymequa dit

    Porc,

    Excellent ! Mais vene à la maisou gouta oun pastasga d’où derrière lous fagots qué m’en diras débé védge!