Hommage à Michel Déon | Causeur

Hommage à Michel Déon

Le jeune homme vert du siècle dernier

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
Né en 1974, Thomas Morales est journaliste indépendant et écrivain.

Publié le 29 décembre 2016 / Culture

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Michel Séon. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30054876_000011.

Ce soir, les Hussards ont le cafard. Le maître s’en est allé, dieu sait où, à Spetsai, Madère, Kicolgan Castle ou Tynagh. Michel Déon avait élu domicile dans cette grande Europe, se moquant des frontières et des régimes politiques en place. Sa liberté d’écrire n’aurait supporté aucune contrainte gouvernementale. Du soleil brûlant des îles grecques à cette pluie fine britannique qui vient s’infiltrer dans les interstices de l’âme, il nous rapportait des romans au long cours où les hommes tentent de trouver leur chemin, parfois leur salut, dans les méandres de l’Histoire. Plus qu’un écrivain, c’est la littérature du XXème siècle qui défile au galop devant nos yeux embués et disparaît au loin, derrière un rideau de brouillard.

Enlumineur de l’existence

Dans la galaxie des réfractaires nostalgiques, des diffuseurs d’un bonheur fugace, des voyageurs hédonistes, des fidèles parmi les fidèles, Michel Déon laisse des œuvres majeures chargées d’une infinie colère sourde et d’un scintillement merveilleux. Il faut relire Déon dès aujourd’hui pour se ressourcer, pour retrouver cette puissance narrative, accepter de se laisser prendre par la main et berner par cet enlumineur de l’existence. Parmi les Hussards, il était le grand écrivain, celui qui avait quitté la zone de confort des courtes distances et d’un style flamboyant, stigmates des écrivains qui manquent de souffle et d’ardeur. Déon n’était pas asthmatique. S’il n’avait pas le piquant triste d’un Nimier, la drôlerie désarticulée d’un Blondin ou la frénésie intellectuelle du touche-à-tout Laurent, il avait, sans aucun doute, la patience, la ténacité, la sensibilité pour accoucher de romans-cathédrales. Inlassable architecte d’une époque chahutée, il en décelait toutes les failles et les grandeurs. Les autres hussards, ce cercle informel des années 50, se contentaient trop souvent d’un bon mot, d’une formule qui claque, d’un raccourci plein d’esprit; Déon, travailleur acharné, lorgnait du côté de Balzac ou Stendhal. Il ne voulait pas seulement amuser ou choquer ses lecteurs, il avait le désir profond de raconter le destin chaotique des hommes de sa génération.

« J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans »

Les Poneys sauvages, prix Interallié en 1970, répondait à la seule question qui lui importait vraiment : « Dans quel désenchantement ont vécu les déracinés de ma génération pendant et après la Seconde Guerre mondiale ? Seule la fiction permettait de parler d’eux tels que je les voyais, tel que je me voyais en leur compagnie dans ce siècle, avec une liberté que la Grande Histoire trop rigide n’autorise guère. Le roman reste le plus pénétrant instrument de connaissance du passé ». Sa vocation avait commencé tôt : « J’écris des romans depuis l’âge de quatre ou cinq ans » avouait-il dans la préface de ses Œuvres parues en Quarto Gallimard en 2006. Penser en ce jour à Déon, c’est revoir sa silhouette élégante émergée de la lande irlandaise, apercevoir ce sourire à peine esquissé, mi-moqueur, mi-tendre et se remémorer sa voix traînante, d’une précision clinique submergée parfois par une susceptibilité à fleur de peau. La marque des créateurs-batailleurs qui ont su canaliser leur feu intérieur pour ensemencer des histoires éternelles. Avec Déon, disparaît définitivement le squelette du XXème siècle, qui parlera après lui de Paul Morand, d’André Fraigneau, de Kléber Haedens, de Daniel Boulanger ou de François Périer, son camarade de Janson-de-Sailly qui lui vendit en 1934 la carte bleue de lycéen d’Action française.

Droit et bienveillant avec ses jeunes confrères

Un monde à jamais englouti où l’écriture soutenait les hommes, où les engagements du passé ne faisaient pas l’objet de sempiternels retournements idéologiques, où le romancier solitaire traçait sa ligne sans se flageller sur l’autel de la modernité. A l’heure où la versatilité des opinions est gage de succès, Déon ne tanguait pas, il était droit et bienveillant avec ses jeunes confrères. Depuis son élection à l’Académie en 1979, il régnait Quai de Conti par la seule force de ses écrits. Il imposait le respect. Il intimidait parfois. Il enchantait toujours quand, lassé de lire des romans vulgaires, nous reprenions, un soir de déprime, son Taxi mauve. Notre lecture était alors bercée par la voix hypnotique de Philippe Noiret, nous perdions pied avec la réalité, ne sachant plus où nous situer temporellement entre l’adaptation au cinéma d’Yves Boisset et la vérité du roman. Nous rêvions d’une Sharon sous les traits de Charlotte Rampling et lisions avec délectation cette phrase : « Elle aimait se balancer, nue sous sa robe de cotonnade claire, à la plus grosse branche d’un des chênes d’Inglewood ».

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    • 30 Décembre 2016 à 13h27

      ReCH77 dit

      “Pour les garçons de notre génération, il y eut de l’émerveillement à découvrir les romans de Michel Déon. Nous ne savions rien de la vie. Elle n’avait pas commencé. Nous avions dans les quinze ans. C’est l’âge idéal pour ouvrir “Un taxi mauve” ou “Les Poneys sauvage”. Les perspectives changeaient. Nous pensions que notre avenir ressemblerait à ça, que nous aurions des destins fracassants, hors du commun. En même temps, nous devinions que nous n’écririons jamais de livres comme ça. Nous n’en voulions même pas à l’auteur. Les livres de Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à aimer. La souffrance viendrait plus tard. De toute façon, on n’en parlerait pas. Appelons ça une morale. Elle en vaut bien d’autres.”

      Les premières lignes de l’évocation de Michel Déon par Eric Neuhoff, un petit livre épatant publié en 1994 aux éditions du Rocher.

    • 30 Décembre 2016 à 11h00

      Habemousse dit

      « Créateurs-batailleurs »

      Voilà deux mots qui collent à son physique et à son œuvre, au grand style : et puis il avait une qualité qui manque à beaucoup d’écrivaillons aujourd’hui , il savait regarder penser ses personnages.

      Le hasard, qui ne fait jamais que ce qu’il peut, m’a pris en pleine relecture du livre « Les poneys sauvages », commencée il y a une semaine..

      Michel Déon continuera à vivre 

    • 29 Décembre 2016 à 21h41

      CLALES dit

      “déracinés de ma génération pendant et après la Seconde Guerre mondiale”… Secrétaire de rédaction de L’Action française, il avait trouvé quelques racines et un job dans la Collaboration… La littérature n’efface pas tout…

      • 29 Décembre 2016 à 22h05

        Villaterne dit

        Pouvez-vous être plus précis sur ce “job dans la collaboration” ?

        • 30 Décembre 2016 à 1h18

          Lector dit

          “Il ne peut s’empêcher de flétrir ceux qu’il perçoit comme des nomenklaturistes de la République, tels Jean-Paul Sartre et surtout François Mauriac, qui cumule trois fautes à ses yeux : la résistance, l’anti colonialisme, le gaullisme.” (sic!)

          https://anardedroite.wordpress.com/tag/michel-deon/

          Juste une recherche rapide Villaterne ; je ne l’ai pas lu le Déon mais je sais une chose c’est que l’on peut être un grand styliste et avoir manqué gravement quelque rendez-vous avec l’Histoire…

        • 30 Décembre 2016 à 9h02

          Villaterne dit

          Je connais cet article Lector, mais il n’y a aucune trace de « job » ! Apparemment il ne s’agit que d’écrits ou il exprime ses idées ! Que cela soit bien ou non est une chose, que l’on présente ça comme job de collaboration est un peu fort.

    • 29 Décembre 2016 à 20h08

      IMHO dit

      ” Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre “.
      Que dire quand il en a quatre-vingts-dix !

    • 29 Décembre 2016 à 18h29

      Martini Henry dit

      Merveilleux Déon, si proche de tout ce que j’ai toujours aimé et qui m’a été transmis comme le plus précieux des trésors par mon père, un de ses amis, fut un temps, alors que les éditions de la table ronde avaient leur siège rue du bac, face au bar du Pont royal…
      Tous ces hussards que je vis défiler, de loin en loin, à la maison de mes parents pour des dîners incroyables et fascinants. L’époque des combats perdus mais d’une gaieté toujours triste et belle…
      Ces amis dont l’un a inspiré l’énorme personnage du Taubelman du “Taxi mauve”, sorte de Gargantua à l’incroyable culture, pianiste fou, chanteur gigantesque et buveur de whisky invétéré qui animait, en défonçant son clavier, leurs interminables soirées de chansons tonitruantes pêchées chez Aznavour, Ferré, Montand ou Reggiani… Combien d’anecdotes, de folies, de joies, d’équipées à jamais disparues dont je m’efforce depuis des années de convaincre mon père de les coucher par écrit… Des voyages en Afghanistan à la recherche des derniers Bouzkachi cher à Kessel, et dont le récit filmé a disparu à jamais, au trafic d’antiquités qui fut soldé par une expulsion de Crète alors qu’il s’y étaient rapatriés suite à la défaite algérienne, pour y jouer les pianistes de bar en compagnie de quelques soldats perdus dont je vis parfois, plus tard, passer les silhouettes viriles et mystérieuses… Il y aurait tant à raconter de ce monde d’aventuriers et de fous, de proscrits et de rebelles où il était difficile de démêler le vrai du faux, le rêve de la réalité…
      Adieu, monsieur Déon, votre monde était plus beau que le leur…

      • 29 Décembre 2016 à 20h36

        Villaterne dit

        Quelle chance vous avez eu !
        Les écrivains « de droite » de cette époque étaient tellement plus joyeux que ceux de gauche (trop imbus d’eux-mêmes) malgré cette infinie tristesse de voir apparaître un nouveau monde qui ne leur correspondait pas.
        Etonnant d’ailleurs de voir comment ces futurs perdants pouvaient être plus gais que leurs vainqueurs ! Il y a un côté orchestre du Titanic là-dedans !! Cela me rappelle ces repas du Crapouillot au temps de Galtier-Boissière !
        Tellement français !
        Les hussards sont les derniers vestiges d’une France intelligente !

      • 30 Décembre 2016 à 3h03

        Warboi dit

        Et tout ça pour finir pâles pitres chez Le Pen, à suçoter une famille vulgaire entre tous les vulgaires… Les “derniers vestiges d’une France intelligente” à laquelle s’amalgame sans qu’on l’ait sonnée votre intense modestie vous saluent bien bas… Martini et villa terne, les sangsues de la Marine.

        • 30 Décembre 2016 à 9h28

          Villaterne dit

          Mais que vient faire Le Pen là-dedans ? C’est quand même incroyable ce tropisme intellectuel qui consiste à tout ramener à la politique et surtout à l’extrême droite tout admirateur de la littérature de droite.
          Est-on autant traiter de stalinien quand on admire Aragon ou Sartre ?

        • 30 Décembre 2016 à 11h44

          Habemousse dit

          « …Tropisme intellectuel… »

           Vous avez raison, il est toujours si facile de juger les actes d’autrui à soixante quinze ans d’intervalle : je ne vois pas en quoi M. Michel Déon aurai démérité sinon à faire connaître un peu plus la France et sa langue sur les quatre continents, à la façon D’Aragon dont le génie poétique reste, malgré ses errements intellectuels, un des plus grands. 

        • 30 Décembre 2016 à 11h46

          Habemousse dit

          …aurait …

        • 30 Décembre 2016 à 15h22

          Martini Henry dit

          Je t’emmerde Warboi. Je t’emmerde en long, en large et en travers. Et à titre de bonne résolution pour 2017, je m’engage à ne plus m’intéresser à la minable et terne existence à des larves comme vous. Ma loupe d’entomologiste s’arrêtera moins souvent sur votre genre de cloportes.

        • 30 Décembre 2016 à 18h23

          mogul dit

          Allez donc sucer votre Maqueron, Warboi. Il est, à ce qu’on dit, fort amateur de la chose, notamment dans les endroits à forte sociabilité du type saunas où toilettes de boîtes, tandis que Maman l’attend à la maison avec le martinet…
          Laissez donc les hommes de goût discuter de choses qui volent à 15000 de la triste ménagère bobo que vous êtes…