Ne m’appelez plus jamais Seafrance ! | Causeur

Ne m’appelez plus jamais Seafrance !

Un modèle de casse syndicale

Auteur

Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig
Journaliste.

Publié le 07 janvier 2012 / Économie

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Photo : |JL62|.

Soyons attentifs aux signaux sémantiques : les salariés de Seafrance, la compagnie maritime transmanche filiale de la SNCF, en voie de liquidation, n’ont pas droit à l’article défini. On ne dit pas « les Seafrance », comme on dit « les Conti », ou jadis « Les Lip » pour désigner affectueusement un collectif de travailleurs en lutte pour défendre leur emploi menacé par la crise économique ou les délocalisations. On perçoit comme un malaise, dans la gauchosphère, à entonner le grand air de l’indignation contre la malfaisance du capitalisme sauvage et bestialement financier, qui jette sans états d’âmes les salariés à la rue ou, pour ce cas précis, par dessus bord.

Pourtant, le syndicat majoritaire à Seafrance, la CFDT, avait sorti de sa manche un narratif qui aurait dû lui gagner le soutien de tous les braves gens dont le cœur saigne en pensant aux familles vouées à la misère et la précarité par la loi d’airain du profit. « Nous, travailleurs de la mer, sommes prêts à poursuivre l’activité de la compagnie dans le cadre d’une société coopérative ouvrière de production (Scop). Et c’est possible, si l’Etat nous donne le coup de pouce indispensable : 50 millions d’euros pour apurer le passif ! ». Ledit Etat, c’est à dire vous et moi, est donc prié de passer à la caisse pour sortir du pétrin une entreprise qui rêve de maintenir bien haut le pavillon français entre Calais et Douvres.

Les vieux babas voient ressusciter le rêve d’autogestion qui faisait les beaux jours du défunt PSU, et les néo-indignés sont prêts à marcher sur Calais pour forcer les patrons à remettre les clés de Seafrance à la CFDT, en chemise et la corde au cou, comme il est d’usage dans les parages.
Mais cette fois-ci, le conte de fée social a fait un bide magistral et les héros autoproclamés de la classe ouvrière se sont révélés de fieffés escrocs à la compassion publique. Il aura fallu un coup de poker magistral de Nicolas Sarkozy pour que la réalité surgisse de l’enfumage pratiqué par les pontes syndicaux de Seafrance. Alors que les ministres concernés, Thierry Mariani et Nathalie Kosciusko-Morizet avaient rejeté le plan Scop pour cause de non-viabilité économique, le président de la République enjoint Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, d’accorder des indemnités de licenciement extra-légales aux salariés de Seafrance. Celles-ci peuvent aller de 20 000 à 60 000 euros, en fonction du statut et de l’ancienneté des personnels concernés. Ainsi, explique Sarkozy, ceux qui veulent poursuivre l’activité maritime dans le cadre d’une Scop pourront investir ce bonus dans leur entreprise, et vogue la galère !

En bonne logique syndicale, les bouchons de champagne auraient dû sauter dans les chaumières de Calais… Il n’en a rien été, et les bonzes de la CFDT locale ont trouvé un prétexte bidon : l’insécurité juridique de la propriété des navires après liquidation1 pour refuser de marcher dans la combine proposée par Nicolas Sarkozy. Pourquoi cette « marche arrière, toute ! » ordonnée par le carré des officiers cédétistes ? La réponse se trouve dans un rapport de la Cour des comptes sur la gestion de Seafrance datant de 2009, opportunément exhumé par nos confrères d’ Atlantico, qui pour le coup ont démontré qu’ils n’étaient pas manchots, si je peux me permettre.

Ce rapport met en lumière les pratiques proto-mafieuses du syndicat majoritaire, qui contrôlait l’embauche des salariés de l’entreprise, où régnait le népotisme et le clientélisme le plus débridé. La direction était impuissante devant les diktats du syndicat, qui imposait des effectifs disproportionnés par rapport à l’activité de la compagnie, par ailleurs soumise à la rude concurrence des armateurs britanniques, plus stricts sur les critères de gestion. De plus, l’absentéisme du personnel titulaire de Seafrance dépassait toutes les normes constatées dans d’autres secteurs, avec une moyenne annuelle de trente-neuf journées par salarié, ce qui contraignait la compagnie à faire assurer leur service par des CDD. La Scop telle que la rêvait les chefs syndicaux était d’une espèce tout à fait singulière : on devient les vrais patrons, on ne touche a rien, et si les déficits persistent, la puissance publique comble les trous sans rechigner. On apprenait, de surcroît, que ces mêmes leaders syndicaux avaient repoussé une offre de reprise par la société d’armement Louis-Dreyfus, qui aurait préservé environ cinq cents des huit cent quatre-vingt postes de travail de Seafrance…
La CFDT confédérale, jusque là très discrète sur le dossier Seafrance, vient de désavouer sa section locale, dont les manipulations de tous ordres – allant jusqu’à l’intimidation physique des employés rétifs à suivre ses consignes – risquaient de porter atteinte à l’image de la centrale dirigée par François Chérèque.

Cette affaire ne constitue pas un cas isolé et exceptionnel. Une forme dévoyée de syndicalisme, plus proche des pratiques américaines illustrées dans le film Sur les quais d’Elia Kazan que des idéaux de la charte d’Amiens, a porté un coup fatal à des secteurs entiers de l’économie nationale. Si nos ports sont délaissés par les armateurs internationaux, si la presse quotidienne nationale est en état de soins palliatifs, si les NMPP (messageries de presse) ne vont guère mieux, c’est que pendant des décennies des syndicats tout puissants ont dicté leur loi aux entrepreneurs. Le « closed shop » (contrôle de l’embauche par le syndicat) a fait passer l’allégeance devant la compétence. Ainsi, comme journaliste de la presse parisienne au siècle dernier, j’ai pu observer comment le syndicat CGT du Livre recasait dans les imprimeries les employés des municipalités communistes victimes du déclin électoral du PCF. Le nombre des emplois détruits par ce système n’a jamais fait la une des journaux, même pas du Figaro, et pour cause : pendant des années Robert Hersant, lorsqu’il contrôlait ce groupe de presse, a entretenu les meilleurs rapports avec les bonzes de la CGT du Livre, empêchant toute solidarité patronale face à leur mainmise sur l’outil de production.

Dans l’enfer réservé dans l’au-delà aux exploiteurs, les patrons-voyous devraient faire bon ménage avec les syndicalistes de la même farine.

  1. Argument fallacieux, car la SNCF s’était engagé a racheter les navires dans le cadre d’une liquidation judiciaire et à les louer ensuite à la Scop.

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    • 9 Janvier 2012 à 14h49

      laborie dit

      Aux dernières nouvelles le responsable syndical CFDT est blanc comme neige et je prends ses déclarations pour argent comptant comme les ventes en espèces (et sans facture) à bord des ferries. ouf j’ai eu peur qu’on lui ait fait un mauvais procès!

      Il me rassure sur l’origine de son patrimoine immobilier. Tout est bien et les calomniateurs peuvent aller se noyer….

    • 8 Janvier 2012 à 18h08

      hathorique dit

      un lien sur les pratiques syndicales chez  Seafrance ,  apparemment de même nature que celles de la S. N.C.M à Marseille,  c’est peut être cela l’exception française. 
          
       
       http://www.lejdd.fr/Economie/Actualite/SeaFrance-Des-annees-de-gratte-mafieuse-447046/?from=headlines

    • 8 Janvier 2012 à 14h37

      Alpheratz51 dit

      Dans les ports français nous avons des brèles,
      dans le port d’Amsterdam, y a des marins qui chantent… 

    • 8 Janvier 2012 à 9h41

      L'Ours dit

      Hatorique,

      excellentes remises en perspective! 

    • 8 Janvier 2012 à 1h08

      newparadigm dit

      Et la CFDT a pris tout son temps, c’est-à-dire le temps que tout le monde prenne connaissance du rapport de la Cour des Comptes, pour dénoncer sa section locale.
      Cela dit, on attend toujours que la CGT dénonce ses sections Ports & Docks ou Livre qui, comme le rappelle justement LR, ont ruiné leurs secteurs et leurs villes — mais sans doute enrichi la centrale et le parti.
      Au fait, pourquoi seul Atlantico a-t-il sorti ce rapport de la Cour des Comptes ? Ça doit être beaucoup plus difficile à trouver qu’un PV d’audition policière ou de juge d’instruction : Le Monde, Libé, Médiapart, Rue89 et tous ces médias d’investigation attendent sans doute encore devant leur fax…

      • 8 Janvier 2012 à 3h16

        expat dit

        TRES bonne question. 

      • 8 Janvier 2012 à 10h36

        laborie dit

        Vous voyez, vous, le trostko Plenel s’intéresser aux turpitudes de ses potes de la CGT. Les langues fourchues c’est pour la droite évidemment.

    • 7 Janvier 2012 à 20h23

      Impat1 dit

      Hathorique 18h25, vous avez le même don qu’en 2011.
      Mettre en exergue les points essentiels, pointer les tenants, les aboutissants, et éclairer le tout d’une lumière limpide.
       

      • 7 Janvier 2012 à 20h40

        rackam dit

        Ah! hathorique!
        la croisière l’amuse, le ferry la botte 

    • 7 Janvier 2012 à 19h30

      Alpheratz51 dit

      Pour participer au mouvement Scop durant près de 10 ans, je peux vous
      assurer que les syndicats ne nous voient pas d’un très bon oeil. Tout juste une entente cordiale.
      Les salariés d’une scop sont, syndicalement, ingérables.
      Allez parler de lutte des classes, de lendemains qui chantent, de grèves sur le tas, à des salariés qui sont propriétaires de leur outil de travail et qui sont leurs propres patrons !

      @hathorique 
        +10

       Bonsoir, et meilleurs voeux pour 2012. 
       

    • 7 Janvier 2012 à 18h25

      hathorique dit

      Le syndicalisme “à la française que le monde entier nous envie” a mis à bas la presque totalité du trafic de marchandises et de voyageurs, qui passait par les ports méditerranéens, pour aller en Corse, il vaut mieux passer par l’Italie, Marseille est ville morte pour le tourisme de croisière, (expérience vécue).  
      J’ai le souvenir d’un bateau de la S.N.C.M détourné par des syndicalistes corses, sous le gouvernement de Mr de Villepin qu’en est il du jugement de ses pirates corses?
      http://lci.tf1.fr/france/justice/2009-11/juges-pour-le-detournement-d-un-navire-sncm-en-2005-5539790.html
      Que devient donc l’enquête sur l’opacité du C.C.A.S d’E.D.F/GDF qui fonctionnait davantage comme un syndicat maffieux, que comme un syndicat ouvrier dont la cour des comptes épinglait depuis 2007, une gestion d’une grande opacité de même que l’on ne parle plus du tout des comptes aussi opaques de l’U.N.I.M. affilié au M.E.D.E.F et de ses fonds suspects une instruction a été diligentée,elle est close depuis depuis mai 2011et le parquet peu empressé doit prendre ses réquisitions. http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/09/21/le-comite-d-entreprise-d-edf-de-nouveau-dans-le-collimateur-de-la-cour-des-comptes_1413811_3234.html
      Je ne pensais pas que la C.F.D.T de Mr Cherèque pouvait elle aussi recourir à ce genre de pratiques crapuleuses que sa direction ne semblait pas ignorer.
      Je  crois que les gouvernements successifs achètent ainsi la paix sociale avec des responsables syndicaux corrompus, et ce hélas au détriment des ouvriers qui n’intéressent plus personne et surtout pas les socialistes.  
      il est anormal que le taux de syndicalisation en France soit le plus bas d’Europe, allant de plus de 70 % en Finlande et en Suède à 8 % en France et que l’essentiel de leurs ressources financières ne proviennent pas des cotisations un dernier lien sur le rang de la France parmi les pays corrompus
      http://www.transparence-france.org/ewb_pages/div/Indice_de_Perception_de_la_Corruption_2010.php
        
      Merci à Florence pour son lien sur les privilégiés de République sur un autre fil, et le sort satisfaisant réservé à Mr le Duigou ancien responsable syndical  C G.T  devenu depuis sa retraite syndicale heureux Conservateur des hypothèques auprès du  Ministère des Finances,    ministère qui  est notamment chargé de contrôler le fabuleux trésor du Comité d’Entreprise d’EDF/GDF (recette de 460 millions d’Euros par an).  
       

    • 7 Janvier 2012 à 16h59

      borgoloff dit

      Confirmation. Aux NMPP, il s’est passé (se passe peut-être encore) des choses inimaginables…

    • 7 Janvier 2012 à 16h25

      Jipai dit

      @ Saul
      L’explication : je pense qu’il s’agit des conditions moins avantageuses et le rythme de travail pratiqué dans les autres armements, et…. probablement la fin d’un système. “passage des journées de travail en 7/7 au lieu des 2/2 (deux journées de travail suivies de deux journées de repos). voir “Regards.fr Seafrance au bord du naufrage”

    • 7 Janvier 2012 à 15h43

      Fiorino dit

      Les deux principaux dirigeants de la CFDT de SeaFrance sont «d’heureux multipropriétaires» de biens immobiliers, révèle Libération. D’après les registres du cadastre de la ville de Calais, Didier Cappelle, secrétaire du syndicat maritime Nord, possède pas moins de six appartements et un local commercial par le biais d’une société civile immobilière (SCI). Il est également le propriétaire, en son nom propre, d’une maison et de trois appartements à Calais. De son côté, Éric Vercoutre, secrétaire du comité d’entreprise de SeaFrance, possède sept biens immobiliers, dont une maison en SCI. Il explique à Libération avoir créé sa société immobilière suite à un remariage en 2009, afin de garantir une juste répartition de ses biens entre ses enfants, et livre au journal les détails précis de ses comptes bancaires. Sa recette de gestionnaire de patrimoine: «Quand vous investissez dans l’immobilier, il ne faut pas mettre un sou, il faut emprunter à 100%.» Attristé par les critiques dont il est l’objet, Éric Vercoutre met avant son bilan à la tête du comité d’entreprise, qui affiche «un bénéfice de 350.000 euros».

      http://www.lefigaro.fr/societes/2012/01/07/04015-20120107ARTFIG00252-deux-projets-s-opposent-dans-le-dossier-seafrance.php

    • 7 Janvier 2012 à 15h32

      Florence dit

      Article très bien fait, une fois de plus Luc Rosenzweig.

      N’oublions tout de même pas que si certains syndicats ont pu se transformer en système “mafieux”, c’est aussi grâce à la complaisance , voire la complicité, de certains patrons ( par exemple Hersant comme le rappelle judicieusement LR) et des pouvoirs publics, de gauche comme de droite.

      Le rapport sur l’argent des syndicats enterré récemment par les députés de droite comme de gauche, en est l’illustration.

      Le pays est corrompu profondément.

    • 7 Janvier 2012 à 15h22

      L'Ours dit

      Mangouste1,
      “Le syndicalisme… ou comment tuer une belle idée qui a sorti des millions de personnes de la misère.”

      Très juste! 

    • 7 Janvier 2012 à 14h57

      Saul dit

      article interessant.
      je ne comprenais pas ce schmilblick autour de cette affaire, et notamment pourquoi ils avaient refusé l’offre de reprise de Louis Dreyfus (qui me semblait pourtant intéressante)
      on a l’explication.
      d’un coté pas étonnant avec les syndicats….ça tient de plus en plus du système mafieux que de la défense du salariat et de la perénité de l’entreprise

    • 7 Janvier 2012 à 14h41

      expat dit

      @ Hersif : difficile même pour un cgtiste de défendre cette situation une fois mise à la lumière. 
      @ Impat : pas d’accord. Les personnes licenciées pour des raisons économiques doivent bénéficient du chômage pour un an et surtout surtout le droit à des formations adéquates. Le marché de l’emploi aux States marche bien justement parce que les entreprises ont cette flexibilité. Attention, je ne dis pas que les entreprises aux USA ne donnent pas des indemnités, mais ces les entreprises qui décident et ne pas l’etat.