Sainte-Hélène: l’ultime victoire de Napoléon | Causeur

Sainte-Hélène: l’ultime victoire de Napoléon

Entretien avec Thierry Lentz

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
Historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 09 avril 2016 / Culture Histoire

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Une exposition au musée de l’Armée revisite l’exil de Saint-Hélène. La relégation au fin fond de l’Atlantique sud avait pour objectif d’effacer à jamais la geste impériale. Mauvais calcul: Napoléon profitera des six années qui lui restaient à vivre pour écrire sa propre légende.

Longwood House, dans les domaines français de Saint-Hélène (Photo : Olivier Roques Rogery - Fondation Napoléon)

Causeur. Depuis le 6 avril, on peut visiter au musée de l’Armée l’exposition « Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire » dont la fondation Napoléon que vous dirigez est partenaire. Pourquoi cet endroit où Napoléon a passé les six dernières années de sa vie est-il important ? Que nous apprend-il sur l’homme et sur l’épopée ?
Thierry Lentz1.Comme le suggère le titre de l’exposition, Sainte-Hélène est le théâtre d’une nouvelle conquête de Napoléon, celle de la mémoire. S’il n’y avait pas eu son exil à Sainte-Hélène, s’il était mort à Waterloo, Napoléon ne serait pas Napoléon ! C’est pendant l’exil qu’il a dicté sa version des faits pour devenir en quelque sorte le « dictateur des historiens », le premier grand témoin à avoir parlé de… lui-même. Et quand les premiers extraits sont publiés en 1820, un an avant sa mort, sa légende est forgée.

Il a été son propre historien ?
Tout à fait, notamment sur toute la partie concernant la bataille de Waterloo. Puis il a lui-même mis en scène son exil. Il disait à ses compagnons que « si le Christ n’avait pas été crucifié, il ne serait pas Dieu ». Sciemment il a montré au monde une espèce de martyre d’un empereur « libéral » – c’est ainsi qu’il s’est présenté à Sainte-Hélène –, alors qu’il ne l’avait pas été tellement pendant son règne. Et ça a marché ! Parce que, comme le dira Lamartine, « la France s’ennuyait », elle était tombée d’une épopée à un règne pépère avec Louis XVIII. Les romantiques, les politiciens se sont saisis du personnage de Napoléon pour montrer à rebours la grandeur de la France.

Croyait-il encore s’échapper et rebondir, ou avait-il compris dès 1815 que c’était fini ?
Non, il n’a jamais envisagé sérieusement de pouvoir rentrer. Quelques projets d’évasion lui ont été proposés mais il les a tous refusés. Pendant quelques années, il a espéré que les Britanniques le rapatrieraient en Angleterre et le laisseraient vivre à la campagne comme un gentleman. Mais en 1818, au congrès d’Aix-la-Chapelle, les Alliés ont déclaré qu’ils ne le laisseraient pas sortir de Sainte-Hélène. À partir de ce moment-là, il était sûr de mourir sur l’île et convaincu que sa mission était d’écrire, de dicter l’histoire de son destin. Et il y est arrivé : le vaincu a dicté l’Histoire !

Quels vestiges matériels reste-t-il aujourd’hui du séjour de Napoléon à Sainte-Hélène ?
À Sainte-Hélène existent toujours les grands lieux de l’exil et de la légende de Napoléon. D’abord, le petit pavillon des Briars, qu’il a occupé pendant quelques semaines au début. Ce fut une bonne période parce que le pavillon des Briars se trouve dans un endroit absolument charmant, où Napoléon a pu se reposer et se refaire une santé après un voyage qui avait duré des mois. C’est aussi là qu’il s’est fixé son « programme d’exil » : écrire sa propre histoire. Ensuite, il a été transféré à Longwood, où il a vécu ses dernières années et dicté sa propre légende, tout en bataillant contre les autorités britanniques qui le traitaient en simple général, alors qu’il voulait être traité en empereur. Enfin, le troisième lieu, c’est la tombe où il a été enterré le 9 mai 1821 et où il est resté jusqu’au 15 octobre 1840, date à laquelle ses cendres ont été rapatriées pour être inhumées aux Invalides. Ces trois lieux existent encore dans l’état où ils étaient, en 1821 pour la maison de Longwood, en 1840 pour la tombe. Le pavillon des Briars a, très récemment, été remis dans son état de 1815.

À qui appartiennent ces lieux ?
L’île est un territoire britannique, mais Longwood et la tombe ont été achetés par la France sous le Second Empire. Les Briars ont été offerts à la France par les descendants de la famille qui les possédait à l’époque de Napoléon. Aujourd’hui ces trois lieux sont gérés par le ministère des Affaires étrangères. Juridiquement, c’est une propriété privée de l’État français, mais la tradition veut que les autorités britanniques de l’île la considèrent comme un morceau de France et lui reconnaissent de facto, une forme d’extraterritorialité. Récemment, un homme qui a échappé à la justice locale y a trouvé refuge car la maréchaussée n’y pénètre pas… et c’est le consul de France qui l’a convaincu de se rendre.

Pourquoi donc organiser une exposition maintenant ?
C’est l’aboutissement d’une longue opération de restauration. Nous savions que l’ensemble était en train de se détériorer. Il fallait intervenir. Nous avons contacté le ministère des Affaires étrangères, et le ministre de l’époque, Dominique de Villepin – à qui il faut rendre hommage pour cela – a lancé l’affaire. Ensuite il a tout de même fallu dix ans pour trouver l’argent. Le ministère a apporté la moitié, 700 000 euros et nous avons lancé une souscription internationale qui a rapporté à peu près 1 500 000 euros. Cela a permis la grande restauration de la maison de Longwood et, entre autres choses, le transfert des meubles historiques à Paris pour qu’ils soient restaurés par les musées nationaux.

Et que peut-on voir dans l’exposition ?
C’est la première fois qu’une exposition sur Sainte-Hélène est organisée en France. Y seront réunis une partie des meubles restaurés et toute une série de souvenirs de Sainte-Hélène que le public n’a pas eu l’occasion de voir depuis longtemps, voire jamais, pour certaines pièces. Ensuite seront exposés les objets appartenant au musée du château de Bois-Préau, dépendant du musée de Malmaison qui est fermé depuis 1999. Il y aura enfin la collection Sainte-Hélène du musée de l’Armée qui, actuellement, n’a pas encore trouvé sa place dans les nouvelles salles du musée. Et bien sûr, des prêts de la fondation Napoléon et de musées étrangers.

Et que se passe-t-il pour les traces napoléoniennes sur l’île d’Elbe ?
Sur l’île d’Elbe, un territoire italien, un grand programme de restauration de la maison « Les Mulini », qu’occupait Napoléon, avait été lancé dans les années 2010. L’idée était de l’inaugurer pour le bicentenaire de 1814. Mais entre-temps l’Italie a été frappée par la crise et la restauration a pris beaucoup de retard.

Peut-être pour le bicentenaire de la mort de Napoléon en 1821… d’ailleurs, avez-vous des projets pour cet événement ?
Oui ! Il y a des brassées de projets pour le bicentenaire de la mort de l’empereur. Rien de la part de l’État. C’est inimaginable car Napoléon est toujours pris avec des pincettes par la République… Mais il y aura des manifestations organisées par la fondation Napoléon ou d’autres organismes napoléoniens. Grâce à l’avion qui permettra bientôt de se rendre facilement à Sainte-Hélène, nous y organiserons sans doute un événement important le 5 mai 2021.

 

« Napoléon à Sainte-Hélène. La Conquête de la mémoire. » Du 6 avril au 24 juillet 2016 au musée de l’Armée – Les Invalides.

  1. Historien spécialiste de l’histoire du Consulat et du Premier Empire, et auteur de nombreux livres sur ces périodes, Thierry Lentz est directeur de la fondation Napoléon.

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    • 10 Avril 2016 à 18h33

      Parseval dit

      « le premier grand témoin à avoir parlé de… lui-même. »
      Et Jules César ?

    • 10 Avril 2016 à 11h42

      totor101 dit

      NAPOLEON ! toujours vanté, toujours adoré par ceux qui voient en lui une grandeur de la France …
      MAIS !
      ils ne veulent pas voir:
      - un pouvoir absolu
      - des guerres sans discontinuité
      - des morts, des morts et encore des morts
      RAZ LE BOL de ce mec ! ! ! !

      • 10 Avril 2016 à 18h28

        heraclite dit

        C’est à ce genre de commentaire que l’on mesure la médiocrité d’un individu !

    • 9 Avril 2016 à 20h49

      C. Canse dit

      Et notre empereur fut vaincu à Waterloo à cause d’une crise d’hémorroïdes !

      • 10 Avril 2016 à 9h43

        expz dit

        C’est exact,comme à Borodino il était malade.Il semblerait que la veille,contrairement à ses habitudes,il n’avait fait aucune reconnaissance préalable (hougoumont…) et se serait trompé sur les cartes,confondant les lieux et plaçant très mal son artillerie.Il aurait effectivement pu ,comme dans de plusieurs situations critiques antérieures se placer en tête de sa garde (vu sa baraka…) pour prendre une bonne fois pour toute ce plateau…

    • 9 Avril 2016 à 18h20

      expz dit

      “Relégué au fond de l’Atlantique pour effacer la geste impériale”…Plutôt pour qu’il ne revienne plus ,non?
      Une hypothèse:que la perfide Albion ait décidé de laisser échapper Napoléon de l’ile d’Elbe pour le battre et récupérer ainsi des territoires que ce vicieux Talleyrand avait réussi à conserver au congrès de Vienne…

    • 9 Avril 2016 à 17h26

      thd o dit

      Un montage de tableaux d’époque :

      https://www.youtube.com/watch?v=PZfYtCLA23s

    • 9 Avril 2016 à 15h30

      expz dit

      C’est une performance que d’avoir réussi à convaincre que c’était Grouchy (et autres)qui était à l’origine de tous ses malheurs (alors qu’en réalité il a surtout sous-estimé ses adversaires) et d’avoir fait oublié qu’il avait du fuir le peuple Marseillais en 1814 habillé en général autrichien (sans compter les quantités d’insoumis et le réveil vendéen). Il s’imaginait que les Anglais allaient le traiter avec bienveillance alors quelques années auparavant il voulait les envahir.Mais -pour moi-(mais est-il le seul responsable?),la tragédie c’est qu’il soit arrivé à exacerber le nationalisme et la future réunification Allemande (1808/1813),alors que justement ,toute la politique de Richelieu et de Louis XIV avait été d’y créer la division (guerre de 30 ans)voir le chaos pour notre propre sécurité.Après 1815,et vu les ravages,la langue française sera méprisée ( Marie Antoinette comme les autres princes étrangers parlaient Français couramment avant 1789 me semble t’ il). Le congrès d’Erfurt ne fut-il pas le moment décisif?Celui où les Jacobins l’ont renié parce qu’il ne perpétuait plus les conquêtes de la république?

      • 9 Avril 2016 à 16h16

        Warboi dit

        Sans oublier qu’il a rendu la France plus petite qu’il ne l’avait trouvée… Mais les Français adorent cette époque, que voulez-vous, ils étaient les rois du monde, c’est terminé depuis longtemps et toujours par la faute de choix désastreux.
        sur Longwood, j’ai lu plusieurs fois que le climat et la faune de l’île (les termites en particulier) interdisaient de conserver le bois plus que quelques années. Longwood a donc été entièrement refait à plusieurs reprises, ce qui ne doit rien enlever au caractère lugubre de l’endroit.

        • 9 Avril 2016 à 17h23

          expz dit

          Une autre faute-me semble t’il-fut d’avoir trop lutté contre l’Autriche-Hongrie en l’humiliant avec certains traités et à terme en l’affaiblissant définitivement . Pays bien peu agressif en réalité, très paternaliste avec ses minorités agitées . Ce pays servait de tampon contre les visées Russes (sans compter les Prussiens), sa disparition nous cause encore aujourd’hui de gros soucis comme la Bosnie , le Kosovo plaques tournantes du trafic d’armes où se servent les terroristes d’aujourd’hui…Si Louis XV n’avait pas racheté ,Napoléon serait devenu Feld-Maréchal Bonaparte…

        • 9 Avril 2016 à 17h24

          thd o dit

          Il a rendu la France plus grande qu’à la veille de la Révolution, et mieux organisée. Il a dû mettre fin aux désordres révolutionnaires, en échange de territoires conquis par la force.

          Quant aux “dégâts”, s’ils étaient la cause de la baisse d’utilisation du français, on imagine que cela aurait commencé avec les expéditions sous Louis XIV en Allemagne. C’est donc plutôt les exigences de l’époque moderne, avec la constitutions d’Etats-nations modernes, qui en est la cause.

          Vive l’Empereur !

        • 9 Avril 2016 à 17h35

          expz dit

          Louis XIV a ravagé la région du palatinat . Mais la culture française brillait dans toutes les cours d’Europe avant la Révolution. Par contre Napoléon a mis à sac économiquement l’Allemagne après l’Italie , l’armée se “nourrissant sur l’habitant” et procédant à des impôts injustifiés. Ca n’a pas laissé de très bons souvenirs (Hegel).C’est ainsi qu’il a pu renflouer les caisses d’un Etat révolutionnaire ruiné . Et ne parlons pas de la guerre d’Espagne dont on cherche encore les justifications…

        • 9 Avril 2016 à 18h12

          expz dit

          Et la Louisiane,bradée aux Américains…

        • 10 Avril 2016 à 15h25

          Surbranĉa Birdo dit

          Désolé @thd o, le protestant que je suis déteste Louis XIV, notre persécuteur, et à Heidelberg je n’ai pas manqué de montrer à ma fille les ruines du château en précisant que ce sont le troupes du prétendu Grand Roi qui sont coupables de cette destruction. D’ailleurs dans le Sud-Ouste de l’Allemagne ainsi que dans le Palatinat le nom du général français Mélac est resté si haï qu’au siècle dernier on avait encore l’habitude d’appeler un chien méchant Mélac (ou Mellac). Mais cependant dans toute l’Allemagne du Nord et jusqu’en Alsace ce sont les Suédois qui sont restés synonymes de barbares. Pour effrayer les enfants on leur disait :

          Bet, Kindlein, bet!
          Morgen kommt der Schwed,
          morgen kommt der Oxenstern,
          wird die Kinder beten lehrn.
          Bet Kindlein, bet!

          Fais ta prière, mon petit, demain le Suédois va venir, demain va venir Oxenstern, les enfants doivent apprendre à prier, fais ta prière, mon petit.

          J’ai encore connu quelqu’un qui l’avait entendu dans son enfance.

          En revanche Napoléon est le grand fautif. Après Iéna, a dit Heine, « Napoléon n’avait qu’à siffler et la Prusse n’existait plus », mais cet imbécile, grand stratège et piètre politique, n’a pas sifflé et huit ans plus tard les armées prussiennes campaient à Paris.

        • 10 Avril 2016 à 16h31

          expz dit

          La culture Française et sa langue dominaient dans toutes les cours Européennes jusqu’à la révolution et sa propagation , c’était la langue commune . Aujourd’hui c’est l’Anglais(superbe réussite…). En d’autre terme ,notre pays pouvait briller autrement qu’avec des baïonnettes. Rien ne prouve que les “états-nations “Allemands , Italiens ou Russes se seraient réveillés et se seraient imposés sans Napoléon .Et dans le cas inverse , peu probable dans un esprit de revanche guerrier. Ce fut en fait un effet “boomerang” pour notre pays.
          Possible aussi que Louis XVIII serait revenu sur le trône dès 1800 après une décadence et une déconsidération totale des Républicains (et qui finiront par ne s’imposer qu’aux forceps à très long terme).
          Aujourd’hui,l’histoire c’est “l’Angleterre mondialiste contre les états souverainistes” : mais rien ne prouve qu’une fois Albion vaincue , notre pays ne se serait pas lancée -à son tour-dans cette mondialisation . Elle l’avait bien essayé auparavant…
          Louis XIV a profité du chaos Allemand(entretenu d’abord par Richelieu qui finançait les princes protestants…) pour s’emparer de l’Alsace-Lorraine.

          Correctif” si louis XV n’avait pas racheté un an trop tôt la corse, il serait devenu le “Feld-marshall Buonaparte” Autrichien.

          D’ailleurs le culte “Gaulliste” de Napoléon avait surtout une autre raison que celle d’”état-nation”: il s’agissait de mobiliser et de rassembler les esprits autour de héros nationaux en cas d’invasion par l’Urss ( qui paraissait plausible à l’époque).
          Mais nous n’étions pas les seuls : longtemps les historiens ont fait “semblant” d’ignorer les crimes de la Wehrmacht pour ne pas salir une Bundeswehr en première ligne…

        • 10 Avril 2016 à 16h44

          expz dit

          Surbranca:ce que vous expliquez a existé pendant très longtemps dans la ville de Saragosse…