Les derniers événements de Mossoul décrivent une débandade des djihadistes de l’État islamique, confrontés à une intervention des Kurdes, et à une guérilla sur leurs arrières qu’ils ont eux-mêmes suscitée par leurs excès. Alors que le flot des atrocités commises par les djihadistes inondait les médias occidentaux, conférant à leurs auteurs une aura toute-puissante, l’État islamique autoproclamé de Mossoul était en réalité très fragile dès le début.

Mis en difficulté en Syrie par son rival djihadiste, le Front al-Nosra, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) avait cherché refuge dans les territoires sunnites irakiens, où il avait conclu une alliance avec d’ex-baasistes. Les anciens cadres de Saddam Hussein ont en effet toujours été à la pointe de la rébellion contre les États-Unis et le régime chiite de Bagdad. Ils ont aidé les djihadistes à s’emparer de Mossoul, où ils jouissaient de complicités, ce qui fut chose faite, le 10 juin dernier. Sans l’appui des Naqshbandit, miliciens baasistes encadrés par des officiers de l’ancienne armée irakienne, l’EIIL n’aurait pu s’emparer seul de la deuxième métropole d’Irak. Signe de l’alliance victorieuse entre les deux groupes, le nouveau gouverneur de Mossoul nommé par les rebelles est issu de l’ancien régime, et Izzat Ibrahim al-Douri, vice-président de feu Saddam Hussein, et dirigeant le Parti Baas clandestin, a alors appelé à la « libération » de l’Irak sous la bannière de l’EIIL.

Mais très vite, la coalition des insurgés a volé en éclats. Financés et pilotés par l’Arabie saoudite et le Qatar, les djihadistes avaient pour mission absolue la création d’un État islamiste sunnite à l’intérieur de l’Irak, pour nuire au régime chiite de Bagdad et à l’Iran. La proclamation très médiatisée d’un “califat” obéissait à cette stratégie dictée par les pétromonarchies. Cet État islamique, imposant une Charia insupportable, n’entrait pas dans les plans des baasistes, toujours perçus comme des laïcs « apostats » par les djihadistes, ni dans les attentes de la population sunnite, au départ prête à collaborer avec la rébellion contre le gouvernement de Bagdad. Dès fin juin, la guerre est déclarée entre djihadistes et baasistes.

Début juillet, les hommes de l’État islamique décapitent les groupes baasistes à Mossoul, en enlevant une centaine d’officiers de l’ancienne armée irakienne. La purge de leurs rivaux permet aux djihadistes d’avoir les mains libres pour imposer leur loi. L’élimination des chrétiens, dont certains monastères, comme celui de Mar Benham, situé entre Mossoul et la ville chrétienne de Qaraqosh, étaient contrôlés par les baasistes, découlait directement de cette guerre civile entre rebelles, et de la victoire des djihadistes sur leurs adversaires.

Une victoire cependant de courte durée. Pendant tout le mois de juillet, les djihadistes procèdent à une épuration religieuse de Mossoul, contre les chrétiens, les chiites, la mosquée du prophète Jonas, par rejet wahhabite du culte des saints. Cette frénésie, qui s’accompagne de pillages, de racket et de mariages forcés aussitôt consommés, trahit la fragilité du pouvoir djihadiste. Celui-ci s’aliène la population sunnite de Mossoul, par son application rigoriste de la Charia. De plus, en s’attaquant aux baasistes, l’État islamique ouvre un front intérieur: expulsés de la ville, les Naqshbandit y reviennent et suscitent une guérilla contre les djihadistes, dont beaucoup sont des combattants étrangers à l’Irak.

L’offensive kurde semble sonner le glas de l’éphémère califat de Mossoul, dont les séides chercheraient à s’échapper, en conquérant de nouvelles villes de moindres importance. Toutefois, si Mossoul est libérée des djihadistes, l’instabilité n’est pas prête de s’arrêter. En effet, les Kurdes, qui jouissent depuis 2003 d’une quasi-indépendance, pourraient bien en profiter pour annexer Mossoul, ville majoritairement arabe. Une perspective intolérable pour la population locale, et pour l’État central irakien.

Surtout, tant que la minorité sunnite, au pouvoir sous Saddam Hussein, n’aura pas été réhabilitée par le régime chiite irakien, leur participation aux rébellions, qu’elles soient islamistes ou nationalistes de type baasistes, se poursuivra dans le « Triangle sunnite » (Falloujah, Tikrit, Ramadi), proche de Mossoul et de Bagdad. Il est à ce titre urgent que les fidèles de l’ancien régime, qui sont encore assez forts pour avoir donné la victoire aux djihadistes, puis précipité leur défaite, soient grâciés. Mis à part une veille garde sincèrement nostalgique de Saddam Hussein, les baasistes sont surtout des sunnites qui ont payé le prix fort de la « dénazification » opérée par les États-Unis en 2003 contre un million de fonctionnaires irakiens, et aggravée par la vengeance des chiites au pouvoir. Leur mise à l’écart de la société doit cesser pour éviter l’apparition de nouveaux monstres, nés d’alliances objectives suscitées par l’aveuglement stratégique occidental.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21604150_000008. 

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Pierre Jova
Journaliste, spécialiste de l'actualité internationale et de géopolitique...Journaliste impertinent se proposant de décoder l'actualité internationale et la géopolitique. Liberté de ton et précision garanties. Retrouvez-le aussi sur FigaroVox, Cahiers libres, L'Edito.fr et son blog Jovabien.
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