Moralisation: les politiques ne sont pas des saints | Causeur

Moralisation: les politiques ne sont pas des saints

Et c’est tant mieux!

Auteur

André Sénik
Professeur agrégé de philosophie

Publié le 07 juin 2017 / Politique

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François Bayrou présente sa loi sur la "moralisation de la vie publique" au ministère de la Justice à Paris, 1er juin 2017. SIPA. 00809406_000015

Une seule chose est légalement exigible de nos élus : c’est le respect de la loi. C’est de ne pas faire ce qui est interdit par la loi et par le droit positif. Pas d’être moralement infaillibles.

La loi distingue le permis de l’interdit, alors que la morale distingue le bien du mal. C’est plus qu’une nuance. La loi et le droit sont des données positives et objectives, alors que le jugement moral est l’affaire des consciences, qui sont subjectives et diverses. Il y a évidemment un rapport entre les deux : la loi et le droit doivent interdire ce qui est jugé collectivement comme un mal à ne pas tolérer.

Mais la confusion entre les deux est le pire des dangers pour la démocratie. La preuve en est donnée par la Terreur qui remplaça le règne du droit par celui de  la Vertu.

La distinction entre le droit, la morale et la politique, c’est la base même de l’État de droit

Voici d’ailleurs un exemple incontestable en sens inverse prouvant que la morale n’est pas le droit ; les gens moralement bien intentionnés qui aident de façon bénévole les clandestins pour des raisons humanitaires sont moralement impeccables, et ils sont néanmoins fautifs au regard de la loi. La distinction entre le droit, la morale et la politique, c’est la base même de la démocratie moderne et de l’État de droit. C’est pourquoi il est bon d’avoir abandonné la formulation « moralisation de la vie publique ».

Cette distinction n’empêche pas que nous restions forcément tiraillés entre des exigences légitimes et de sens opposés.

Du côté de la moralité, il est juste que les électeurs soient informés des éventuels « vices » privés des candidats même si ces « vices » ne tombent pas sous le coup de la loi : Bill trompait Hillary, Mitterrand avait une fille cachée, etc. Les électeurs peuvent en tenir compte s’ils le veulent, mais il ne faut pas que ce soit un motif légal d’écarter un candidat. Car la bonne moralité des élus n’est pas l’essentiel en politique : il paraît que si le monde libre a combattu Hitler, ce n’est pas parce qu’il couchait avec Eva Braun sans être marié avec elle.

Mais, du côté politique, la loi ne doit surtout pas exiger des candidats qu’ils soient moralement insoupçonnables, c’est-à-dire incorruptibles.

Puisque l’opinion publique exige à bon droit que ses élus n’abusent pas de leur position d’élus pour des profits personnels, eh bien ! la loi qui va bientôt préciser ce qui sera désormais interdit – ou pas – apporte la bonne réponse, la réponse légale, à cette exigence.

Nous considérons en France que tout ce qui n’est pas permis est interdit

Cette loi ne saurait être rétroactive. Il ne faut punir aujourd’hui que ce qui était punissable au moment des faits, et maintenir l’innocence de ceux qui ont profité hier de lois qui sont jugées aujourd’hui trop laxistes.

L’actuelle campagne de moralisation a fait de nous des voyeurs sadiques auxquels elle offre un ersatz d’exécutions publiques en place de Grève.

Cette campagne a remis en lumière une caractéristique illibérale bien de chez nous : nous considérons en France que tout ce qui n’est pas permis est interdit, au lieu de penser que tout ce qui n’est pas interdit est permis, comme c’est pourtant énoncé formellement dans la Déclaration des droits de  l‘homme. « Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas. »

>> A lire aussi: La morale n’a rien à voir avec la politique

Vouloir se doter de dirigeants parfaitement moraux, incorruptibles et insoupçonnables, comme devait l’être la femme de César, est un fantasme et une fausse piste qui remonte à l’Antiquité. Platon voulait que la Cité forme des philosophes-rois qui seraient rendus imperméables à toutes les tentations qu’offre le pouvoir.

Kant pose à son tour la même question : comment le peuple, qui a besoin d’un maître pour obéir aux lois, peut-il trouver un chef suprême qui soit « juste en lui-même et être pourtant un homme. » Kant conclut que « cette tâche est la plus difficile de toutes, et que sa solution parfaite est même impossible : dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l’homme, rien ne peut être taillé qui soit tout à fait droit. » (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, sixième proposition).

Abandonner la quête de l’Incorruptible

En réalité, la solution est tout à fait possible dans le cadre d’une société démocratique, et elle apparaît dans le texte de Kant au détour d’une phrase, quand il note que « parmi les prétendants au pouvoir suprême,  chacun abusera toujours de sa liberté si personne n’exerce sur lui un contrôle d’après les lois. »

Or nos démocraties se passent de maîtres suprêmes parce que le peuple et le Droit sont là pour exercer sur les élus « un contrôle d’après les lois. »

D’ailleurs, quand bien même il existerait des saints, je veux dire des êtres humains qui n’ont même pas besoin de résister à la tentation, pourquoi exiger cette sainteté de gens qui sont élus par le peuple pour le diriger pendant que ce même peuple les tient sous son contrôle et sous celui du droit?

Les élus sont des humains comme leurs électeurs, pas des saints.

Autrement dit, au lieu de vouloir dépendre de la moralité des hommes politiques, il est plus sûr de compter sur le contrôle et la sanction par le droit.

Le plus raisonnable en politique serait donc d’abandonner une bonne fois pour toutes la quête de l’Incorruptible, l’inquisition permanente qui entraîne  le règne du soupçon et de la délation, et de faire reposer l’indispensable confiance des citoyens envers leurs élus sur la transparence, le contrôle et si besoin est, sur la sanction des abus de pouvoir.

Et laissons la Vertu à ceux que la Terreur fait jouir.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 8 Juin 2017 à 22h48

      Ghislain dit

      À chaque fois que je lis ce lieu commun (confer le titre de l’article), je tique. L’histoire ne manque pas de saints ayant exercé efficacement le pouvoir. Un saint, ce n’est pas un mystique évaporé. Il y a des saints pour tous les goûts, à tous les échelons de la hiérarchie sociale.
      Comme je l’ai écrit ailleurs (permettez-moi de me citer) : Les saints sont des êtres humains avec leurs qualités (dont l’aptitude à gouverner, à savoir trancher, peut faire partie) et leurs défauts (peut-être une propension à l’autorité), confrontés à la réalité dans sa complexité et dans sa crudité.
      Une certaine exemplarité morale et l’aptitude à gouverner ne sont absolument pas incompatibles. Quelle drôle d’idée reçue !
      Être un saint, ce n’est pas avoir été « moralement infaillible », ni « moralement impeccable » mais avoir fait de son mieux à un moment de sa vie et jusqu’à la fin de sa vie.
      Quand vous dites que « les gens moralement bien intentionnés qui aident de façon bénévole les clandestins pour des raisons humanitaires sont moralement impeccables », c’est plus que douteux. Vous savez comme moi que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Un acte n’est pas « moralement impeccable » parce qu’il part d’un bon sentiment. Je ne suis pas casuiste, et vous non plus, mais quand même, un peu de rigueur !
      Mais où avez-vous lu ou entendu que les saints seraient « des êtres humains qui n’ont même pas besoin de résister à la tentation » ? L’intérêt des vies de saints réside précisément dans leur combat contre la tentation où les emporte leur nature humaine.
      Les saints sont des êtres humains. Mais peut-être voulez-vous dire que les élus ne sont pas des anges ? Là, nous sommes d’accords. Les élus ne sont pas des purs esprits.

    • 8 Juin 2017 à 16h56

      PSR07 dit

      ???

    • 8 Juin 2017 à 10h54

      Caminho dit

      Tout jeune sa mère disait de lui “il a un tête de traître”.

    • 8 Juin 2017 à 10h49

      cloberval dit

      Selon les bonnes pratiques de nos experts religieux un saint n’est définitif et consacré qu’après qu’on en ait vu la fin mais pour toutes ses activités et toute sa vie.
      Pour Bayrou il semblerait que la sainteté soir limitée à un seul poste et 3 mandats consécutifs. Bientôt le grand jeu des saints élus sera le saute-mouton d’un poste consécutif à un poste pas consécutif.
      Le pêché de retournement de veste est aboli et la clarté politique est moins nécessaire que la transparence.

    • 8 Juin 2017 à 9h50

      Jacquou dit

      “Les électeurs peuvent en tenir compte (de ces vices)s’ils le veulent, mais il ne faut pas que ce soit un motif légal d’écarter un candidat”
      Encore faudrait-il que le”système” ne fasse pas écran et diffuse l’info. Il parait que le tout Paris savait pour Mazarine et pour DSK, mais pas nous.
      La méfiance du peuple est sans doute due aux dysfonctionnements du système. Après tout, qu’on l’aime ou pas, force est de constater que la grande majorité des “affaires” ont été dévoilées par le Canard et non par les organismes officiels de controle.

    • 8 Juin 2017 à 7h49

      BERNARD.GD dit

      Les politiques ne sont pas des saints ,sauf Bayrou ,bien sûr .

    • 8 Juin 2017 à 5h06

      eclair dit

      Il ne s’agit pas de morale!

      il s’agit de privilèges votés par les élus!

      Quand on parle de morale, il s’agit de botter en touche pour ne pas changer des lois iniques!

      A entendre l’auteur la loi est parfaite.

    • 8 Juin 2017 à 0h25

      Pablo Mouette dit

      donc permis ? Vous remarquerez d’ailleurs qu’à aucun moment lors de mon questionnement il n’est question de terreur, mais plutôt de bienveillance et de respect. Mais je ne voudrais surtout pas passer pour un père la morale ! Cordialement. Pablo Mouette.   

    • 8 Juin 2017 à 0h22

      Pablo Mouette dit

      , il me semblerait tout à fait normal que ce soit condamné par la loi. Nous sommes alors passé de morale privée à morale publique. Je vous invite d’ailleurs à consulter un ouvrage très riche en enseignements : « Pilleurs d’Etat » de Philippe Pascot édité chez Max Milo ; après lecture, je pense que vous aurez une idée tout à fait différente à propos de la nécessité de « moralisation » de la vie publique. Je ne pense pas que vous ayez conscience de la somme d’abus légaux existants, vous vous rendrez facilement compte des dérives immenses. D’ailleurs, je pense que vous admettrez qu’en appeler à Kant ou Platon pour justifier les errements de nos élus actuels est, au mieux indélicat, au pire irrespectueux. Certains passages de votre texte donnent lieu à plusieurs questions. « Puisque l’opinion publique exige à bon droit que ses élus n’abusent pas de leur position d’élus pour des profits personnels, eh bien ! La loi qui va bientôt préciser ce qui sera désormais interdit – ou pas – apporte la bonne réponse, la réponse légale, à cette exigence. » Ne s’agit-il pas ici, clairement, d’une exigence de morale élémentaire que vous proposez de faire passer sous le coup de la loi ? « Les gens moralement bien intentionnés qui aident de façon bénévole les clandestins pour des raisons humanitaires sont moralement impeccables, et ils sont néanmoins fautifs au regard de la loi » Ne serait-il pas nécessaire dans ce cas, comme dans le cas précédent, de faire évoluer la loi afin qu’elle s’adapte à cette autre exigence de morale élémentaire ? « Nous considérons en France que tout ce qui n’est pas permis est interdit, au lieu de penser que tout ce qui n’est pas interdit est permis » Prenons l’exemple d’une intervention militaire à l’étranger. Selon certaines considérations, bombarder un site rempli de civils dans le but d’exécuter un chef djihadiste parfois mal identifié et même absent n’est pas interdit par la loi. Si je suis votre raisonnement, le meurtre de personnes innocentes serait

    • 8 Juin 2017 à 0h21

      Pablo Mouette dit

      Monsieur Sénik. Je suis sans doute une petite nature mais ce qui me terrorise à la lecture de votre texte est ce cynisme qui semble vous caractériser et ce que j’appellerai une forme de malhonnêteté intellectuelle que j’espère fortuite. Il ne vous aura pas échappé que le changement d’appellation que vous félicitez : passage de « moralisation de la vie publique » à « loi pour la confiance dans notre vie démocratique » ressemble plus à un tour de passe-passe visant à ne pas mettre dans l’embarras certains collaborateurs qui auraient bien du mal à en appeler à « la morale » compte tenu des reproches qui leur sont faits. D’ailleurs le nouvel intitulé fait référence à la « confiance », notion au moins aussi subjective que celle de « morale » et qui ajoute encore plus au flou artistique de ce théâtre de dupes. « J’aperçois volontiers dans le pouvoir de donner confiance le premier effet et comme la pierre de touche de la moralité » Caillois. Nous y revenons à cette idée de moralité. Pour nos gouvernants, abandonner le terme de « moralisation » m’apparait comme un aveu d’impuissance, une incapacité à pousser assez loin l’entreprise audacieuse initialement promise. En effet, les mesures présentées par Monsieur Bayrou que nombre de spécialistes applaudissent, me semblent relever du bon sens le plus élémentaire, le but n’est-il pas ici de faire passer à l’état de loi un certain nombre d’exigences morales ? En effet, la moralité est affaire de conscience personnelle, cependant il me semble indispensable de dissocier les questions de morale d’ordre privé qui n’ont aucune influence sur la vie de milliers de concitoyens (les exemples que vous avez énoncés me semblent bien choisis) des questions de morale touchant à la sphère publique ; prenons l’exemple d’un coiffeur payé par un élu 10000 euros par mois ; que cet élu décide de payer son coiffeur une telle somme ne regarde que lui et sa morale ; cependant s’il le paye sur les deniers de l’Etat et donc en profitant de l’argent du

    • 7 Juin 2017 à 23h21

      Livio del Quenale dit

      allez va ! encore un peu de fumé de l’encensoir vertueux !

      Après  tous ces excès de la hollandie, ils auront beau faire, “passer à confesse” se refaire une virginité et une nouvelle figure pour remplacer celle que l’on a perdue et on repart. Ces gens n’ont pas de figure, ni de miroirs chez eux et même les fuient quand ils sortent.

    • 7 Juin 2017 à 23h19

      kriktus dit

      quand les hommes politiques sont médiocres la vertu devient indispensable. s’ils ne le sont pas alors la révolution couve.
      Maintenant, il est facile pour les macronistes de pondre ce genre de texte alors que ce sont les leurs qui s’engluent à leur tour dans les affaires.

      Intransigeant avec ses ennemis et complaisant avec soi-même: voila la maxime qui s’applique à la politique actuellement et d’ailleurs pas uniquement sur le sujet de la corruption.