Le bruit que le monde fera sans toi | Causeur

Le bruit que le monde fera sans toi

“Menteur” de Rob Roberge, une autobiographie pour ne pas crever

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 05 mars 2017 / Politique

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roberge menteur memoire

Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal,  le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.

Autobiographie à l’os

A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est, on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.

Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est un livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance. On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence entre Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.

Drogué bipolaire

Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut est issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maison. On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.

Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.

Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le  sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.

Chemin de croix

Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.

Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota (Juillet 91),  de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »

Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire,  ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?

Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.

Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard),  Gallimard.

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    • 8 Mars 2017 à 13h53

      aregundis dit

      Ah bah, y’a pas de mal à se faire du bien. Et Leroy se fait plaisir, d’esthète, de dénicher pour nous des plumitifs improbables au motif qu’ils sont asociaux et timbrés, preuve indiscutable de progressisme. Sublime, forcément sublime, disait Duras. Tout le monde a lu Léon Bloy. On sait moins que ce tourmenté était de la joyeuse bande du Chat Noir emmenée par le proprio dudit, un certain Rodolphe Salis.
      En 1884, Salis mène campagne pour la « séparation de Montmartre et de l’État ». Ce qui n’était pas plus con que l’indépendantisme guyanais. Il récidive en 1889 dans une législative partielle où il affronte le général Boulanger. Son programme : « La révision de la Constitution tous les trois mois ». C’est mieux que de vouloir changer de république.
      Dans son comité de soutien assoiffé : Alphonse Allais, Courteline, Léon Bloy… d’autres encore, et aussi, dans la brochure, un certain Charles Leroy, « homme de lettres demeurant au 23, bd Barbès ». Tu viens, chéri (comme on ne dit plus). L’esprit souffle où il veut. Ce Salis eut de nombreux devanciers et aura de nombreux continuateurs.
      Plutôt qu’un esthétisme de chiotte enrubanné avec tout l’art de dire, propre – si ce mot convient – à distraire des pronostics électoraux désespérants pour « la vraie gauche, je propose ce petit livre bien à propos.
      Bruno Fuligni. VOTEZ FOU ! Candidats bizarres, utopistes, chimériques, mystiques, marginaux, farceurs et farfelus. De 1848 à nos jours. Éditions Horay, 2007. 19 euros.

      • 9 Mars 2017 à 14h16

        Jérôme Leroy dit

        Oui, bon, entre ceux qui me reprochent de n’aimer que les auteurs réacs et vous qui voyez du progressisme partout, il y a comme un problème. Il est simple, c’est celui du goût. Léon Daudet, à qui on reprochait, lui l’homme de l’AF, de soutenir l’anarchiste, le pacisfiste, l’anticolonialiste Céline pour le Goncourt, avait répondu, “La Patrie, en littérature, je lui dis merde.” Ce qui prouvait son goût. Daudet, il était du genre à dénicher “les plumitifs asociaux et timbrés” comme les qualifiaient les Aregundis de l’époque, comme Proust, par exemple. Roberge, même s’il avait été obscur (mais si tous les écrivains que vous ne connaissez pas devaient être qualifiés d’obscur, le paysage littéraire ne serait que ténèbres, l’est moins, puisque j’en ai parlé.

        • 9 Mars 2017 à 14h18

          steed59 dit

          cela signifie-t-il qu’en matière de littérature, le Parti, vous lui dites merde ?

        • 9 Mars 2017 à 15h32

          Jérôme Leroy dit

          exactement.

        • 9 Mars 2017 à 15h36

          steed59 dit

          ah au fait que pensez-vous de Hue chez macron ?

    • 6 Mars 2017 à 14h20

      persee dit

       Article inepte , conclusion malsaine, irréfléchie  et très ….. : Que de  haine!!! 

    • 6 Mars 2017 à 13h12

      keg dit

      Le mensonge est la (ou une) vérité autre….. !

      http://wp.me/p4Im0Q-1A0

    • 5 Mars 2017 à 20h43

      Sancho Pensum dit

      Menteur, drogué bipolaire (probe le jour, escroc la nuit), chemin de croix… très bel article sur le cas Fillon.

    • 5 Mars 2017 à 20h08

      Martini Henry dit

      Ah… Léon Bloy! Une diatribe comme celle-là lui vaudrait aujourd’hui de dormir derrière les barreaux mais il faut reconnaître que c’est quand même assez bien torché!
      « Comme si l’apparition de la Croix avait affolé les nations, l’univers se confondit dans une prodigieuse bousculade. Sur l’Empire romain tordu par la colique, goutteux des pieds, avarié du cœur, et devenu chauve comme son premier César, des millions de brutes à gueule humaine déferlèrent. Les Goths, les Vandales, les Huns et les Francs s’assirent, en ricanant, sur leurs boucliers, et se laissèrent glisser en avalanches, contre toutes les portes de Rome qui creva sous la poussée. Le Danube, gonflé de sauvages, se répandit en inondation sur les latrines du Bas-Empire. Du côté de l’Orient, le Chamelier Prophète, accroupi sur la bouse de son troupeau, couvait déjà, dans son sein pouilleux, les sauterelles affamées dont il allait remplir les deux tiers du monde connu. On se battait, on s’éventrait, on se mangeait les entrailles, pendant huit cents ans, de l’extrémité de la Perse aux rivages de l’Atlantique. Enfin, la grande charpente féodale s’installait dans le gâchis des égorgements.

      • 5 Mars 2017 à 20h09

        Martini Henry dit

        On crut que c’était l’étançon d’une Jérusalem quasi céleste qu’on allait construire, et il se trouva que c’était encore un échafaud. Même la Chevalerie, la plus noble chose que les hommes aient inventée, ne fut pas souvent miséricordieuse aux membres souffrants du Seigneur, qu’elle avait mission de protéger. Même les Croisades, sans lesquelles le passé de l’Europe serait un peu moins qu’un amas d’immondices, ne furent pas sans l’horrible traînée de toutes les purulences de l’animal responsable. Pourtant c’était l’adolescence au cœur brûlant, c’était le temps de l’amour et de l’enthousiasme pour le christianisme ! Les Saints, il y en eut alors, comme aujourd’hui, une demi douzaine par chaque cent millions d’âmes médiocres ou abjectes, – à peu près, – et l’odieux bétail qui les vénérait, après leur mort, fut quelquefois obligé d’emprunter de la boue et de la salive pour les conspuer à son plaisir, quand il avait l’honneur de les tenir vivants sous ses sales pieds. »
        Léon Bloy. Le désespéré. 1887

    • 5 Mars 2017 à 19h51

      Martini Henry dit

      J’ai lu Calaferte. Jamais Angot. Mais, je ne suis pas trop de l’époque, non plus…