Tragédie de Nantes: SOS justice en danger? | Causeur

Tragédie de Nantes: SOS justice en danger?

Si l’opinion publique juge, à quoi servent les tribunaux?

Auteur

Régis de Castelnau

Régis de Castelnau
est avocat.

Publié le 18 janvier 2017 / Société

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nantes justice enfance

Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.

La presse vient une fois de plus de mettre en place l’artillerie lourde pour mettre en exergue une histoire épouvantable, celle de cet enfant de la banlieue nantaise martyrisé jusqu’à la mort par deux parents infâmes. Comme en écho le tintamarre a résonné sur les réseaux, assortissant comme d’habitude la clameur, de hurlements à la mort qui ne sont pas les moins bruyants.

On va avoir droit à la séquence habituelle. Haro sur les parents indignes, mépris social, mise en cause des services sociaux et des instits qui n’ont pas vu arriver la catastrophe. Plus tard, quand le procès arrivera, un lynchage médiatique en grand, des hurlements de rage si les parents ne prennent pas perpète et si la justice applique la Loi. Il se trouvera également des braillards pour demander le rétablissement de la peine de mort. Et puis au passage pour faire bonne mesure la stérilisation de ces pauvres qui se reproduisent comme des lapins alors qu’ils sont incapables d’élever leurs enfants.

Ce qu’est la protection de l’enfance

Pourquoi se gêner, dès lors qu’il s’agit de s’acheter une bonne conscience pour vraiment pas cher ? Car bien sûr, tous les « bouleversés » soudain prolixes, ceux qui composent la meute, n’ont aucune idée de ce qu’est réellement la protection de l’enfance, et la nature des problèmes qu’affrontent tous les jours les services chargés de mener cette mission pour le compte des départements? Ces assistantes sociales, ces « référents » ces éducateurs, et ces avocats, tous ceux qui tiennent le front, celui des pires misères, morale et matérielle, ceux dont on ne parle jamais si ce n’est pour les mettre en cause. Parce que c’est tellement facile.

Les départements, on vous le dit de façon récurrente, il faut les supprimer. C’est une évidence, n’est-ce pas ? Vous savez, « le millefeuille administratif, avec tous ces fonctionnaires payés à ne rien foutre », Valls nous l’a promis en 2020, fini. François Fillon nous annonce honnêtement la purge, Emmanuel Macron le conservateur régressif, plus hypocritement, c’est son registre. Mais, dites donc, cet empressement ne serait-ce pas parce que les départements, comme par hasard, avec la protection de l’enfance,  ont aussi les personnes âgées et le RSA? Toutes les compétences sociales lourdes en fait. « Ça coûte trop cher tout ça, les Français les plus pauvres vivent au-dessus de leurs moyens ». C’est Schaüble qui le dit, approuvé par Moscovici. Et Vincent Peillon par exemple, qui a bien précisé que s’il devenait président de la République son premier geste serait d’aller chercher sa feuille de route chez Merkel. Alors en attendant les départements voient leurs budgets rognés, diminués, avant que Macron, Fillon, Valls nous en débarrassent et foutent leurs fonctionnaires à la porte. Il nous faut des grandes régions à l’allemande, car faire comme l’Allemagne est devenue une obsession. Il est vrai qu’eux, ils n’ont pas besoin de services de protection de l’enfance étoffés parce que justement des enfants, ils n’en font plus. Alors, ils les importent dans les conditions matérielles et morales qu’on imagine pour les réfugiés, ou bien déjà formés et diplômés aux frais de leurs pays d’origine, pour ceux du sud de l’Union.

Il est normal que l’opinion publique soit à ce point sensibilisée sur la question des violences faites aux enfants. Qui restent malheureusement massive dans une société en crise, individualiste et dure aux gens. Cette émotion est saine mais elle est dévoyée. Car les médias sont plus soucieux de faire de l’audience en agitant le grelot que d’informer réellement sur la réalité du phénomène. Et de poser les vrais problèmes et en particulier celui des moyens.

70% des dizaines de milliers de cas de violences à enfants en France sont des atteintes sexuelles, 30% des violences physiques habituelles. Violences qui ont lieu dans le huis clos familial. Et ce terrible front-là, celui de la misère ultime, qui le tient? Des gens magnifiques, dévoués, à qui on retire tous les jours des moyens. Sans que ça n’intéresse personne, c’est la partie cachée, le sous-sol, ce qu’on ne veut pas voir. On peut faire le parallèle avec le soi-disant «  laxisme de la justice » vilipendé à chaque fait divers, sans que personne ne s’occupe du scandale français d’un parc de prisons indigne d’un pays comme le nôtre. Pourtant, comme la justice, la protection de l’enfance n’a pas de prix, mais elle a un coût.

Pour connaître un peu la partie judiciaire protection, les auteurs des violences étant poursuivis, et les enfants pris en charge par le département doivent être défendus par des avocats qui les représentent à l’instance. J’affirme qu’il faut avoir des nerfs solides pour prendre en charge l’innocence bafouée.

Enfants et bourreau

Le plus dur ce sont les confrontations dans le bureau des juges d’instruction entre les enfants et leur bourreau. Enfants qui sont en famille d’accueil ou en foyer, dont la vie est déjà en partie brisée et qu’il faut convaincre d’accepter d’être dans la même pièce et de décrire en face de lui ce qu’il leur a fait.

Normalement, quand ils atteignent 18 ans, ils sont majeurs et plus sous la responsabilité du département, alors beaucoup sont lâchés dans la nature. Pour quel destin ? D’autres ont de la chance, des services sociaux, qui font des pieds des mains, des acrobaties, arrivent à grappiller des ressources à droite à gauche pour les emmener un peu plus loin dans la vie.

Alors comme d’habitude avec la tragédie de Nantes, on va se passer les nerfs sur les coupables directs ou indirects que la presse désignera, on verra plein de reportages et de microtrottoirs dans le voisinage. La haine dirigée contre la mère de Fiona, va changer de cible pour les deux parents infâmes, dont on ne sait rien ni ne saura rien de leur propre misère, ce qui les a amenés à l’impensable, à l’impardonnable. Déploration, hurlements avec les loups, appels au châtiment, médias et réseaux vont s’en donner à cœur joie. Mais dans quelques jours il faudra bien retourner aux sujets importants, savoir, qui de Vincent Peillon, Benoît Hamon, ou Manuel Valls aura le privilège de se faire ridiculiser en mai prochain, si François Fillon a eu tort de dire qu’il était chrétien, et ce que devient Jean-Vincent Placé.

En attendant, puisque dans la société du spectacle, les médias font office de dealers on ne va pas se priver de sa petite dose de bonne conscience. Avec la misère des autres, c’est la meilleure. Jusqu’à la prochaine fois.

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    • 21 Janvier 2017 à 17h33

      Pol&Mic dit

      “Si l’opinion publique juge, à quoi servent les tribunaux?”…….
      …………!
      elle n’a pas besoin de “ça” en plus! (elle se suffit à elle même pour le même résultat!)

    • 21 Janvier 2017 à 13h09

      zelectron dit

      ça existe les sanctions d’exclusion définitive contre certaines personnes des se(r)vices sociaux ?

    • 21 Janvier 2017 à 11h58

      José Bobo dit

      L’humanité est ainsi faite, depuis la nuit des temps le bavardage et les cancans sont une des forces les plus puissantes dans toutes les sociétés humaines. Des changements dans l’opinion publique sont, au final, à la source de la plupart des grandes évolutions sociétales… Chacun peut le le déplorer ou s’en féliciter, selon son caractère.

    • 20 Janvier 2017 à 21h46

      Bastienou Carcajou dit

      J’ignorais que les avocats étaient partie prenante dans les maltraitances à enfants.Je les ai surtout entendu défendre l’insoutenable et, souvent, mettre les gosses en danger lorsqu’ils obtiennent gain de cause.Car ils défendent exclusivement les parents dont les gosses sont ou vont être placés.

      Par contre, vous avez oublié les soutiers: les familles d’accueil qui tentent tant bien que mal de soulager la misère des mômes et sont entre le marteau et l’enclume: les parents et l’ASE.

      Quant aux juges des enfants, j’aurais mille choses à en dire. Je n’en citerai qu’une: leur statut d’intouchables.Pourquoi ai-je l’impression que si leur responsabilité pouvait être engagée, bien des cas seraient traités différemment.

      Cordialement

      • 21 Janvier 2017 à 13h52

        persee dit

         Il est exact de s’étonner de l’irresponsabilité fonctionnelle des magistrats , mais si elle n’existait pas peut-on imaginer les conséquences . ?

    • 19 Janvier 2017 à 14h50

      clorouk dit

      Là, Régis, vous déraillez complètement. Nous sommes devant le cadavre d’un enfant qui a été martyrisé, torturé à mort par ses parents. Et vous nous déroulez la litanie de la misère sociale? Je suis né et j’ai grandi dans un milieu populaire pauvre. Je n’ai jamais vu ni même entendu parler de telles horreurs. On ne peut pas expliquer la cruauté, elle est par définition inhumaine. Elle tient à une sociopathie caractérisée par l’absence TOTALE d’empathie, à laquelle s’ajoute le sadisme, le plaisir d’infliger la souffrance. Je pense en effet que de tels êtres devraient être éliminés, non par vengeance, mais simplement parce qu’ils représentent une dangerosité sociale à laquelle nous avons le devoir de ne pas exposer nos enfants. Face à des monstres, votre plaidoyer socio-larmoyant sur les moyens des départements est indécent. Pire: abject.

    • 19 Janvier 2017 à 12h31

      todike dit

      Je dois témoigner que face à un enfant visiblement perturbé (qui avait tenté de mettre le feu à l’école et agressé au couteau -de maternelle- une petite fille à la cantine, reproduisant ce qu’il avait vu dans le film que ses parents lui avaient montré la veille, un célèbre Tarantino), les personnels dans leur ensemble, institutrices et directeur, ont refusé de faire leur devoir, c’est à dire de signaler les faits au procureur, au motif que “ça va lui coller une étiquette”. Heureusement, il y avait des avocats parmi les membres de l’association des parents. La mise en cause des préjugés de l’Education Nationale n’est pas totalement injustifiée…