De quoi Yasser Arafat est-il mort ? Et si sa mort n’a pas été naturelle, qui l’a tué ? Voilà les deux questions qui dominent la couverture médiatique de l’enquête pour assassinat conduite depuis août par trois juges d’instruction de Nanterre. Dans le cadre de cette procédure judiciaire, le corps d’Arafat a été exhumé hier, des échantillons ont été prélevés et confiés à des équipes de médecins légistes français, suisses ainsi – à la demande des Palestiniens- qu’à des experts russes. Lors du précédent épisode de ce feuilleton à rebondissements, l’Institut de radiophysique de Lausanne avait détecté une quantité anormalement élevée de polonium sur les effets personnels du Raïs confiés à sa veuve Souha Arafat.

Clin d’œil de l’histoire ou signe des temps, l’exhumation de la dépouille de l’ancien président turc Turgut Özal vient également de révéler une dose anormale de polonium, alimentant les rumeurs d’empoisonnement. L’ex allié turc d’Israël aurait-il eu recours aux mêmes méthodes que le FSB russe, qui avait employé des doses phénoménales de polonium pour empoisonner mortellement son espion rebelle Litvinenko à Londres ? La paranoïa gagne vite une opinion gavée de séries comme Les Experts ou NCIS et séduite par la théorie du complot. Pourtant, comparaison n’est pas raison. L’empoisonnement de Litvinenko, une authentique opération au polonium, avait rapidement laissé des traces flagrantes sur le physique de sa victime avant son agonie. Rien de tel n’est arrivé à Arafat, ce qui n’empêchera bien évidemment pas les spéculations de fleurir.

Pour l’opinion publique palestinienne et arabe, le rôle des enquêteurs n’est pas de chercher la vérité mais de valider leur thèse. Pour s’en rendre compte, il suffit de se poser la question suivante : et si les enquêteurs concluaient que Yasser Arafat était mort de cause naturelle, les Palestiniens accepteraient-ils ce constat ? La réponse est évidemment non.
L’exhumation d’hier répond avant tout à des impératifs politiques, loin des démarches scientifiques et juridiques dans laquelle on la drape. Contrairement à ce que certains font croire, la vérité n’est pas à portée de microscope. De toute façon, la plupart de ceux qui conjecturent autour de la responsabilité du Mossad dans la mort d’Arafat estiment que l’affaire est entendue : soit l’empoisonnement sera prouvé, soit l’absence d’éléments compromettants attestera le fait qu’ « on nous cache tout, on nous dit rien ». Les enquêteurs n’ont plus qu’à valider leur hypothèse ; encore que dans le cas contraire, les conspirationnistes auraient bien entendu raison…

Il y a pourtant fort à parier que les résultats des analyses des échantillons et les conclusions des enquêteurs ne désigneront pas de coupable ou d’assassin. Même si la présence de poison était détectée, il faudrait en outre démontrer qui l’a administré, quand et comment, ce que l’enquête n’est évidemment pas en mesure de faire. Toute cette agitation n’est donc rien d’autre que le produit d’une cascade de chantages : politiquement il est impossible pour la France de classer sans suite la plainte de Madame Arafat et pour les dirigeants palestiniens de faire autre chose que coopérer pleinement avec l’enquête. Tout le monde craint d’attirer les soupçons sur lui et de donner du grain à moudre aux complotistes.

Il faudra sans doute plusieurs décennies pour élucider l’énigme de la mort d’Arafat. Après la mort des principaux protagonistes, la question sera peut-être dépassionnée, et la réponse davantage à chercher dans des cartons archivés que dans la dépouille du leader palestinien.

*Photo : rogimmi.

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