Mourir pour Benghazi ? | Causeur

Mourir pour Benghazi ?

Sarkozy a réussi son quinquennat

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François Miclo

François Miclo
Twitter : @fmiclo

Publié le 16 mars 2011 / Monde

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Nicolas Sarkozy salue les représentants du Conseil national libyen de transition.

L’émotion collective a passé. L’enthousiasme pour la révolution arabe s’est éteint. Hier, ils versaient des larmes – dues à la proximité du Nil et de ses crocodiles –, aujourd’hui les éditorialistes font la fine bouche. Ils haussent les épaules, ils ricanent. Ils se gaussent de BHL rencontrant à Benghazi les représentants du Conseil national de transition libyen, pour ne retenir que sa chemise, son torse imberbe et son air de bourgeois germanopratin. Ils ironisent sur Sarkozy recevant à l’Elysée les gus du Conseil national de transition, pour rappeler la popularité exécrable du chef de l’Etat, les prochaines présidentielles et l’irrésistible ascension de Marine Le Pen.

Bref, on parle de tout, sauf de l’essentiel. Et l’essentiel, c’est que Nicolas Sarkozy vient de réussir ici son quinquennat. Lui auquel on a reproché de se comporter en “néo-conservateur américain à passeport français” vient de rétablir la France dans ses droits. En recevant à l’Elysée une poignée de Libyens en révolte, érigés eux-mêmes en Conseil national de transition, illégaux mais pas illégitimes, Nicolas Sarkozy a émancipé la France de l’option diplomatique états-unienne. Il a choisi l’option farfelue.

L’option farfelue, c’est la politique de la France ! Elle ne date pas d’hier et court tout au long de l’histoire de France. Malraux l’a théorisée dans les Antimémoires. Elle va de Philippe Le Bel, qui proclame “Roi de France est empereur en son royaume” contre la volonté hégémonique des Impériaux, jusqu’au général de Gaulle qui, en juin 1940, dénombrait parmi ses ralliés les plus farfelus des Français : francs-maçons, juifs, membres actifs d’une petite association bien gentillette qu’on appelait l’Action française, marins de l’Ile de Sein. Et Vercingétorix, Du Guesclin, Roland sonnant du cor à Roncevaux, Jeanne d’Arc, Jeanne Hachette, Gambetta mal rasé, mal coiffé, saoul comme un âne du soir au matin, mais levant en six mois une armée de trois cent mille hommes : nous sommes un peuple d’aventuriers. La France, quand elle est fidèle à elle-même, qu’elle a rendu à ses voisins allemands le costard vert-de-gris qui la boudine, est un pays farfelu.

Tout l’engonce, la France. Parfois, elle sent le moisi. Les uniformes de toutes sortes, les morts qu’elle a nombreux renfermés en elle, la terre qu’elle a prodigue au-delà de toute prodigalité et l’argent, enfin, dont Péguy a écrit qu’il pourrissait tout : tout est, pour elle, une manière de carcan. Parfois, elle sait s’en extraire et se libérer des travails qui l’éreintent. En recevant les représentants du Conseil national libyen de transition, Nicolas Sarkozy a dégoncé la France de son carcan.

La Realpolitik : de l’idéologie qui avance masquée

Bien sûr, les plus piètres âmes françaises me répondront que ce ne sont là que des vues de l’esprit. Eh bien, justement, soyons de bons hégéliens : c’est l’Esprit qui gouverne le monde. Tout autour n’est qu’agitation vaine. La prétendue realpolitik que nos “partenaires” européens ont fait prévaloir vendredi à Bruxelles entretient avec la politique et la réalité une relation aussi passionnelle qu’une prostituée et l’amour. La realpolitik, c’est de l’idéologie qui avance masquée, un faux-nez, un trompe-couillon qui se maquille d’une bourgeoise honorabilité. Le scepticisme de Silvio Berlusconi n’est pas étranger aux frasques érotico-financières qui le lient au dictateur libyen ; le dermerden Sie sich ! qu’Angela Merkel adresse aux révoltés de Benghazi n’est pas sans rapport avec l’opposition d’Erdogan à l’intervention de la communauté internationale en Libye (la Turquie est devenue, en Allemagne, une affaire de politique intérieure). La baronne Ashton a beau croire s’être laissé pousser les moustaches de Bismarck, ça ne trompe personne. Son refus catégorique de reconnaître le Conseil national de transition comme l’interlocuteur légitime de l’Union – sa position a provoqué un tollé la semaine dernière au Parlement de Strasbourg et la saine colère de Daniel Cohn-Bendit – est tout l’inverse de la realpolitik : c’est de l’aveuglement, de la morgue munichoise. Les réticences européennes à s’engager en Libye résument, en définitive, ce qu’est devenu le projet européen : le choix de l’abstention.

Depuis le traité de Maastricht, faire l’Europe consiste à se retirer patiemment de l’histoire et du monde. Philippe Séguin nous avait prévenus dès 1992 : “Ce traité aurait pu être adopté sous Leonid Brejnev.” Les pays de l’Est européen venaient de se libérer du joug soviétique. Mais rien, dans ce traité, ne prenait en compte la nouvelle donne géopolitique. La raison commandait de tout revoir et de procéder à l’aggiornamento d’une construction européenne qui n’avait, pour fondement, que d’être le pendant occidental du Pacte de Varsovie. On n’en fit rien.

Entachée de ce péché originel, l’Europe intégrée a, dès lors, suivi la même ligne : se gourer toujours. Sarajevo en guerre, le général Mladic encerclant Srebrenica : Bruxelles discute de critères de convergence, comme si de rien n’était. Il y a quinze ans, le massacre des habitants de la “zone de sécurité” de l’ONU en Bosnie sous les yeux des casques bleus néerlandais amorçait le processus de destruction européenne1.

Aujourd’hui, il y a fort à parier que l’Europe n’interviendra pas en Libye. La boucle sera alors bouclée. Le processus entamé en 1995 lorsque l’Europe a abandonné la question des Balkans aux Américains atteindra son but. L’Europe est en train de se perdre dans les environs de Benghazi.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas son âme qu’elle perd. Ce n’est pas seulement au nom des droits de l’Homme que l’Europe devrait intervenir en Libye, mais au nom de ses intérêts stratégiques essentiels. La Méditerranée est une affaire européenne et l’Union ne peut refuser d’y exercer sa pleine influence sans courir le risque de ne plus exister du tout2.

Pas de puissance, pas de politique

Rien ne peut exister qui n’ait conscience d’avoir sa place dans le monde. Pas la peine de convoquer Heidegger pour saisir que toute existence est un être-là. Ainsi la politique est-elle, avant tout, une question géographique. Or, hier, l’Europe oubliait que les Balkans étaient à ses frontières. Elle nie aujourd’hui que le Grand Maghreb est son voisin. En perdant de vue sa propre géographie, l’Europe s’oublie elle-même.

De même, en refusant la politique de la puissance, l’Europe se prive non seulement de la puissance, c’est-à-dire de la capacité de se projeter au-delà de ses propres frontières et d’y déployer des troupes, mais aussi de la politique tout court.

Que nous restera-t-il donc quand la politique aura totalement déserté le projet européen ? L’euro ? Pas sûr : lorsqu’on se sera aperçu qu’elle n’est que le cache-misère d’un projet sans assise, la monnaie unique risque d’apparaître comme une illusion parfaite, laissant bientôt nues l’absence de volonté et l’absence de destin. Quand le monde se sera rendu compte de cela, l’heure du marché commun sonnera sans doute. Ensuite, à force d’efforts, nous vivrons peut-être suffisamment vieux pour voir éclore une belle et grande communauté du charbon et de l’acier. C’est bien, non, le charbon et l’acier ? Est-ce assez realpolitik pour nos partenaires ? L’Europe ainsi avance. Dans le sens de l’histoire. Mais à rebours.

Alors que faire ? Prendre acte que Rome n’est plus dans Rome et qu’il n’est plus véritablement d’Europe en Europe. Et y aller, en fin de compte. Reconstituer les ligues dissoutes. Choisir une fois encore l’option farfelue, la plus raisonnable entre toutes, et débarquer en Libye avec Messieurs les Anglais, qui tireront, cette fois-ci avec nous, les premiers.

  1. L’expression est de Paul-Marie Coûteaux.
  2. On notera le retournement de la position allemande : hier, Angela Merkel s’entêtait à faire partie de l’Union Pour la Méditerranée. Pour un peu, elle aurait juré, main sur le cœur, que les tyroliennes ne sont que des airs napolitains juste jodlés. Aujourd’hui, la Méditerranée, Mme Merkel ne voit même plus où ça se situe.

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    • 21 Mars 2011 à 21h44

      dom dit

      Très bon commentaire de Bruiye, la liste des “farfelus” dressée par l’auteur est pour le moins audacieuse.

      Pour rester hors l’intervention libyenne, dites-nous F. Miclo, vous avez été maréchal-ferrant dans une autre vie, huissier du roi (et encore, là il faut des passerelles sémantiques et contextuelles en kévlar) pour écrire “les travails qui l’éreintent” – 4e § ? Bon, je fais la maligne mais un philosophe m’expliquera certainement… Grazie mille

      • 22 Mars 2011 à 7h06

        François Miclo dit

        J’ai toujours été admiratif des maréchaux-ferrants ! Je rêve en devenir un dans une vie future. 

    • 20 Mars 2011 à 16h09

      Saul dit

      (pénible cette limitation du “répondre”…)

      @ François Miclo
      “Vous appelez ça de l’eau dans le gaz ? J’appelle ça de la politique.”

      certes mais auprès des masses arabes, quelle peut être la portée de ce type de déclaration ?
      ce type de déclaration ne pourrait elle pas redorer ainsi le blason de Kadhafi auprès d’eux ?
      par ex, je ne sais plus quel journal faisant état du témoignage d’un habitant de Tripoli se disant pourtant anti Kadhafi mais condamnant ces attaques occidentales, car “pour le pétrole”….
      le piège est là me semble t’il… on va passer pour les méchants auprès de tous (et je ne vous dis pas quand il y aura les 1ères victimes civiles, ce qui est inévitable lors de bombardements urbains….)

      • 20 Mars 2011 à 17h38

        François Miclo dit

        C’est bien la question, mais je serais incapable, pour ma part, de faire des pronostics aussi sûrs que les vôtres. Je crois qu’il y a une large place pour le doute et l’incertitude. 

        Cela étant, soit l’on considère que les opinions publiques arabes sont sous le contrôle total des dirigeants en place et prêtes à vénérer le premier dictateur venu, soit elles sont traversées en profondeur par le vent de la “révolution” qui a renversé Ben Ali et Moubarak, soulève les rues au Yemen, en Syrie ou à Bahrein… 

        • 20 Mars 2011 à 17h56

          Saul dit

          hum aussi sur non pas vraiment, mais on a un peu d’experience en la matière, même si ces cas là sont différents : Irak, Afghanistan (surtout pour ce dernier pays, les Taliban n’étaient pas vraiment des plus populaires, et pourtant ils ont le vent en poupe actuellement)
          et justement cette large place au doute et à l’incertitude aurait du dissuader nos dirigeants de s’engager là dedans. y’a un sacré risque tout de même.

          quant au choix que vous donnez, peut être est ce un mix des deux ?
          il y a certainement un vent de révolution, mais peut être pas assez : après tout, en Egypte c’est toujours l’armée qui tient les rênes du pouvoir, la nature du régime n’a pas vraiment changé

        • 20 Mars 2011 à 18h40

          Saul dit

          un truc aussi qui va être dur à expliquer comme participant à ce vent de révolution du monde arabe, c’est la participation de pays comme l’Arabie Saoudite et les EAU qui ont envoyé des troupes écraser la révolution à Bahreïn…
          le coté 2 poids 2 mesures en somme

        • 20 Mars 2011 à 19h52

          François Miclo dit

          Sur Bahrein, la situation est assez différente. Et très problématique. Ce ne sont pas les Saoudiens et les Emirats qui sont intervenus pour réprimer la “révolution” (c’est un bien grand mot, vu les revendications des manifestants). C’est le CCG qui est intervenu pour rétablir l’ordre… La question, du coup, est d’une autre nature : elle porte sur la légitimité des interventions des organisations régionales de sécurité…

    • 19 Mars 2011 à 15h58

      Saul dit

      @ François Miclo,
      certes pas d’un claquement de doigt, mais enfin 24 heures, ça laisse quand même largement le temps de faire décoller quelques avions…(en théorie, il y a toujours des forces prêtes à intervenir de suite, une sorte d’”astreinte”….et puis pas besoin de 50 avions pour commencer à bombarder, l’armée livbyenne, c’est pas vraiment un adversaire de taille)

      la vérité est qu’il n’y aura pas d’intervention (ou quelques bombardements histoire de dire que..), il s’agit de com, ni plus ni moins : on en est encore à chercher des arabes de service pour participer à la coalition histoire de moins connoter “occidentale” cette hypothétique intervention…(apparement y’a que le Qatar, et ça n’a pas l’air de suffire…)
      d’ici à ce qu’on les trouve, Benghazi sera entièrement passée sous le controle de Kadhafi (et donc au revoir la rebellion).
      je ne vois pas alors l’utilité de bombardements….
      et là on risque quand même fortement de passer pour des glands…

      • 20 Mars 2011 à 14h13

        François Miclo dit

        Je ne vous suis pas, Saul. La Ligue arabe était partie prenante du sommet de Paris. Et les premières frappes ont permis de stopper l’offensive des loyalistes sur Benghazi…

        Pour les opérations militaires, le Qatar, les Emirats et l’Arabie saoudite engagent des forces en ce moment même. On peut comprendre que l’Egypte, la Tunisie et d’autres pays arabes ne participent pas à un engagement sur le théâtre, vu leur propre instabilité politique actuelle… 

        • 20 Mars 2011 à 15h23

          Saul dit

          “Le chef de la Ligue arabe Amr Moussa a critiqué dimanche les bombardements de la coalition internationale sur la Libye, estimant qu’ils s’écartent «du but qui est d’imposer une zone d’exclusion aérienne»”

          y’ a déja de l’eau dans le gaz non ?

        • 20 Mars 2011 à 15h46

          François Miclo dit

          Vous appelez ça de l’eau dans le gaz ? J’appelle ça de la politique.

    • 19 Mars 2011 à 7h43

      isa dit

      En tous cas, vous avez vu juste M Miclo et sur l’intervention et sur la re dorure de blaz de Sarko.
      Chapeau bas pour la comprenette anticipée .
      Ce qui, bien sûr, ne me dispense pas, telle EL qui n’a pu en placer deux hier soir, d’avoir de forts doutes sur le suivi de l’affaire.
      Enfin, gloire à notre nouveau ministre des AE, BHL!

    • 17 Mars 2011 à 11h11

      nadia comaneci dit

      Paradigm, Kadhafi n’a pas à être ménagé, c’est une ordure putride qui mérite de pourrir en enfer pour les siècles des siècles. Mais nous ne pouvons pas y aller seuls. Or personne ne semble avoir envie de mourir pour Benghazi. Et surtout pas Barak Obama. Avons-nous sur place un allié crédible ? Les rebelles lybiens, pour sympathiques qu’ils soient, ne sont pas Solidarnosc. “L’expérience” irako-afghane n’a pas été, hélas, très concluante, c’est le moins qu’on puisse dire. Char échaudé craint les sables du désert.

      • 18 Mars 2011 à 22h05

        François Miclo dit

        Du coup, j’ai de fortes craintes que tu me doives une bière. On n’avait rien parié ? Pas grave : je prendrai autre chose.

        • 19 Mars 2011 à 10h51

          Saul dit

          je crains que ce ne soit vous qui devez une bière François Miclo…les troupes loyalistes sont en train d’entrer à Benghazi, là maintenant…et toujours p

        • 19 Mars 2011 à 15h30

          François Miclo dit

          Saul, le déploiement de forces dans une opération extérieure ne se fait pas au claquement de doigts.

    • 17 Mars 2011 à 9h10

      Impat1 dit

      ….”Et « quand la sédition libyenne sera écrasée », on pourra se congratuler de notre sérieux ? “…
      Les gens “sérieux” ne seraient ils pas l’occurrence ceux qui ne voient pas plus loin que le bout du moi et du mois ? 

      • 17 Mars 2011 à 14h42

        Saul dit

        qui a parler de sérieux Impat ?
        voir ma réponse à newaradigm, chaque fois qu’on l’ouvrira, on ne sera plus pris au sérieux, on pensera de notre pays “c’est bon rien à craindre de la France, elle n’a que d’la gueule…comme d’hab”