Kiosque à journaux, Grèce. image : la règle du jeu

Après tout, il n’y a pas de raison, moi aussi, je sors du silence. J’ai été violé par Dominique Strauss-Kahn. D’accord, je ne suis pas une femme, je suis un archétype. Il n’empêche, je ne peux demeurer silencieux plus longtemps. J’ai été violé par les oreilles et par l’esprit. Et ce, depuis des mois, des années et avec la complicité active d’une part des médias et même d’hommes politiques de droite.

Je suis un électeur de gauche. Voilà, c’est dit.
Parfois je suis communiste, parfois je suis écologiste mais le plus souvent je suis socialiste. Par exemple, je pense que le périmètre du marché doit être limité et que l’éducation, la santé, l’énergie, voire une partie du crédit doivent en être exclus. Je suis partisan d’un niveau de protection sociale très élevé qui permettent de réduire les inégalités et de donner aux gens l’impression qu’ils vivent en société et non dans le fameux poulailler libre visité régulièrement par des renards libres.
Il arrive qu’on m’appelle le peuple de gauche, l’appellation a ressurgi avec les célébrations de ce 10 mai 1981 qui semble si lointain aujourd’hui. On se demande où je suis passé. Certains me repèrent dans la foule des abstentionnistes, d’autres m’identifient chez les sympathisants de Marine Le Pen. Et ça ne va pas s’arranger, surtout si la campagne présidentielle se met à ressembler à une série policière du dimanche après-midi, en vertu de la spécialité très américaine qui fait que l’image du réel est plus réelle que le réel – ainsi, en banalisant la torture à l’écran, Jack Bauer a-t-il préparé le public à Guantanamo.

Je vous dois une précision : je suis un électeur de gauche resté à gauche. Un vrai. Pas un adhérent à 20 euros du PS cuvée 2007, quand Ségolène était la candidate favorite de la droite et des sondages.
Et je maintiens mes déclarations. J’ai été violé par DSK. Parfois, il y avait Moscovici avec lui et puis aussi un certain Cambadélis. Un jeune brun aussi s’y mettait, Manuel Valls. Il y en avait un autre, mais comme il trouvait qu’on n’allait pas assez loin avec moi et que ça ne ressemblait pas assez à du porno-gonzo idéologique, il est allé voir en face. Jean-Marie Bockel, il s’appelait. Au moins, il m’a laissé tranquille. Il est allé draguer l’électeur de droite, ce n’est plus mon problème.

En attendant, vous ne pouvez pas vous imaginer ce que j’ai subi comme attouchements législatifs, toutes ces années, avec cette bande de pervers, ces obsédés prêts à toutes les pratiques sociales libérales, sans oublier les privatisations sans vaseline. Et que je te mets la main à l’Etat-Providence, et que je te touche les acquis sociaux, et que je te bascule sur le lit du sécuritarisme, et que du temps de Jospin (qui faisait semblant de ne rien voir), et je te promène mon Comité d’Orientations des Retraites et ma LOLF devant le visage, et que je te fouette à coups de RGPP, ce qui va bien aider les autres à « réformer » comme ils disent ou à te faire bosser sur le trottoir patronal jusqu’à 67 ans et plus.
Cela ne s’est pas passé dans la chambre d’un hôtel new-yorkais, il n’empêche que j’ai été coincé et séquestré – et dans mon cas, il y a des témoins parce que ça s’est passé à l’échelle d’un pays, que dis-je, d’un continent. Et quand, en 2005, j’ai hurlé que ça faisait trop mal et que j’ai dit « non », eh bien DSK et les autres, ils ont fait semblant d’entendre « oui ». D’accord, ce coup-là, ce n’était pas DSK, c’était Sarkozy. Mais ils rigolaient bien, les salauds, de voir ma tête. Quand ils veulent quelque chose, rien ne les arrête.

Le problème, c’est que DSK appartient à mon camp. En théorie tout au moins. Me faire ça à moi, son électeur naturel, c’est quand même scandaleux. Et j’ai dû supporter, moi la victime, d’entendre célébrer sur tous les tons les mérites de mon tortionnaire : « DSK, La meilleure chance de la gauche » par-ci, « DSK, le sauveur du PS » par-là. Qui me croyait, moi, l’électeur de gauche quand je disais qu’il n’était pas ou plus de gauche ? On m’accusait de vouloir salir la réputation d’un homme responsable, moderne, bien sous tous rapports et on répétait que c’était moi le pleurnichard archaïque qui ne voulait pas me laisser faire alors que c’était si bon, mais si, mais si, j’allais voir, d’être moderne.

Le pire, avec DSK, c’est que l’on finit par aimer son bourreau. Le syndrome de Stockholm, ça s’appelle. Eh bien oui, j’avoue : malgré les sévices et les humiliations, je m’apprêtais à voter pour lui au second tour de la présidentielle, toute honte bue. Pour le passé, pour les promesses, pour la gauche dont il m’aurait murmuré le nom à l’oreille, le temps d’une campagne, avant, à peine élu, de recommencer à me la faire à l’envers.

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