No tricks
Raymond Carver : une leçon d’écriture
Publié le 25 septembre 2010 à 6:00 dans Culture
Mots-clés : Livres, Raymond Carver

Photo : PinkMoose
Débutant, le premier tome (sur neuf à venir) des œuvres complètes de Raymond Carver vient d’être publié aux Editions de l’Olivier. C’est pour la première fois la version authentique de Parlez-moi d’amour que son éditeur de l’époque, Gordon Lish corrigea au hachoir. Si vous ne connaissez pas encore Carver, vous avez peut-être vu Short Cuts, le très beau film de Robert Altman tiré de quelques-unes de ses nouvelles.
L’essentiel de son œuvre tient en une soixantaine de nouvelles. C’est peu, même pour un auteur mort à 49 ans. Pourtant ces soixante titres furent autant de chocs qui, dès les années 1970, ont influencé radicalement les jeunes écrivains américains, Richard Ford ou Jay Mac Inerney entre autres. Depuis, ça « carvérise » à fond outre-Atlantique et chez nous ! Le plus souvent sans grand succès, il faut bien le dire.
Quand il y a plus de 20 ans, la vie me fit cadeau de la rencontre avec Carver et Tess sa femme, je sus que quelque chose d’énorme m’arrivait. Un « énorme changement de dernière minute », pour reprendre les mots de la grande Grace Paley. Ray Carver mourut l’année suivante. Il me resta la fréquentation permanente de son œuvre et l’amitié qui me lie à sa femme. Tess Gallagher, femme extraordinaire et poétesse renommée. Il me resta surtout l’empreinte indélébile de ce que doit être l’exigence littéraire. Au risque de ne pas publier. Et de bannir les trois quarts de nos romanciers actuels de ma bibliothèque.
Je ne vais pas raconter ici cette rencontre fulgurante, mais juste évoquer l’inoubliable leçon d’écriture que Carver me fit un soir, chez eux, à Port Angeles face au Pacifique du nord-ouest, dans leur Skyhouse. La seule leçon qui mériterait d’être enfoncée dans le crane de nos écrivains prétentieux et bavards, ceux qui ont trouvé « le truc » et qui en usent.
Cette leçon tient en deux mots : « No tricks ». Pas de trucs.
Loin de la sophistication, du chic, de l’ironie
À l’origine, Carver avait entendu son ami G. Wolff dire à un groupe d’étudiants : « Pas de trucs à deux sous ». Carver le réduisit à : « Pas de trucs ». Tout Carver est dans ce détail, cette économie.
Qu’est-ce à dire ? Il détestait « la prose chichiteuse excessivement intelligente ou nigaude » qui le faisait dormir. Chez lui, l’ordinaire règne. Ses personnages ne se prennent pas la tête dans des dilemmes idéologiques mais affrontent l’ordinaire : le chômage, la mort, le divorce. Ils vont pêcher et reviennent saouls. Ils se tapent dessus. Ils mentent. Ils font les mauvais choix. Ce sont des perdants. Ils ne s’analysent pas, mais donnent des détails crus et disparates. Au lecteur d’assembler. Avec Carver, on est loin de la sophistication, du chic, de l’ironie. On est loin de New York et de la côte Est. On est dans l’Amérique des pauvres, des laissés pour compte, des parents nuls et paumés, des alcooliques.
Carver sait de quoi il parle, quand il écrit. Il est né dans l’Oregon, et cette Amérique-là, c’est la sienne. Ses personnages, il les connaît de l’intérieur. L’alcool compris, qui a fait de toute sa vie une catastrophe et dont il parviendra à se soigner, victoire dont il se disait le plus fier.
Un écrivain doit dire son monde
L’écriture l’a sauvé. Lui a redonné sa dignité. Sa joie. Alors il ne triche pas. Il travaille, sans relâche. Je revois son dos immense penché sur le bureau, relisant les suggestions de Tess. Ces deux-là étaient toujours ensemble et participent de la vision mythique du couple littéraire américain. Carver rabotait son texte, gommait un mot trop descriptif, ajoutait une virgule, et reprenait le tout, encore et encore. Et, de sa voix si douce pour un tel géant, il osait enfin avouer : « Not so bad ! ».
« No tricks », parce qu’« un écrivain doit dire son monde et pas un autre. » répète-t-il.
L’exactitude foncière, seule et unique morale de l’écriture dont parlait Ezra Pound. « No tricks » veut dire pas de débraillé. Chez Carver, de la tenue et aucun ornement inutile. Juste l’essentiel dans la phrase qui, en se cognant à une autre et sans couture apparente, va créer cette tension inouïe.
J’ai toujours pensé qu’il y avait deux sortes d’écrivains : ceux qui ont été formatés par l’université (chez nous Normale Sup) et les autres. Carver fait partie des autres. Ses personnages aussi, qui n’ont jamais aucun rapport avec la littérature ou le monde littéraire. D’ailleurs ils ne lisent pas !
« No tricks » c’est le contraire de cette insupportable « petite musique » expression bien de chez nous et fourre-tout qui sert aujourd’hui à commenter un récit, quand on n’a rien à en tirer. Pas de petite musique chez Carver. Un grand silence plutôt. Celui qui aide à reconstruire le chaos ordinaire de l’existence, sans mode d’emploi.
C’est à ce silence qui transpire d’un texte qu’on reconnaît une grande œuvre.
Flannery O’Connor dans son magnifique Le Mystère et les Mœurs résume ainsi les qualités d’une grande œuvre : « L’une est le sens du mystère, l’autre celui des mœurs ». Ce qu’elle veut dire, c’est que la pitié n’est pas créée par la pitié, l’émotion par l’émotion ni la pensée par la pensée mais qu’il faut leur donner un corps, un ancrage social et émotionnel.
C’est ce que Carver enseigne en deux tout petits mots : « No tricks. »
Not so bad ?
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L'auteur
Maya Nahum est auteur.
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Dandy de Grandchemin dit
Pasdepseudo, vous avez l’air de considérer Roth comme un représentant de la “prose dégraissée”, c’est une erreur factuelle.
Quant à dire qu’il serait surévalué c’est une faute de goût.
szavay dit
Nabokov le détestait? Que voilà un admirable argument! Quel que soit l’écrivain choisi on trouvera toujours un de se compatriotes pour ne pas l’aimer.Conclusion : il n’y a que des mauvais écrivains.
Pasdpseudo dit
serge : le parallèle que vous faites avec Dostoievski est très amusant car, de même que Carver est un Américain pour Européens, Dostoievski est un Russe pour Américains. Les Russes lisent peu ce faiseur, et il est considéré là-bas comme un mauvais écrivain (Nabokov le détestait).
Si vous voulez lire des chefs d’oeuvres donnant le vertige dans leur exploration de notre vie tragique, lisez Racine, lisez Proust, lisez Beckett. Et les meilleurs américains ne sont pas les plus connus ; Gertrude Stein, Carson McCullers, Tennessee Williams…
Pasdpseudo dit
Oui, oui, l’admiration de la prose dégraissée des auteurs américains devient usante… La surévaluation d’un Roth, d’un Ellis ou d’un Auster sont incroyables (je ne vais pas être populaire en le disant).
Je crois qu’entre le style blanc et le chichi il y a quelque chose qui s’appelle écrire.
Louis75 dit
- Laborie.
Sans oublier La Geôle… (Selby).
Laborie dit
Dans l’esprit Faulknérien , Hubert Selby et “Last exit to Brooklyn” et “Requiem for a Dream”. Là non plus « No tricks »…c’est pas du BHL…
Le Monde, la vérité, crue et sale…. tout simplement.
J’ai bien aimé Tralala…..
livia dit
Ce matin, pas un seul Raymond Carver à la biblio. de mon quartier, c’est bon signe, sur 13 bouquins.
Je souhaitai lire un Carver, car je n’ai aucun souvenir de ceux lu il y a un certain temps.Mais comme on en parle sur Causeur et c’st très très bien, Merci Madame.
J’ai bien conscience que la boulimie de lecture, ce n’est pas bien, surtout si le résultat de cette addiction ne vous rend pas plus que cela capable de faire partager vos émotions littéraires avec les autres.
Il reste la communion fantasmée avec la horde des lecteurs d’un auteur qu’on aime, ce qui est bien aussi.
Car personne n’est parfait -:)
Impat1 dit
Louis75, vous avez raison. Il y a plusieurs littératures, il ne faut pas en laisser une supplanter les autres. A chacun de choisir l’univers qui lui procure le plus grand plaisir de lecture. A un moment donné.
Louis75 dit
Le danger, toujours quand on cherche à cerner ce que serait la littérature, vient de l’affirmation d’une expression, d’une esthétique, d’un parti pris, d’une sensibilité, qui prendrait définitivement le pas sur une autre manière créatrice. Ce que vous dites de Carver est juste. Vous exprimez très justement les choix qu’il fit. Son œuvre n’efface pas pour autant d’autres tentatives, ce que vous laissez entendre. Il n’y a pas d’effacement successif en matière de qualité littéraire – notion arbitraire, souvent soumise à un ensemble nébuleux d’intérêts –, qui objectivement placerait tel ou tel écrivain dans la vérité de la littérature, mais une juxtaposition de singularité, plus ou moins réussie et talentueuse. Certains ne supportent pas la prose de Carver, son minimalisme. D’autres y voient la quintessence de ce que doit être la littérature. D’autres ne jurent que par le déploiement rhétorique incendiaire d’un Faulkner… D’autres encore que par le lyrisme ordurier d’un Céline (matrice du concept “petite musique”). La notion de juxtaposition est essentielle.
serge dit
Bon, je vais essayer de m’y recoller. J’ai dû passer à cote de quelque chose.
Depuis le temps que l’on me dit tout le talent de Carver j’ai lu quelques- uns de ses livres. J’avais trouvé cela triste, ennuyeux, glauque.
Une littérature dépressive presque inconnue dans son pays d’ailleurs.
C’est le type même de livres ou de films americains qui ont beaucoup de succès en Europe. On adore cette Amérique des perdants qui va à l’encontre du rêve americain.
Ceci dit, mon avis n’a pas beaucoup d’importance, ainsi je n’ai jamais pu finir l’un des volumineux romans de Dostoievsky. Pourtant tout le monde me dit que ces chefs d’oeuvres donne le vertige dans leur exploration de notre vie tragique.
Arnaud dit
je ne suis pas sûr qu’il faille à tout prix conclure à une supériorité du “no tricks”, du non-universitaire sur l’autre école… Que l’on relise Proust, Cohen et autres! Et aussi, quelle drôle d’idée de vouloir prescrire une certaine manière d’écrire, tout le contraire de la littérature…
Expat dit
@Impat : c’est ‘trick or treat’. Et pour le plus grand bonheur de mon fils de 17 ans, et pour la première fois, nous serons aux USA pour Halloween. C’est lui qui va distribuer les bons bons chez ma sœur (qui en achète un peu près 10 kilos).
Impat1 dit
Quand les enfants sonnent aux portes de leurs voisins américains pour Halloween ils demandent un bonbon sous la gentille menace “Treat or tricks”. En affichant sa préférence pour les “treat” au lieu des “trick” l’auteur de ce texte bien tourné et convaincant fait acte d’ authenticité, presque de pureté envers les idées. Au détriment des apparences et de l’affectation.
Les idées d’abord, et foin “de nos écrivains prétentieux et bavards !
felix d dit
D’accord avec Joëlle.
Ce “no tricks” de Carver rappelle le fameux “kill your darlings”, formule prêtée à Faulkner.
Pas de chichis dit l’un, pas de chouchous dit l’autre.
Et derrière ces deux grands écrivains, tous les romanciers américains démoulés par les leçons de “creative writing” semblent avoir suivi le conseil, pour le meilleur… ou pour le pire…
expat dit
Jolie papier – ça me donne envie de lire Carver et relire O’Connor.
Joëlle dit
Oui, d’accord.
Mais affronter l’ordinaire peut devenir aussi un truc. C’est d’ailleurs le grand truc des romanciers américains des dernières décennies.
Et a contrario, une prose chichiteuse et sophistiquée n’est pas forcément le signe du néant littéraire.