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Dès le début, ça promettait. Je vous raconte tout : à 18 heures tapantes, j’étais encore dans mon auto, j’ai donc suivi les cinq premières minutes du débat sur Europe1, et si je sais téléphoner en conduisant, ouvrir une bouteille d’eau avec les dents ou dégager mon paquet de Gitanes de sa gangue de cellophane, je ne sais hélas pas prendre de notes au volant. Résultat, alors que les candidats étaient interrogés sur la première mesure qu’ils prendraient en cas d’élection à la magistrature suprême, j’ai dû retenir leurs laïus de tête, tout en veillant à n’écraser personne de connu dans mon quartier.

Parlaient tout d’abord, par ordre d’apparition à l’écran Ségolène Royal, Martine Aubry, puis François Hollande. Eh bien, cinq minutes après, une fois arrivé chez moi, j’étais bien incapable de dire qui qu’avait dit quoi parmi ces trois-là. Excusez-moi les amis, je ne peux même pas vous dire ce que feraient Ségo, Martine et François, une fois installés dans le fauteuil de Nicolas – sauf à tricher en allant pomper sur les sites des voisins. Honnêtement, je ne crois pas que la honte soit pour moi. À preuve, je me souviens très distinctement du scénario spécial Jour J de Montebourg : mise sous tutelle des banques « pour garantir vos économies et leur interdire de spéculer avec votre argent » et loi contre l’évasion fiscale. Et n’allez pas croire que cette mémoire sélective soit liée au fait que je soutienne, et avec enthousiasme, la candidature Montebourg depuis ce printemps. Je me souviens tout aussi clairement du plan Valls, centré, lui sur les institutions : un « vrai Premier ministre », la revalorisation du parlement et interdire à l’exécutif d’intervenir dans les affaires de justice (suivez mon regard, Edgar).

Viennent ensuite les choses sérieuses, enfin disons un rien plus sérieuses que le droit au mourage dans la dignité[1. Il n’y aura pas trace dans ce papier de Jean-Michel Baylet, un peu comme dans le monde réel] puisque le programme des festivités couvrait essentiellement les questions économiques et sociales avec, au dessert, un brin d’insécurité, d’immigration et d’affaires politico-judiciaires.

Pour aller vite, sur les questions liées à la Crise, tout le monde, sauf Valls, a bougé vers des politiques plus régulatrices, pour ne pas dire plus dirigistes, pour ne pas dire carrément étatistes. L’aggravation de la situation monétaire mondiale, y compris depuis le premier débat, a remis quelques pendules à l’heure et quand Barroso lui-même prend position pour la Taxe Tobin, chacun doit se repositionner. Mais cet aggiornamento des trois « gros » candidats se fait à la marge. Hollande saupoudre son programme de mesures interventionnistes, Aubry en fait un peu plus, et Ségo encore un peu plus. Parfois, celle-ci marque quasiment Arnaud à la culotte, comme par exemple sur les coopératives. Depuis le débat de France2, Ségo a perdu cinq points dans les sondages, qui sont allés direct dans les poches d’Arnaud. De là à penser que ceci explique cela…

Mais si les trois poids lourds ont mis de l’interventionnisme dans leurs playlists, ils l’auront fait au coup par coup, de ci de là, cahin-caha. Pas facile de démondialiser en restant dans les clous de Maastricht. Du coup, Montebourg n’a pas eu trop de mal à souligner les contradictions de ses trois petits camarades, à mettre en relief leur libre-échangisme inavoué et un rien honteux, et à leur donner des convulsions à chaque fois qu’il les provoque en osant carrément le mot « protectionnisme » en lieu et place de l’habituel euphémisme de « démondialisation». Son solo, Arnaud l’entonnera avec brio dans chacun des domaines abordés, notamment les hausses de salaires.

A contrario, ou plutôt en parallèle Valls, lui, maintient mordicus un cap social-libéral chimiquement pur. Justice sociale, certes, mais sans démagogie budgétaire ou orgie salariale : relance par l’offre, formation professionnelle, économie exportatrice, intégration européenne renforcée, etc. Pas ma tasse de thé à 100%, ceux qui me connaissent l’auront deviné, mais une cohérence inattaquable, servie par une fougue, une sincérité et une langue limpide, qui, pour les années à venir, renverront DSK au vestiaire bien plus sûrement que les suites de l’affaire que vous savez. Au passage, Manuel, qui défend l’idée d’une TVA sociale, répondra avec beaucoup de dignité et de fermeté à une attaque assez mesquine de mon homeboy Montebourg (« Vous dites pareil que Copé! »). A cet instant, Valls, très énervé, aurait pu sombrer dans la baston de cour d’école (et par exemple rétorquer que le protectionnisme était aussi revendiqué par une candidate pas vraiment socialiste). Au lieu de quoi Manuel expliquera, de façon assez solennelle, qu’il est de gauche quand il parle de TVA sociale, tout comme il reste de gauche quand il parle d’insécurité ou de laïcité : « Personne ici n’a le monopole de la gauche ». Arnaud Montebourg ne lui répondra pas. Il a eu raison.

De laïcité, on ne reparlera d’ailleurs pas, en revanche, on causera vers la fin du débat d’insécurité, d’immigration et d’affaires, sans que s’expriment, à mon avis de différences de fond, sauf sur l’affaire Guérini, où l’on a bien cru que Martine allait nous faire un collapsus en direct quand Montebourg a expliqué qu’on risquait d’avoir du mal à donner des leçons de morale à Sarkozy quand le patron du PS marseillais était poursuivi pour association de malfaiteurs.

A l’arrivée, donc, mon impression du premier débat se trouve renforcée : parmi les cinq prétendants sérieux, les deux petits nouveaux sont non seulement les seuls à faire des propositions simples (allez donc demander à votre voisin de palier ce qu’est exactement « le contrat de génération »), mais aussi les seuls à afficher une ligne directrice claire. Bien sûr, en l’état actuel des choses, et compte tenu de la pression, hélas bien réelle, des sondages, il y peu de chances que ces idées tranchées l’emportent chez les participants à la primaire. Quelles que soient leur attirance pour les idées de Manuel ou Arnaud, beaucoup préféreront, et c’est bien humain, jouer la sécurité, et assurer le coup en choisissant un candidat sans aspérités, et donc plus à même de rassembler les socialistes, la gauche et enfin les Français.

Raisonnement imparable ? Pas tout à fait, chers camarades. En 2007, la présidentielle n’a pas vraiment été gagnée par le candidat le plus lisse qui soit. Et en 2002, on se souvient comment s’est terminée l’ascension irrésistible du plus rigoureux, du plus gestionnaire, du plus responsable des candidats de gauche…

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