Non à l’Ordre décroissant !
Les acquis sociaux du capitalisme seront-ils rongés par les Verts ?
Publié le 23 octobre 2008 à 8:00 dans Économie
Mots-clés : Économie
Il y a bientôt trente ans, un philosophe et cinéaste du siècle dernier, amateur de vin naturel et suicidé dans une campagne isolée remarquait : “Elle est devenue ingouvernable, cette “terre gâtée” où les souffrances se déguisent sous le nom d’anciens plaisirs ; et où les gens ont si peur. Ils tournent en rond dans la nuit et ils sont consumés par le feu. Ils se réveillent effarés, et ils cherchent en tâtonnant la vie. Le bruit court que ceux qui l’expropriaient l’ont, pour comble, égarée1.”
Le bruit est devenu une certitude pendant ces trois décennies qui se concluent cette saison-ci par un effondrement inéluctable de la société spectaculaire-marchande que seuls nient avec un acharnement autiste quelques commentateurs ultralibéraux et médiatiques qui ont fait pendant des années passer leur propagande pour de l’information. Le keynésianisme soudain de Sarkozy, la mutité inhabituelle du Medef, les plans de relance des banques centrales aussi tragiquement inefficaces que les charges de nos poilus pendant l’offensive Nivelle, tout cela indique bien la fin d’une civilisation. On ne la pleurera pas : comme le disait notre philosophe dyspeptique, ce qu’elle nous a volé, elle a eu en plus la bêtise de le perdre et la bêtise n’a jamais suscité de nostalgie.
Pour ceux qui se demanderaient ce qui a été volé, on pourra leur répondre : à peu près tout. Celui qui croyait au capitalisme a perdu son argent et celui qui n’y croyait pas a perdu une planète, avec ses saisons, ses îles, ses oiseau dans le ciel et ses animaux sur la terre. Il paraît que ces trente ans nous ont rendus globalement plus riches et ce globalement n’est pas sans me rappeler celui du camarade Marchais qualifiant le bilan des pays de l’Est. Si nous avons été plus riches, c’est surtout en cancers environnementaux, dépressions nerveuses, nourritures toxiques, crispations ethniques et peur généralisée dans le monde du travail.
C’est donc avec un certain plaisir que nous voyons le Léviathan un genou en terre, contemplant son Mane Thecel Phares2, s’écrivant en lettres de feu sur les murs de Wall Street.
Tout le problème est maintenant de savoir par quoi remplacer le monstre. L’auteur de ces lignes aurait tendance à croire que le mieux serait une bonne vieille appropriation collective de ce qui reste des moyens de production, une redistribution équitable organisée temporairement par un Etat fort qui dépérira naturellement ensuite pour que nous vivions enfin dans un monde où, comme disait l’autre, le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous. Mais enfin, je ne veux obliger personne à vivre dans une société réellement socialiste, bien que moi on m’ait obligé depuis ma naissance à vivre dans une société réellement capitaliste. C’est à cela qu’on pourra remarquer mon tempérament peu rancunier.
Il est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’autres solutions et que celle qui est à la mode en ce moment, la décroissance, a de quoi faire un peu peur. Pour ceux qui lisent le journal mensuel du même nom (La Décroissance), ils pourront se faire une idée de ce que nous préparent ces scouts de l’apocalypse. Une manière de société villageoise (or le village est le lieu de l’enfermement endogame, de toutes les superstitions, ragots, incestes et espionnages mutuels) avec convivialité obligatoire. La solitude sera suspecte, tout comme traîner sous la douche avec l’être aimé plus de cinq minutes car votre histoire d’eau blesserait Gaïa (entendez la Terre comme être vivant). Le décroissant est ennuyeux, voire inquiétant comme toute personne qui veut régir votre vie quotidienne jusque dans les moindres détails. A côté des recommandations des décroissants en matière de nourriture, de transport, d’habillement, d’ameublement, de chauffage, d’enseignement, le Lévitique passe pour un livre punk et cool à la fois.
Certes le décroissant est pétri de bonnes intentions, comme les pavés de l’enfer mais je trouve toujours un peu gênant, d’un point de vue méthodologique, de vouloir commencer la révolution en demandant à des individus de changer leur comportement, et non à des structures, comme si l’ouvrier qui roule dans une bagnole hors d’âge pour cause de pouvoir d’achat anémié devait se sentir coupable de sa pauvreté. Plus coupable en tout cas que le bobo qui rachète sa bonne conscience, exactement comme au temps des Indulgences Papales, avec des cartes de pollueurs-citoyens, dites de “compensation carbone” (grâce à votre don, on fera tourner une usine hydroélectrique chinoise) qu’on peut trouver dans les boutiques Natures et Découvertes. Ces boutiques qui incarnent assez bien, par leurs produits, leur design et leur clientèle, le côté atrocement “sympa” d’un monde peuplé de décroissants lecteurs du Walden de Thoreau, cette bible du totalitarisme soft et vert qui risque d’être notre avenir post-capitaliste. Si nous laissons faire, par trouille et finalement, par une nouvelle résignation à un nouvel ordre des choses…
- Guy Debord, In girum… ↩
- Mane, Thecel, Phares : “Tes jours sont comptés ; tu as été trouvé trop léger dans la balance ; ton royaume sera partagé.” Cette inscription apparaît sur le mur alors que Balthazar, le dernier roi de Babylone, fait servir dans les vases enlevés au temple de Jérusalem au cours d’une orgie. ↩
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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sousmarinvert dit
oui à la décroissance, mais…
non ami ELsince répercutait ton article, fort intéressant, mais à mon sens, un peu court.. sur TAZ NETWORK et j’ai répondu ceci, http://realclaaaaashnetwork.ning.com/profiles/blogs/oui-a-la-decroissance-mais
robespierre dit
@Agathon • 24.10.08 à 12:14
“On peut faire un tour chez les camarades!
A lire. Sans sectarisme bien sûr.
http://www.carre-rouge.org/”
effectivement, je trouve le papier de Chesnais assez bon. Totalement d’accord avec lui sur la notion de capital fictif (sauf qu’il peut se réaliser parfois) et sur le tournant chinois trés risqué.
Mince, je deviens marxiste ?
Loik dit
Bonjour,
merci pour cet article qui donne à penser. Deux petites réflexions :
- il est dommage que l’auteur n’ait pas convié à un débat les partisans de la décroissance, ou ne leur propose pas ici un “Droit de réponse”.
- Second point. Je ne suis pas sûr qu’il ne présente les décroissants et leur programme de façon caricaturale. Il vaut mieux attaquer les gens sur leurs véritables propositions que sur une vision faussée, c’est le minimum du débat sérieux me semble-t-il. En gros, la décroissance c’est juste tenir compte des ressources et régler notre consommation sur ce principe de réalité. Cela n’implique pas une “volonté totalitaire”. C’est un peu comme de dire que “ne pas s’envoler dans les airs” est totalitaire. Reconnaître les limites est une attitude de simple réalisme, non?
Winston W dit
Patrick, j’ai pensé à votre thèse ce matin en écoutant Michel Onfray exposer la même idée. Lui accuse le catholicisme, il se trompe et devrait relire Max Weber sur le protestantisme et capitalisme.
Zoran dit
“Ne laissons pas passer un jour sans nous entretenir de la vertu”.
Un catho?
Agathon dit
@Patrick
C’est dommage que DSK l’ait oubliée(cette rétention).
Les parachutes dorés empêchent de réflechir.
Mais c’est comme ça que l’on corrompe les “élites”.
Rire
Agathon.
Agathon dit
@Patrick
C’est dommage que DSK l’ait oubliée(cette retention!).
Rire.
Agathon
Winston W. dit
Cher Patrick, l’effort sur soi, cette notion du “si on veut on peut” vient de la prédestination protestante, du fait que tout étant écrit, il vaut mieux travailler dur, faire des efforts pour mériter un hypothétique paradis. Les premiers patrons protestants réinjectaient tout de suite l’argent des bénéfices pour cette raison, ne gardant pour vivre que le minimum se contentant de plaisirs étriqués et de temps à autre des bordels de Soho à Londres.
Ludovic Lefebvre dit
Et si la domination commençait véritablement demain avec la crise économique ?
Les riches vont devenir pauvres, les pauvres vont crever, mais les très riches là-dedans ?
Si un salaire moyen ou petit est aujourd’hui autonome ou presque, peut dire merde comme ça lui chante ou presque, dans une crise il va bel et bien se retrouver dans une solution de survie, de quête et qui aura son droit de vie ou de mort sur lui et dans quelles conditions ?
Dit-on ce qu’on pense de lui à son dealer ? Faisons-nous la moue devant notre marchand noir ou achetons-nous notre ticket de pain très cher la tête basse pour pouvoir nourrir le petit dernier ?
Alors demain la grande révolution, la refonte des idéaux, la liberté devant l’obsession consommatrice, pas si sur. Nous pouvons très bien tomber dans l’esclavagisme.
Patrick dit
Winston «no sport»
Je ne prétends pas avoir raison. J’ai évoqué une «théorie» sur le rapport entre la révolution économique et une forme de «restriction» de l’appétit sexuel. Et cela, pour reprendre l’idée de Job relative à «l’effort sur soi».
Mais je vous prie de m’excuser, je m’aperçois que je vous ai interrompu en pleine levrette !
Winston W. dit
Vous avez raison Patrick, arrêtons de nous réprimer, l’instinct sexuel est notre liberté. Par exemple, moi là tout de suite, j’ai envie de prendre en levrette (nf: femelle du lévrier) une des gamines qui passe dans la rue.
Ce que les parpaillots et les catholiques paternalistes chez nous ont retenu, c’est l’importance d’une morale comme corset d’apparences, oubliant l’éthique. Il ne s’agit pas pour eux de se coincer leur appendice caudal hors du pilou-pilou, non mais de faire comme si. C’est très différent des écrits civilisateurs des philosophes antiques de Grèce.
Barack O. dit
Marignac écrit plutôt bien d’habitude. Que lui vient cette idée de se conduire ici comme un gamin turbulent ou trop gâté :”Vous êtes tous bêtes, moi je suis intelligent”. Ce sont les barbares et les fachos en bouture qui balancent des insultes pour répondre, et l’on sait que ça fout tout en l’air. C’est vrai, monsieur Marignac, c’est chiant de réfléchir. Demandez aux passants/es…
Patrick dit
À propos de «l’effort sur soi» que Job évoque fort à propos : il a parfois été dit que les sociétés occidentales avaient pu se développer jusqu’à l’âge industriel, grâce à une certaine répression de l’instinct sexuel et, surtout, à son encadrement dans le mariage, la famille, la transmission…
Cela vaudrait d’abord à l’intérieur de la communauté anglo-saxonne puritaine, laquelle a, la première, accompli une «révolution industrielle».
Il est fort difficile, aujourd’hui, de célébrer les vertus du libéralisme ; or, il semble qu’il doive son essor -et ses prodigieuses réussites- à… la vertu.
JOB dit
Voila, j’aime ce type de débat.
Ce que Jérôme appelle la « pulsion de domination » (sous-entendu, dans le sys-tème libéral) pourquoi voudrait-on la présenter comme une image déformante de ce qu’est la pulsion originelle de la transcendance sur soi-même ? Dans nos civilisations et dans nos cultures religieuses la domination est avant tout sur soi.
Une certaine forme de liberté peut lui en inspirer la méthode et les moyens. Qu’elle soit parfois dévoyée ne doit pas forcément entrainer un recadrage pour l’ensemble du système. Quand au système égalitaire, dont parle et souhaite l’auteur, c’est vraiment triste de devoir l’attendre et l’espérer des expériences sud-américaines. Après avoir consommé durant de nombreuses décennies le communisme à l’Est, la cogestion ailleurs, les socialismes édulcorés scandinave, français, britannique et autres…. C’est encore s’accrocher et espérer trouver partout ailleurs… pourvu qu’on quitte le libéralisme !! Cette sacrée « dégénérescence » qui crée des inégalités !! Oui, mais cette inégalité, qui se retrouve dans tous les aspects naturels de la vie et de la nature, pourquoi ne deviendrait-elle pas une émulation positive dès lors où elle est mise au service de l’effort sur soi ?
Agathon dit
On peut faire un tour chez les camarades!
A lire.
Sans sectarisme bien sûr.
http://www.carre-rouge.org/
Jérôme Leroy dit
Je réponds, Job, je réponds: je ne suis pas persuadé que mettre sur le même plan Staline, Mao et Castro soit forcément pertinent. Disons que si je décide que le PIB est un outil capitaliste pour mesurer une idée capitaliste de la richesse et que je désire prendre comme indicateurs la possibilité de se nourrir, le système de santé, le système scolaire, l’accès à la culture, aux transports, on se retrouve avec Cuba dans les 10 premières puissances mondiales.
Plus généralement, on peut suivre avec attention les expériences bolivariennes au Venezuela, en Bolivie et en Equateur comme socialisme du XXIème siècle. Que voulez-vous, il est plus difficile d’imaginer une société fonctionnant sur un rapport à l’autre égalitaire qu’une société fondée sur la pulsion de domination. Elle n’est pas encore advenue, cette société, ùmais le point commun (un des points communs en fait) entre le communiste et le chrétien, c’est l’espérance. Vous n’allez pas faire perdre la foi à un catho en lui disant que la cité de Dieu n’est pas pour demain ou que l’Inquisition discrédite définitivement le Christianisme. Eh bah voilà, pareil pour moi.
Cordialement
JOB dit
Je suis flatté que Jérôme Leroy ait daigné réagir.
Mais j’aurais bien aimé qu’il réagisse aussi à mon commentaire du 23/10 – 16h34. Nous étions à ce moment là dans le vif du sujet.
Agathon dit
Pardon d’être hors-sujet alors:
Mais on peut lire des reflexions qui font quelques connextions avec ce que je crois être important et non secondaire, de mon humble point de vue.
[Partons d’une idée qui gagne du terrain. Elle est un soupçon lancinant chez les uns, une hypothèse de travail angoissante mais scientifique chez les autres. Loin d’être le système rationnel que ses apologistes décrivent, la société fondée sur « le marché » serait marquée par une irrationalité profonde, si profonde même qu’elle porterait en soi son autodestruction. « Il peut sembler impossible qu’une société technologiquement avancée puisse choisir de s’autodétruire. C’est pourtant ce que nous sommes en train de faire ». C’est par ces mots par exemple que Elizabeth Kolbert, l’une des principaux journalistes états-uniens en matière d’environnement, conclut un livre sur les changements climatiques[1]. Beaucoup diront que le type d’autodestruction évoquée par l’auteur mérite discussion, que rien ne prouve qu’on marche aussi loin, ni aussi clairement dans la direction des « écolo-pessimistes ». Tout dépend de quoi on parle. Une société peut avoir détruit sa « civilisation », entendue les fondements de son « vivre-ensemble », longtemps avant que le processus d’autodestruction ait touché les conditions de reproduction de la vie au sommet de la société structurée en classes, notamment à un moment où les écarts entre l’oligarchie et les exploités se creusent de plus en plus. Or c’est bien la voie dans laquelle « nous », la société capitaliste mondiale contemporaine, sommes engagés.
La ghettoïsation des cités des villes de la banlieue parisienne et des couronnes des villes de province en voie de désindustrialisation, l’avenir qu’on ferme radicalement à la majorité de celles et de ceux qui y naissent et les réflexes de peur face à leurs réactions effectivement parfois violentes de la part de jeunes qui nous sont devenus « étrangers » sont les expressions « locales » de processus mondiaux. Le mot anglais le plus usité pour désigner le motif pour lequel une entreprise est habilitée à des salarié·e·s au chômage, est le fait qu’ils sont « redundant », dont la traduction exacte est superflue. Ce mot dit bien la réalité du capitalisme contemporain. Il n’y a plus aucune partie du monde où les salarié·e·s peuvent se considérer à l’abri des processus qui les rendent superflues. Dans certaines parties du monde, les choses sont infiniment plus graves. Ce sont celles où les dominé·e·s sont confrontés à la combinaison de mécanismes caractérisés comme « économiques » et de phénomènes dits « écologiques » relevant notamment des changements climatiques. Leur jeu combiné a pour effet d’interdire, chaque jour un peu plus, l’accès aux conditions élémentaires de vie à des millions d’enfants, de femmes et d’hommes, de les exproprier du peu qui leur reste dans certaines parties du globe et ailleurs de détruire le milieu physique dans lequel leur processus de reproduction sociale collective se faisait. C’est ici qu’on rejoint la question des rapports entre le capitalisme contemporain et les guerres contemporaines