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Naissance du clown anti-festif

Le gros nez rouge de la répression

Publié le 18 novembre 2010 à 9:27 dans Société

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Photo : RobertFrancis

Au pays des Oxymores, un personnage manquait encore à l’appel : le clown anti-festif. Grâce à Bertrand Delanoë et aux premiers « états généraux des nuits parisiennes » tenus le 12 novembre dernier, le clown anti-festif va enfin pouvoir rejoindre ses frères de la comédie hyperfestive et serrer dans ses bras le clown de clinique et le clown militant. Au printemps 2011, les trottoirs parisiens verront fleurir des clowns de silence.

L’interdiction sympa

Révélant ses « pistes pour régler le conflit entre fêtards et dormeurs », tout en « défendant le droit à la fête », Delanoë a choisi, suivant l’exemple de Barcelone, de confier à des mimes et à des clowns le rôle délicat d’« agents de silence » – puisque telle est leur dénomination officielle. « Il s’agira de performances artistiques silencieuses faisant passer le message avec humour. » Grâce à Bertrand Delanoë, le nez rouge devient désormais le symbole de la répression anti-festive. Vive la censure fun ! Gloire à l’interdiction sympa ! Delanoë ose enfin dire un « non ! » ferme et décalé aux rêves d’Homo Festivus.

Les clowns de silence devront pourtant circonscrire un ennemi prioritaire : le fumeur. L’interdiction de fumer dans les lieux publics a provoqué, outre une plus grande résistance au froid chez les fumeurs et l’accroissement de leur nombre, une augmentation du bruit sur les trottoirs parisiens. Non contents de nuire gravement à la santé de leur entourage, les fumeurs sont devenus la plus coupable « source de nuisances sonores ».

Ces clowns de merde et ces mimes à la con seront donc chargés en priorité d’insonoriser les fumeurs, ces nuisants suprêmes. Dans ce registre de la persécution loufoque, Delanoë aurait pu songer également à lancer sur les trottoirs des patrouilles d’enfants-citoyens, auxquels il eût pu confier la mission d’écraser par surprise entre deux cymbales les clopes ardentes qui déshonorent nos rues. Mais il n’est pas certain, il est vrai, que cette solution eût permis de mener une lutte convaincante contre les nuisances sonores.

Un autre clown est possible

Et les mimes, dans tout ça ? Parviendront-ils à tirer leur épingle du jeu ? Quelles seront leurs inventions gestuelles décapantes visant à signifier : « Fermez vos gueules, bande de crétins bourrés ! » ? Parviendront-ils à mimer un vieillard en pantoufles furieux mettant en joue les fêtards avec son fusil de chasse ? Et s’ils sont vraiment drôles, comme on nous en menace, ne porteront-ils pas au contraire à incandescence l’hilarité des nuits parisiennes et son nuisible tonnerre ?

La lumineuse invention des clowns de silence nous susurre à l’oreille une bonne nouvelle : d’autres clowns sont encore possibles ! Qu’il me soit permis de faire quelques suggestions aux industriels du clown. Dans le monde de la dérision devenue terreur, quatre clowns de demain manquent encore cruellement.

D’abord, le clown-marchandise, chargé de pousser violemment les passants à l’intérieur des commerces ou des restaurants, en se moquant d’eux et en faisant mine de pleurer s’ils s’obstinent à vouloir ressortir. Ensuite, les clowns violeurs, qui interviendront, à chaque fois qu’une femme se fait violer dans la rue, en s’allongeant à côté du violeur et en mimant un coït brutal avec le trottoir afin de déconcentrer les violeurs et de leur faire prendre conscience de leur abjection de manière sympa. Dans le cadre du plan Vigipirate renforcé dans nos gueules, les militaires en treillis qui patrouillent dans nos gares démocrates pourraient revêtir eux aussi des costumes de clown et se muer en sémillants clowns-Kalachnikov. Enfin, en ce qui concerne les clowns-antiterroristes, il n’est hélas nul besoin de les inventer. Cependant, lorsque le procès des « dix de Tarnac » aura eu lieu, en 2025, je propose que le statut de clown de tous les membres de la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) soit enfin officiellement reconnu, à titre de compensation pour les innombrables personnes à qui ils ont fait des blagues et qu’ils soient dès lors statutairement obligés à porter l’unique costume qui leur sied.

Pour finir, j’aimerais néanmoins souligner l’un de mes nombreux désaccords parfaits avec Philippe Muray. Son excellente théorie du festivisme ne me semble pas décrire la totalité sociale. Le festivisme est l’une des tendances majeures du présent, mais non la seule. Comme tout phénomène social, il produit nécessairement sa tendance réellement antagoniste. L’anti-festif – je parle de l’élément réellement anti-festif, non de sa parodie hyperfestive – fait aussi partie du réel. La théorie du festivisme permet d’expliquer tout sauf l’existence effective de Philippe Muray et de sa pensée.

Paris n’est plus une fête

Si les premiers « états généraux des nuits parisiennes » fourmillent de détails qui auraient fait les délices de Muray, ils nous apportent aussi la preuve que, comme tout ce qui est humain, le festivisme ne saurait connaître une expansion infinie. Dans le monde concret, il y a des clowns de silence, mais ils ne sont pas seuls. Ils cohabitent avec ce fait murayo-dérangeant : en 2009, selon la préfecture de police, cent dix-neuf établissements ont été provisoirement fermés à Paris pour « tapages avec musique amplifiée » et « atteintes à la tranquillité publique constituées par des éclats de voix et des rires ». Dans le monde concret, il existe aussi des juges et des « riverains » anti-festifs. Muray me répondrait sans doute, après quelques bordées d’injures nanophobes, qu’il s’agit là d’une rixe entre modernes et que ma cervelle de jeune crétin a négligé le fait que c’est tout bonnement « l’envie du pénal » qui s’en prend ici au festivisme.
Il me demanderait pourquoi, s’il n’en allait pas ainsi, Bruno Blanckaert aurait eu besoin de proposer, lors de ces états généraux du silence festif, la mise en place d’un admirable « diagnostic bruit », obligatoire au moment de l’acquisition d’un appartement, visant à limiter les « recours excessifs ». Il tenterait enfin de détourner mon attention en tournant obstinément le projecteur vers d’autres chiffres : les seize mille personnes qui ont signé la pétition dénonçant ces fermetures administratives pour nuisances sonores, lancée par l’impayable collectif « Quand la nuit meurt en silence ». Philippe déploierait en somme, une fois encore, sa merveilleuse et regrettée, sa souveraine et irrésistible mauvaise foi.

Cependant, nous nous serions sans doute accordés sur un point : Paris n’est plus une fête. Non pas depuis dix ans, mais depuis le commencement même de l’ère hyperfestive. Elle ne redeviendra une fête que le jour où ce monde festif sera enfin entièrement dévasté.

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  • 20 November 2010 à 20h29

    Denis Monod-Broca dit

    Bon billet !

    Ces « états généraux des nuits parisiennes » m’avaient rempli d’aise.

    Comment peut-on, comment ose-t-on, prendre ce genre d’initiatives ? Des « états généraux des nuits parisiennes » ! A quoi pensent- nos édiles ? On sait que le ridicule ne tue pas, mais quand même…

  • 20 November 2010 à 0h56

    baurelyre dit

    Le temps serait-il revenu des agents de la paix ?
    Point d’alguazils à képi chevauchant des hirondelles, non, mais d’intermiteux du pestacle grimés en augustes hors piste, hérauts de l’ennui social-démo réparateur ?
    Un ban pour ces hérauts de la propagation des maladies séniles !
    Donnons leur à boire et à fumer. Ce n’est pas avec ce qu’ils touchent…

  • 19 November 2010 à 18h44

    Martin dit

    Je ne vois pas bien en quoi le clown représenterait une répression du festivisme. Quand on prétend faire interdire quelque chose à l’aide d’un mime, cela veut dire clairement que c’est autorisé. C’est donc la continuation du festivisme. Mais peut-être que M. Maillé faisait plutôt référence aux fermetures de bars.

  • 19 November 2010 à 15h13

    Alpheratz51 dit

    Quad Pater dit :
    19 novembre 2010 à 2:57
    « Mais que fera-t-on des CRS alors? »
    Citron, Rhum, Sucre… du ti-punch.
    …………………….
    Ou un bon Grock ! :http://www.youtube.com/watch?v=jb_our5nLn4&feature=related

  • 19 November 2010 à 14h22

    Guillaume_rc dit

    @ step
    d’accord avec vous. et ce d’autant plus qu’on verra les clowns se faire traiter de bouffons. Ce qui nous donne une touche surréaliste de plus.

    @ amorgos
    bravo pour cette description de cet oxymore vivant qu’est Bertrand D.

    @ rackham
    votre 21.22 m’a bien fait rire

    En tout cas j’attends avec impatience le jour où ces clowns à la con iront calmer une bande de vrais clowns fêtant bruyamment leur passage au cirque d’hiver….

  • 19 November 2010 à 12h04

    coriolan dit

    SI seulement le ridicule pouvait tuer, Notre Dame de Paris partirait en fumée dans la minute, tout comme ses chers zadjoints, leurs plumes dans le cul et leurs vestes cintrées…

    D’aileurs c’est tout Paris qui brulerait, et le reste de la France partirait… d’un grand éclat de rire.

    Vive la Province, tiens !

  • 19 November 2010 à 8h59

    fabrice dit

    Les mimes parviendront-ils à faire entendre leurs voix ?

  • 19 November 2010 à 8h28

    Benjamin dit

    Il faudrait que la mairie de Paris continue sur cette lancée et reprennent l’ensemble des idées des “emplois de Martine Aubry”…texte haut en couleur de Muray où la créativité de ces jobs “à la con” est sans limite! Et puis tous les “performers” ou autres clodos-pseudo artistes trouveraient salaire, ça les changera des subventions.

    @Sophie
    Vous feriez des CRS votre Comité pour le Réconfort de Sophie ?

  • 19 November 2010 à 2h57

    Quad Pater dit

    Mais que fera-t-on des CRS alors?

    Citron, Rhum, Sucre… du ti-punch.

  • 19 November 2010 à 0h16

    Sophie dit

    @ L’Ours L’Ours 18 novembre 2010 à 17:06

    Un vrai bijou! Si vrai et si bien dit!

    @ rackam
    “Aux sauvageons qui caillassent bus et pompiers, on enverra des médiatrices vêtues en pom-pom girls.”

    Chiche!

    “Mais que fera-t-on des CRS alors?”
    T’inquiètes! J’ai mon idée!

  • 18 November 2010 à 21h44

    robespierre dit

    “les fumeurs sont devenus la plus coupable « source de nuisances sonores ». ….
    Ces clowns de merde et ces mimes à la con seront donc chargés en priorité d’insonoriser les fumeurs, ces nuisants suprêmes.”

    Saloperie de monde moderne !

    Et saloperie de clowns, ils sont en bas de chez moi, j’ai trop rigolé ….

  • 18 November 2010 à 21h22

    rackam dit

    Aux sauvageons qui caillassent bus et pompiers, on enverra des médiatrices vêtues en pom-pom girls. C’est moins traumatisant que des CRS casqués.
    Aux black-blocks qui incendient le mobilier urbain, on enverra des griots chargés de leur narrer, en wolof, la geste de Baminidjé le singe-baobab.
    Aux agriculteurs qui déversent du fumier devant les grilles de nos plus belles sous-préfectures, avant de les utiliser pour griller des côtes premières, on enverra des danseurs étoiles.
    Mais que fera-t-on des CRS alors?
    Ferait pas bon de râler si la tisane de cinq heures est froide dans les EHPAD!

  • 18 November 2010 à 20h11

    Mehdi C. dit

    En espérant que la Mairie de Paris instaure dans ses formations de clowns un module auto-défense car ces derniers risquent de ne pas avoir besoin de faux nez pour l’avoir rouge…

  • 18 November 2010 à 19h17

    Cox dit

    L’initiative n’est pas nouvelle. Si elle vous intéresse, je vous invite à voir les travail formidable réalisé par les maires de Bogota Lucho Garzon, Enrique Penalosa et surtout Antanas Mockus, à la fin des années 1990. C’est Mockus qui a lancé l’idée des clowns, pour sensibiliser les automobilistes sur les conduites irrespectueuses et dangereuses. Ses résultats ont été impressionnants et les trois maires ont réussi le tour de force de faire passer la capitale colombienne d’une des villes les plus dangereuses du monde à une ville “tranquille” pour l’Amérique du Sud.
    L’année dernière, les trois compères (pourtant fervents opposants à l’époque) se sont retrouvés au sein d’un parti “vert” pour soutenir la campagne d’Antanas Mockus à la présidentielle. Celui-ci a soulevé un énorme mouvement d’espoir, surtout auprès de la jeunesse du pays. Il est arrivé au pouvoir, et a finalement été battu par le dauphin adoubé d’Alvaro Uribe, qui contrôle la majorité des journaux du pays.

  • 18 November 2010 à 18h37

    George dit

    Bonsoir,
    Imaginez ces pauvres clowns qui vont passer de beuveries en en beuverie et devoir boire le petit coup de la réconciliation avant de passer aux suivants… toute la nuit!!!…ça risque de chanter fort à la fin….pas sûr que ce soit si efficace

  • 18 November 2010 à 18h11

    Benjamin dit

    @L’Ours,

    En effet, je n’ose pas imaginer un si beau programme se retrouver gâcher en sa conclusion par des nuisibles à nez rubiconds et aux mimes ineptes!
    Ils m’ont toujours effrayé…ils vont pas en plus mettre fin aux joyeuses beuveries? C’est ça la “fin de l’Histoire”?

    @Zantrop,
    Bien vu!

  • 18 November 2010 à 17h06

    L'Ours dit

    Z’imaginez,

    avec Benjamin, Saul et Maillé, on se retrouve une fin d’après midi avec des soucis d’une affligeante banalité. Viré du travail, ou viré par sa femme, ou sa fille partie avec un communiste. Le moral à zéro quoi!
    On se plaint en buvant quelques coups au bar, et la soirée s’enfonce dans la nuit.
    Nous sentant sans attaches et prêts à foutre en l’air cette foutue société, nous voilà partis pour une nuit de beuverie à pleurer et chanter, à nous faire virer des comptoirs et des bordels. L’aube se pointe encore sombre et alors que nous avions réussi à réveiller les parigots qui travaillent à Rungis, alors que nous sentions prêts à goûter la geôle en affrontant un quarteron de CRS, v’là-t-y pas qu’on nous envoie des clowns à seule fin de nous morigéner gentiment, comme de petits écoliers buissonniers!
    Nuit bombesque piétinée.
    Gâchis monumental!
    Vanité blessée!
    Une honte! Une insulte à notre virilité!
    Rien à raconter plus tard aux copains pour se vanter sinon des salades pour manque de panier à salade!
    Les clowns ne me faisaient déjà pas rire, v’là qu’ils vont me faire pleurer!

  • 18 November 2010 à 16h42

    Zantrop dit

    “au nom sûrement de la liberté de chacun de « s’éclater »”
    …comme les clowns terroriste kamikazes?

  • 18 November 2010 à 16h13

    promazine dit

    @Saul
    Yessssssss!
    C’est pô juste, quand c’est moi qui mettais le lien Causeur ne voulait pas.
    C’est limite discriminant.

  • 18 November 2010 à 15h32

    Marie dit

    @Benjamin
    “notamment à Paris, cf. un certain arrondissement” au Champ de Mars aussi , sympa pour les besogneux qui se lèvent de bonne heure!