Mignonne allons voir si la Halde

En France, dès qu’on ouvre un livre, on déterre un cadavre

Publié le 06 février 2009 à 16:17 dans Société

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Payé avec vos impôts et accueilli avec les compliments d’usage par l’ensemble de la presse subventionnée (du Figaro à Libé, donc), l’inénarrable rapport commandé, avalisé par la Halde sur les discriminations n’en finit pas de faire du potin, et c’est très bien.

Si comme l’a pronostiqué l’édito du mensuel Causeur, Ça craque dans le camp du Bien, un jour viendra où les deux coupables de cette agressions textuelle1, qui ont osé écrire : “Certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard Mignonne allons voir si la rose est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors”, rendront le pognon et seront jugés pour recel de détournement de fonds publics, ou mieux, comme le propose mon vieux camarade Michel Renard, pour “crime contre les humanités”.

En attendant ces jours meilleurs, une remarque s’impose : pourquoi Ronsard ? Je veux dire, pourquoi cette fixation sur Ronsard, qui est loin d’être le seul à avoir émis l’hypothèse qu’on était plus baisable à vingt ans qu’à quatre-vingts ; pourquoi dans leur chasse au snark, nos deux gogols ont-ils vu dans la sénophobie la seule discrimination qui appelle d’après eux une mise à jour du corpus ? Pourquoi, hein pourquoi ? Soit ils ont eu les chocottes d’un procès, et dans ce cas avec Ronsard c’est bordé. Soit ils attendent une rallonge budgétaire de Tonton Schweitzer et de Tata Pécresse pour décliner ad nauseam la liste multimédias des ouvrages et auteurs à proscrire.

En cette période de crise, c’est donc avant tout dans le souci de ne pas aggraver la dépense publique que je me suis proposé de dénoncer, bénévolement, quelques ouvrages logiquement destinés à l’autodafé. Pour plus de clarté, nous procéderons discrimination par discrimination

Les personnes d’âge différent, tout d’abord, Ronsard est loin d’être le seul à les avoir diffamées. Que nous dit Jacques Brel dans Les Vieux ?

“Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit…
Et s’ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux, l’enterrement d’une plus laide…”

On notera au passage une agression contre les personnes supposées laides. Un racisme peut en cacher un autre. Comme je parlais de ce scandale à Elisabeth, qui mieux que moi connaît la chanson, elle a attiré mon attention sur un autre intouchable made in France, Brassens, dont Les trompettes de la renommée tombe carrément sous le coup des lois en vigueur :

“Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes,
Si, comme tout un chacun, j’étais un peu tapette,
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelle ?
Mais je ne sache pas que ça profite à ces drôles
De jouer le jeu de l’amour en inversant les rôles,
Que ça confère à ma gloire une once de plus-value,
Le crime pédérastique, aujourd’hui, ne paie plus.”

Comme dirait le même, le temps ne fait rien à l’affaire, cinquante ans plus tard, on retrouve des horreurs similaires chez MC Jean Gab’1. Celui-ci, après avoir qualifié dans Paname Monsieur le maire de “Première tafiole de France”, explique tranquillement dans Mes 2 Amours :

“Faut esquiver le Marais
Faute d’avoir mal à la raie.”

Dégueulasse, non ? D’ailleurs qui n’aime pas les gays n’aime pas les humains, et plus spécialement les humaines. La preuve par Baudelaire dans Fusées : “Nous aimons les femmes à proportion qu’elles nous sont plus étrangères. Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste.”

Flaubert ne vaut guère mieux : “Les cœurs des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs emboîtés les uns dans les autres ; on se donne du mal, on se casse les ongles, et on trouve au fond quelque fleur desséchée, des brins de poussière – ou le vide.” (L’éducation sentimentale)

Le douloureux sujet des discriminations ethniques mériterait un rapport à lui tout seul : judéophobie chez Voltaire, négrophobie chez Hergé, jaunophobie chez Duras. Quant à l’islamophobie, elle s’est hélas insinuée partout, même chez les auteurs qu’on eut pu croire irréprochables, même dans le noyau dur de la doxa humaniste. C’est le cas par exemple de Jean Jaurès, dont le laxiste rapport de la Halde dit pourtant beaucoup de bien. Voilà un exemple de sa prose : “Quelle doit être notre ambition ? Que les Arabes et les kabyles, commandés par des officiers français, servent à la garde et à la police de l’Algérie, de telle sorte qu’une bonne partie de l’armée d’Afrique puisse, en cas de péril, aller à une autre frontière ; qu’ils entrent peu à peu dans nos mœurs politiques et participent à l’administration de rares affaires, enfin qu’ils deviennent le plus possible des producteurs. Mais si nous n’enseignons pas le français aux plus intelligents d’entre eux, comment pourrons-nous les subordonner à nos officiers ?” (Discours pour l’Alliance française, Albi, 1884, cité par Raoul Girardet : Le nationalisme français, Seuil, 1983.)

Accablant, non ? Franchement, alors que les rayons plaqués érable de nos Billy de chez Ikéa sont truffés de livres, cd et dvd pathogènes, quelqu’un peut-il me dire pourquoi la Halde, qui a montré la voie, s’est arrêtée au milieu du chemin ? On aurait espéré, pour le moins, une garantie de bonne fin. Et on n’ose pas écrire que c’est du travail d’arabe, de crainte de léser les blacks. La semaine prochaine, nous parlerons (en braille) des discriminations contre les aveugles, enfin, contre les minorités non-voyantes.

  1. Puisque ces deux cuistres ont outé Ronsard, moi aussi je balance les noms : Pascal Tisserant, maître de conférence “en psychosociologie”, et son étudiante Anne-Lorraine Wagner. On peut leur écrire à l’Université de Metz, qui transmettra vos compliments.

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  • 9 February 2009 à 6h59

    serge a. dit

    En passant on peut rappeler que le rapport dont il est question ici est l’”étude sur la place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires”. Effectivement “ses deux auteurs osent écrire” : “Certains textes pourraient contenir des stéréotypes…”. En cela ils répondent à la question posée. Question pas complètement stupide, remarques prudentes (et au conditionnel); pas d’appel à la censure ou à brûler des livres.
    Concernant le mauvais usage des deniers publics (“Payé avec vos impôts”, “… la presse subventionnée”, “rendront le pognon et seront jugés pour recel de détournement de fonds publics”), il doit y avoir largement pire.

  • 8 February 2009 à 15h38

    Raymond2 dit

    A Angel qui dit:
    “Mes propos ne sont pas delirants”
    Soit, croyez et dites ce que vous voulez mais il serait intéressant pour étayer vos dires que vous citiez des propos de madame Da Ponte concernant K., la mafia albanaise et cette “affaire” de trafic d’organes.

  • 8 February 2009 à 12h57

    Raymond2 dit

    A Didier qui dit:
    “Votre réaction me glace d’effroi”
    Vous êtes vraiment très sensible. Mais je ne vois pas ce qui vous fait croire cela. En tout cas je ne comprends toujours pas votre histoire de Molière et la Turquie dans l’Europe. Si ça, ce n’est pas un anachronisme….
    Quant au sonnet au temps pour moi: vous avez raison, j’avais en tête “Quand vous serez bien vieille” sur le même thème.

  • 8 February 2009 à 2h24

    didier dit

    A Raymond le second:
    Si je prends l’exemple de Molière, c’est tout simplement pour dire que les abrutis qui commentent Ronsard en termes anachroniques (et vont jusqu’à le censurer), pourraient réserver le même traitement à Molière (en pire : puisqu’ils le taxeraient en prime de « turcophobie »). Mais loin de moi la volonté d’ affirmer que les préjugés de jadis méritent d’être perpétués ! Me supposer une telle intention, c’est me faire un procès stalinien. Votre réaction me glace d’effroi: elle me fait pressentir ce que peut être le néo-stalinisme (ou le néo-maccarthysme, c’est pareil), de demain, J’ajoute que si vous connaissiez mieux le poème de Ronsard évoqué par Marc Cohen, vous ne diriez pas que c’est un sonnet, comme vous le faites dans un précédent message…

  • 7 February 2009 à 23h34

    Angel dit

    A Raylond de mes 2

    Mes propos ne sont pas delirants Bernard Kouchner etait representatn de l’ONU au Kosovo lorsque les premiers echos concernant le traffic d’organres humains sont sortis. Il a oblige les enqueteurs (de l’UE et de l’ONU) d’arreter leurs investigations. Le TPIY grace a Carla de Ponte a reouvert cette enquete. Mais la ne s’arrete pas ses liens avec la mafia albanaise.
    Ensuite un autre exemple du gout pour l’argent de ce monsieur il a pretendu que le travail force etait une tradition birmane pour justifier ses emoluments de la part de TOTAL.
    A vous de reflechir. Mais ce salon ne parle pas de causeur mais du magniqfique article de Cohen.

  • 7 February 2009 à 23h00

    Raymond2 dit

    Une suggestion à Angel qui écrit:
    “Attention des Raymond2 ou d’autres defenseurs de la “pensee correcte” risque de vous faire un proces.”
    Et si vous arrêtiez de dire des conneries? Je vous signalais juste que ce que vous disiez sur Kouchner était manifestement de la diffamation et que la diffamation était un délit. Maintenant vous en faites ce que vous voulez.. Moi, vous ne me diffamez pas, vous dites juste de grosses bêtises sur moi. S’il fallait attaquer tous les cons en justice, on n’aurait plus le temps de rien. De toute façon, on peut reprocher tout ce qu’on veut à Kouchner sauf d’être stupide: vous ne risquez donc rien car s’il tombait sur vos messages sur le trafic d’organes et la mafia albanaise, il aurait tôt fait de diagnostiquer en vous le délirant.

  • 7 February 2009 à 22h48

    Esteva dit

    Il faudra aussi épurer l’Île Mystérieuse de Jules Verne :

    page 373 :
    “À chaque nouvel objet, Pencroff poussait de nouveaux hurrahs, Harbert battait des mains, et Nab dansait… comme un nègre. ”

    page 473 :
    “L’adroit orang avait été merveilleusement stylé par Nab, et on eût dit que le nègre et le singe se comprenaient quand ils causaient ensemble.”

  • 7 February 2009 à 21h51

    Angel dit

    Felicitations Mr Cohen.

    Attention des Raymond2 ou d’autres defenseurs de la “pensee correcte” risque de vous faire un proces.

  • 7 February 2009 à 20h08

    Antoninus Lucretius dit

    @Ramond2
    Sénèque, précepteur de Néron, aurait surement voté Sarkozy. Il savait se faire bien voir des puissants. Enfin.. Jusqu’à un certain point. Quoique Sarko aussi, il ne vaut mieux ne pas lui déplaire. demandez à Villepin…
    Euripide, je ne sais pas trop. Besancenot peut être? Les Grecs aiment bien foutre le bordel.
    Platon, lui, aurait certainement voté Ségolène. Il était suffisamment con pour çà. Monothéiste impie..
    Quant à la légitimité de l’esclavage… Je suis très tenté, mais j’aurais peur de me retrouver avec la Halde aux fesses.
    Disons simplement qu’on a plutôt tendance à être contre l’esclavage sans être forcément contre l’esclavagisme..

  • 7 February 2009 à 19h25

    Lisa dit

    Si quelqu’un “dénonçait ” les propos de Sebag auprès de la Halde ?
    Les identitaires?*
    l’AGRIF ?
    Un peu de provoc ça fait du bien

  • 7 February 2009 à 18h49

    L’Ours dit

    Encore d’accord avec Raymond (ça devient une manie)
    d’autant que si on prend comme référence “le marchand de Venise” de shakespeare, on y trouvera quelques préjugés antisémites aussi bien qu’une attaque très fine de ces mêmes préjugés, ce qui, replacé dans le contexte de l’époque, est remarquable!

  • 7 February 2009 à 18h25

    marc cohen dit

    “Crime contre les humanités” est effectivement un trait d’anthologie. Je le dis d’autant plus tranquillement qu’il n’est pas de moi mais de mon old chap de la JC et de l’UEC, Michel Renard dont l’excellent site “contre l’inquisition pédagogiste” est en lien dans l’article. Michel est aussi le coauteur avec Daniel Lefeuvre de l’indispensable “Faut-il avoir honte de l’identité nationale ? (Larousse, 2008)

  • 7 February 2009 à 17h56

    ramon mercader dit

    @ marc cohen
    “crime contre les humanités”
    excellllllent !!!!!!
    @ robespierre
    sur le site de la halde,on vous pose la questioun “êtes vous victime”
    ouiiiiiiiii,je suis victimeuuuuuuu!!!!!!
    asile ,je demande asile!
    avec le président thaumaturge sommé de toucher les écrouelles du corps social,avec ses opposantes débordantes de compassion (oui,la compassion est une qualité si féminine ,parlez en à la drh qui ….),avec la charité obligatoire qui prend le doux nom de redistribution ,nous revoilà en pleine pensée médiévale voire même carolingienne.
    mais nous sommes les lollards de cette médiévité post moderne
    et nous grommelons en sourdine dans le fond de l’assemblée,dans ses ruelles et sur ses places.

  • 7 February 2009 à 17h05

    Raymond2 dit

    A Saphir qui dit:

    “au fait, vous en tirez quoi comme conclusion sur l’évolution de la liberté d’expression à travers les âges?”

    Ne me dites pas que vous pensez que la liberté d’expression était plus grande au XVIIe siècle qu’aujourd’hui. Si c’est ça le sens de votre remarque, on rêve…

  • 7 February 2009 à 16h51

    marc cohen dit

    Je, Marc Cohen, “un conducteur de Fenwick bourré dans un magasin de porcelaine” ?. Merdre, c’est la première fois que ce Marchenoir me fait rire, et en plus à mes dépens! Vais-je devoir lui pardonner comme au Bégaudeau! On verra…
    En attendant, sachez, que si j’avais voulu metrre le feu au lac, j’aurai parlé de “Smoke on the water” des vaillants Deep Purple. J’en ai d’ailleurs écrit une (excellente) adaptation en français. On en reparlera un jour (si que j’ai envie, na!)

  • 7 February 2009 à 16h36

    saphir dit

    @ Raymond2
    heureusement ,aujourd’hui la loi nous interdit de tels préjugés et égarements de la pensée…

    au fait, vous en tirez quoi comme conclusion sur l’évolution de la liberté d’expression à travers les âges?

  • 7 February 2009 à 16h17

    Stoemp dit

    Une solution s’impose et je suis surpris qu’elle ne soit pas encore venue à l’esprit de la Halde : il faut supprimer la littérature et interdire l’enseignement anxiogène de la lecture. Cela tombe sous le sens.

  • 7 February 2009 à 15h04

    Raymond2 dit

    A Didier qui dit:
    Et Molière, alors? Savez-vous en quels termes, dans l’Avare, est épinglé Harpagon? Je cite:
    “Ah, le juif ! Ah, l’Arabe !” Et ailleurs, on nous dit qu’Harpagon est un turc, qu’il est,(je cite) “d’une turquerie à désespérer tout le monde”. Sacré Molière ! en voilà un qui n’aurait certainement pas milité pour l’entrée de la Turquie dans l’union européenne !”

    Pour être précis, Cléante (et non Molière) dit: “Quel Juif, quel Arabe est-ce là!”
    Même en admettant que Molière ait employé des expressions de ce type, vous en tirez, excusez-moi de le dire, des conclusions débiles. Molière, faut-il vous le rappeler, vit au XVIIe siècle et les préjugés anti arabes, antisémites et anti turcs sont évidemment monnaie courante. Vous en tirez, vous, la conclusion que puisque Molière le disait, il est légitime de continuer à le dire et que Molière au XXIe siècle aurait les mêmes préjugés. Pourquoi ne pas soutenir aussi que la terre est plate ou que le soleil tourne autour de la terre puisque de grands esprits de l’Antiquité le pensaient ? Ou que l’esclavage est légitime puisque Cicéron possédait des esclaves? On pourrait multiplier les exemples à l’infini pour montrer l’absurdité de votre point de vue. Quant à votre dernière phrase, c’est le pompon! Vous n’auriez pas par hasard une idée aussi de ce que Sénèque, Platon ou Euripide auraient voté en 2007?
    Pour être complet et vous éviter une réponse inutile, j’ajoute que ce serait autre sottise, symétrique de celle que vous dites, ou bien de censurer ce passage (il est bien plus intéressant de l’expliquer) ou bien d’en tirer la conclusion que Molière est un méchant raciste.