Mémoire à l’école : les deux “non” d’Alain Finkielkraut

Le philosophe critique l’idée de “parrainage de la mémoire” lancée par Nicolas Sarkozy

Publié le 18 février 2008 à 0:26 dans Société

Mots-clés : , , ,

Le philosophe critique l’idée de “parrainage de la mémoire” lancée par Nicolas Sarkozy, mais le tollé contre cette idée lui semble plus inquiétant que l’idée elle-même.

Vous avez beaucoup réfléchi et écrit sur les risques de la mémoire. Vous n’êtes ni un adepte de la “religion de la Shoah”, ni un défenseur du “devoir de mémoire”. On vous imagine spontanément plutôt hostile à l’initiative du président de la République. En refusant de répondre à chaud aux sollicitations, sans doute vouliez-vous vous donner le temps de réfléchir. Mais on dirait aussi que votre réserve traduit une sorte de gêne. Que vous inspire cette idée ?
La proposition de faire parrainer les enfants juifs français déportés par des élèves de CM2 est discutable. Elle n’a rien cependant d’obscène ou d’indigne. Nicolas Sarkozy observe que l’antisémitisme est une passion toujours vivante. Cette passion, il veut la tuer dans l’œuf. Et l’œuf, c’est l’enfant. Si les enfants sont avertis assez jeunes, si on leur ouvre les yeux sur les horreurs auxquelles une telle passion peut mener, on les vaccine. Contre l’ignorance, l’indifférence et le négationnisme qui s’ébroue sur Internet, le président de la République table, dès le plus jeune âge, sur la connaissance. Je ne vois rien là de scandaleux.

Peut-être, mais les bons sentiments ne font pas un bon enseignement. En général, vous n’approuvez guère la mobilisation émotionnelle.
L’opposition raison-émotion a ses limites. Le sentimentalisme est une menace pour la raison et l’insensibilité aussi. N’oublions pas Marc Bloch : “Il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais rien à l’Histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au sacre de Reims, ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération.” Ceux qui refusent de vibrer, ceux qui lisent sans émotion. Les morts ne sont jamais indifférents. L’histoire et la mémoire doivent être, l’une et l’autre, animées par le souci de la vérité, et elles relèvent, selon des modalités certes différentes, de la connaissance sensible. J’ajoute que si cette mesure devait voir le jour, les instituteurs auraient évidemment pour charge d’intégrer dans l’histoire générale l’histoire singulière de l’enfant dont chaque élève ou chaque classe serait dépositaire. Un autre élément doit être pris en compte, c’est le souci d’arracher les disparus à l’anonymat. Ils sont morts en tant que numéros. Les nazis, comme le rappelle Aharon Appelfeld, “ne demandèrent jamais à quiconque qui il était ou ce qu’il était”. Ils gazaient directement les uns et tatouaient des chiffres sur les bras des autres. Si nous n’avons de mémoire que statistique, nous perpétuons d’une certaine manière la déshumanisation dont ils ont été victimes. C’est une bonne action de leur rendre un visage.

Va pour l’émotion, même si, entre l’émotion et le pathos, la différence est ténue. Mais certains, à commencer par Simone Veil, ont attaqué ce projet sur la base d’arguments émotionnels. On risquerait, en somme de traumatiser les enfants.
Dire que les enfants sont tellement fragiles qu’on risque de les traumatiser, c’est nous parler d’une enfance qui n’existe plus. Le jeune habitant de la vidéosphère, ce n’est pas l’enfant fragile, c’est l’enfant blasé, l’enfant que les Guignols invitent sans cesse à rire de tout et que ses écrans plongent dans l’hémoglobine. Il n’est pas trop sensible mais gavé, repu d’images violentes. Rien ne l’étonne. Sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et d’élever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de l’actualité, du cinéma d’épouvante et des videogames ? C’est désormais la question.

Notre ami Paul Thibaud, président des Amitiés judéo-chrétiennes, est très remonté. Il souligne qu’on n’enseigne pas l’histoire comme ça. Et l’association Liberté pour l’Histoire estime, dans une pétition lancée ce samedi, que cette “injonction de mémoire substitue une démarche purement émotive à un apprentissage critique de l’histoire qui demeure le premier devoir des éducateurs”.
Peut-être. Le musée de l’Holocauste à Washington qui a bel et bien une visée pédagogique joue également sur ce registre, puisqu’à l’entrée, on vous remet la carte d’identité d’une victime. L’émotion et la pédagogie peuvent donc aller ensemble. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas qu’on mobilise les affects au détriment de l’intelligence, c’est le postulat selon lequel un enfant de 11 ans ne peut être sensible qu’à la souffrance d’un autre enfant de 11 ans. Cela voudrait-il dire qu’on a choisi de commémorer l’exécution de Guy Môquet dans les lycées et collèges parce qu’il avait 16 ans et qu’il faudrait attendre d’avoir l’âge de Pierre-Brossolette et de Jean Moulin pour prendre la mesure de leur héroïsme et de leur calvaire ? Non. L’école est un élargissement. On s’y délivre peu à peu de son temps et de son âge. Si je devais pour ma part parler de l’extermination devant des élèves, enfants ou adolescents, je commenterais l’une des innombrables photographies où l’on voit des soldats nazis entourer un vieux Juif et rire à gorge déployée pendant que l’un d’entre eux lui coupe la barbe ou les papillotes. Cette hilarité, cette brutalité, c’est la négation de l’humanité à l’œuvre. Et l’enfant, s’il y prête attention, s’identifiera au vieillard. Il comprendra de surcroît qu’il y a toutes sortes de rires et qu’il faut, pour accéder au rire de l’humour, se soustraire à l’obscénité fusionnelle du rire barbare.

Vous êtes un peu hésitant, cher Alain. Tout bien pesé, pensez vous que l’idée du président n’est pas si mauvaise que cela ?
Tout bien pesé, je pense que c’est une initiative malheureuse. Nicolas Sarkozy ne s’est accordé ni le temps de la réflexion, ni celui de la consultation. Il a pris tout le monde de court, sauf Serge Klarsfeld. Et il s’est trompé d’époque. Le temps est révolu où la mémoire de la Shoah protégeait les Juifs de l’antisémitisme. Aujourd’hui, elle les y expose. Plus on en parle et plus ça énerve. Le premier impératif philosophique, c’est : “Connais toi toi-même” ; le premier impératif politique, c’est, comme le souligne Hannah Arendt : “Connais ton ennemi.” Et l’ennemi contemporain n’est pas l’idéologie raciste mais l’idéologie victimaire. D’autres descendants de victimes réclament leur dû, d’autres communautés exigent leur part de Shoah. Le geste de Sarkozy apparaît aux Indigènes de la République, aux héritiers des esclaves, aux ex-colonisés et aux défenseurs de la cause palestinienne, comme un cadeau supplémentaire à ceux qui sont déjà les chouchous de la mémoire. “Trop, c’est trop”, disent-ils de plus en plus fort.

En somme vous n’appréciez guère l’initiative du président et encore moins les critiques qui pleuvent sur elle ?
Je suis réservé, mais je ne joins pas ma voix au tollé, précisément parce que ce tollé confirme mon inquiétude. S’il n’y avait pas de conflit israélo-palestinien, peut-être une telle mesure aurait-elle été discutée calmement. Aujourd’hui, le calme n’est plus de mise, c’est la violence et c’est même la haine qui prévaut. Pourquoi les enfants juifs, entend-on, pourquoi pas les enfants noirs victimes de la traite, pourquoi pas les enfants victimes de la colonisation et, dernier exemple, extrêmement révélateur, dans Libération ce samedi, sous la plume d’un lecteur, pourquoi pas les enfants expulsés en vertu de la loi Hortefeux ? Cet argument a déjà été utilisé il y a quelques mois, au moment de la première célébration de la mémoire de Guy Môquet dans les écoles. Le président avait renoncé à se rendre au lycée Carnot car la colère montait et, sur un mur du lycée, une affiche proclamait ceci : “Hier exécuté comme résistant, aujourd’hui raflé comme immigrant.” Autrement dit, l’expulsion équivaut à la déportation et ceux-là mêmes qui s’identifient aux sans-papiers assimilent subrepticement, et peut-être à leur propre insu, l’Afrique à un gigantesque camp de concentration. Ce sont les avatars de l’anticolonialisme. A l’époque des luttes pour l’indépendance, on disait, comme Sartre : “L’Europe a mis les pattes sur les autres continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire.” Aujourd’hui, “celui qui est ici est d’ici”, dit Alain Badiou. Tout le monde est européen et tout ce qui n’est pas l’Europe, c’est Auschwitz.

Laissons de côté cette dernière outrance, sans pour autant éluder la question. Faut-il singulariser le sort des enfants juifs, faire d’eux les porte-parole de toutes les victimes ? En proclamant pieusement l’exceptionnalité de la Shoah, on n’a pas abouti à grand-chose. Le slogan “plus jamais ça” prétendait inscrire la Shoah dans une histoire universaliste, elle est devenue l’affaire des Juifs.
Il faut savoir si la destruction des Juifs d’Europe est un crime contre l’humanité. Oui, elle est un crime contre l’humanité du point de vue juridique. Cette catégorie a fait son entrée dans le droit après le traumatisme de cet événement mais qu’en est-il de la conscience collective ? Ce que je conclus de “la compétition victimaire”, c’est que nous assistons à une fragmentation de l’humanité. Ce n’est plus l’humanité qui est victime du crime, ce sont les Juifs. L’humanité est devenue cette instance procédurale qui gère les différentes mémoires victimaires. L’erreur fatale de Nicolas Sarkozy a été d’annoncer cette mesure au dîner du CRIF, sans voir qu’il se mettait en contradiction avec lui-même. D’un côté, il affirmait : “l’antisémitisme n’est pas le problème des Juifs mais le problème de la République” ; de l’autre, il semblait, alors qu’on ne lui demandait rien, donner satisfaction à la revendication mémorielle de la communauté juive. Et maintenant, à qui le tour ?

A vrai dire, Serge Klarsfeld, dont on dit que c’est lui qui a soufflé cette idée au président de la République, encourage ce partage du gâteau mémoriel. Voilà ce qu’il a déclaré au Parisien : “Après, les enfants seront sensibilisés et pourront travailler sur la Shoah. Quitte à élargir cet effort de mémoire à d’autres questions, la colonisation par exemple.”
Serge Klarsfeld a toujours eu son propre agenda mais il est étrange de le voir, pour arriver aux fins qu’il s’est fixé, envisager sans états d’âme, la banalisation de la Shoah. Cette idée, pour autant, ne méritait pas les adjectifs dont l’a gratifiée Simone Veil : “inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste”, a-t-elle dit. Injuste pour qui ? Pour l’islam de France que cela risque de braquer ? Cette fureur verbale est d’ores et déjà pain bénit pour les tenants du nouveau conformisme idéologique, c’est-à-dire tous ceux qui dénoncent le blocus de Gaza en oubliant les tirs de roquettes ininterrompus sur le sud d’Israël ou qui disent, avec Régis Debray, que “la Shoah ne rentre pas, hélas, dans le champ de conscience oriental, parce qu’on a la conscience de son histoire et que le nazisme est d’Occident”. Comme si l’Occident, ce n’était pas aussi depuis Hérodote et même Homère, la conscience de l’histoire des autres, et comme si le nazisme n’avait eu aucune accointance orientale.

Il y a un ou deux ans, vous avez solennellement appelé les dirigeants de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et tous les gardiens de la mémoire juive à cesser les voyages à Auschwitz. Quelle différence faites-vous entre ces voyages et l’idée de Nicolas Sarkozy ?
Si cette mémoire est tellement lourde à porter que, nous dit Simone Veil, les survivants s’efforcent de l’épargner, aujourd’hui encore, à leurs enfants et petits-enfants, pourquoi envoyer par cars entiers les élèves de collège à Auschwitz ? Ce qui vaut pour le parrainage devrait valoir pour les voyages. Les uns et les autres attisent le ressentiment et la jalousie victimaire et les historiens ont tort de croire que leur discipline pourra régler le problème : elle fait l’objet de la même surveillance et de la même animosité. Il y a une autre raison à mon scepticisme sur les vertus pédagogiques du tourisme concentrationnaire. On croit mettre les élèves en contact direct avec l’horreur, or Auschwitz, Treblinka et tous les camps sont par définition des endroits abstraits où il ne se passe rien. Apprendre quelque chose à Auschwitz demande une connaissance et une capacité de recueillement qui ne sont pas à la portée d’enfants en groupe. Auschwitz ensoleillé, c’est le soleil qu’on voit, Auschwitz l’hiver, c’est la tentation de la bataille de boules de neige. Moi-même, à Auschwitz, j’étais distrait ; je n’ai pu me recueillir et méditer vraiment qu’à Birkenau, parce qu’il y avait moins de monde et aussi sans doute parce que mon père y avait été détenu. Il est totalement illusoire de croire que le camp, c’est concret. Le concret, on le trouve dans les livres. Il est infiniment plus formateur de faire étudier aux élèves Si c’est un homme de Primo Levi ou les pages incroyables de Vassili Grossman sur l’entrée dans la chambre à gaz dans Vie et destin que de les emmener à Auschwitz. A Auschwitz, il n’y a personne. Dans les livres, il y a quelqu’un.

Cela dit, il faut aussi compter avec l’inculture des professeurs sur le sujet. Contrairement à ce que l’on croit en général, l’histoire de la Shoah est peu enseignée à l’université. Au Mémorial de la Shoah, on a déjà entendu un professeur s’étonner car il croyait que Drancy était en Allemagne.
Cette inculture tient à la fois à l’ignorance et à l’idéologie. Aussi contestables que soient l’initiative de Nicolas Sarkozy et son cavalier seul, ce que je sens percer dans les critiques les plus stridentes, c’est une lassitude, une aigreur, une exaspération, à l’égard de l’événement même de la Shoah. On reproche souvent aux Juifs de voir l’actualité à la seule aune de leurs intérêts communautaires – “c’est bon pour nous ?” Aujourd’hui, il faut oser le dire : la mémoire et l’histoire de la Shoah, ce n’est pas bon pour les Juifs.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely.

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

295

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?

Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :

  • 8 September 2008 à 15h25

    chab dit

    Pour avoir travaillé au plus prés avec des enfants en difficulté scolaire, je me suis toujours étonné du concept de l”enfant” vu par les éducateurs au sens large du terme.

    On comprend bien la difficulté pour celui-ci, particulièrement dans le cadre scolaire, qu’il est impossible d’envisager une méthode éducative pour chacun et le sacrosaint programme est là pour leur rappeler.

    Mais lorsqu’il s’agit de prendre une initiative qui est de décider que tous les écoliers porteront le nom d’un enfant victime des pratiques nazies, il me semble voir poindre le profond désir qui habite l’homme politique, l’homme d’église et peut-être bien le grand psy.

    A savoir: avoir en face de soit un seul électeur, un seul croyant, un homme n’ayant qu’un centre.

    Hors ce ne sera jamais le cas.

    Tant pis pour eux.

    Mais là il s’agit d’enfant.

    Il s’agit de “champ de conscience” en devenir, en construction, encore malléable mais aussi déjà avec des structures mentales construites, élaborées dans différents contextes socioculturels.

    L’école de la république, au moins celle que je connais, n’est plus la même. Ce n’est plus l’uniforme de la blouse grise, de l’immigré largement minoritaire et souvent frontalier, du maître sur l’estrade. Et surtout d’une perception d’un monde qui se découvrait à travers les cartes plates et les livres.

    J’ai parfois l’impression que l”institution”a du mal à suivre la marche du monde.

    Si l’on pouvait voir les rêves des enfants qui occupe les bancs de l’école, on y verrez des multitudes de pays , on y entendrait des multitudes de langues et aussi de dialectes, on y apprendrait des usages inconnus. Mais on y entendrait souvent des hurlements, des cris, des plaintes et des sanglots.

    Et surtout on éviterait les gaffes destructrices que provoque notre prétention à croire que les préceptes de la république sont immédiatement assimilables pour qui arrive en France.

    De plus les concepts de vie dans lequel se construisent les enfants sont différents pour ne pas dire contradictoires.

    Concept d’hygiène, concept d’autorité, concept temporel, religions.

    Et cela implique des rapports différents à la mort.

    Qui peut dire quelle réalité a la mort pour un enfant.

    Dans notre société, où même les corbillards ne sont plus noirs, la mort est honteuse. Où sont les grands drapés noirs qui encadraient la porte d’un défunt?

    Comment l’enfant actuel peut s’approprier cette idée de la mort alors qu’elle est souvent cachée et parfois lointaine alors que le sang dégouline des écrans.

    Que veut dire la mort pour un enfant Zaïrois?

    Il n’est pas sûr qu’entre les enfants cette symbolique, porter le nom d’un enfant mort, n’aurait pas eu un effet de discorde et d’augmenter les effets d’inégalité.

    Il y a, une fois de plus, une vision de l’enfance qui fait fi de la complèxitè, de la disparité, de ce mélange où le rêve côtoie la cruauté et l’interrogation sur la mort n’est pas la même que la notre.

    Chacun enfant y met le sens qui lui est propre mais lequel et à quel état de conscience?

    En littérature l’image de l’homme courbé sous la charge du poids de la culpabilité est récurrente.

    Dans notre société judéo-chrétienne il es de bon ton de porter un péché.

    Peut-être que nos enfants ont déjà le dos bien chargé et qu’il n’est pas la peine d’y ajouter un symbole aussi lourd.

    Laissons aux adultes ce qu’ils ont à faire dans ce domaine. Et qu’ils le fassent.

    Il n’y pas qu’un seul type d’enfant.

  • 20 July 2008 à 12h57

    L’OURS dit

    Bien parlé, Averell!

  • 1 July 2008 à 4h02

    jean pierre jacquet dit

    Pourquoi les nuits de pluie je vois la fin de vie
    D’un visage d’enfant que les nazis emportent ?
    Sera-t-elle sauvée ou bien est-elle morte ?
    Une petite a peur C’était à Varsovie

    On tend les bras au ciel où TU n’étais pas là !
    Des rangs de pauvres gens défilent dans les rues
    Sous la menace brune et forte des verrues
    Ça s’enlève jamais ces fusils de soldat !

    Dans les yeux de l’enfant mille et une questions :
    Ma peluche où est-elle ? Où allons-nous Maman ?
    Pourquoi en plein été je vêts cinq vêtements ?
    J’aurai la moyenne à ma décomposition ?

    Ce visage de l’autre en moi toujours se cloue
    La rencontre se fait sur les photos aryennes
    Et ces matins je trouve en mémoire sans haine
    Une étoile qui sèche en un fleuve de boue

  • 25 May 2008 à 22h28

    AVERELL dit

    “L’idée du président Nicolas Sarkozy est discutable, “elle n’a cependant rien d’obscène ou d’indigne”. Je ne puis que souscrire à cette appréciation. Cette idée a au moins le mérite d’inciter à la réflexion, d’inviter à la discussion. Je ne puis cacher qu’elle m’a préoccupé au point d’avoir du mal à trouver le sommeil – et que rient ceux qui veulent rire. Je ne m’en suis pas tenu à l’indignation de Madame Simone Veil, une grande dame pour laquelle j’ai respect et affection. Peut-être Nicolas Sarkozy pensa-t-il donner plus de vigueur au souvenir ; c’est tout au moins ce que j’ai aussitôt pensé.
    Depuis 1955 Yad Vashem s’efforce d’amplifier le souvenir par ses Feuilles de Témoignage (The Central Database of Shoah Victims’ Names), soit aujourd’hui la moitié des quelque six millions de victimes. Ce site est émouvant et réconfortant – oui, réconfortant ! –, des numéros matricules retrouvent un nom, un prénom, une date et un lieu de naissance, avec le nom et le prénom des parents… Je reviens souvent sur ce site, pour avancer des recherches mais aussi parce qu’il s’oppose discrètement à l’anéantissement. Prononcez un nom et déjà… Les Feuilles de Témoignage (des sépultures symboliques) sont remplies par des parents ou des amis de la victime. A l’entrée du site Internet on est accueilli par ces mots de David Berger, un extrait de sa dernière lettre, écrite à Vilna en 1941 : “… I should like someone to remember that there once lived a person named David Berger”.
    La proposition de Nicolas Sarkozy m’a surpris, elle m’a forcé à la réflexion. Et c’est seulement en regardant mon fils, David, cinq ans, que je me suis dit qu’elle n’était pas acceptable. Je le redis, je n’en suis venu à ce refus qu’après avoir considéré l’enfant. Et je me demande encore si j’ai raison.
    La réponse d’Alain Finkielkraut à la troisième question d’Elizabeth Lévy appelle un long développement ; je me contenterai d’une esquisse. Le pouvoir de l’image est en passe de devenir total. Or, l’espace de liberté qu’accorde l’image est bien plus limité que celui qu’accorde l’écrit. L’image ne sollicite guère le sens critique, elle le repousse, elle s’impose. Son pouvoir ne cesse d’augmenter tandis que l’écrit dépérit par manque de regards, par manque d’attention. La plus grande de mes inquiétudes est précisément que ne devienne absolu le pouvoir de l’image ; et il me semble que ce processus largement entamé est irréversible.
    Est-il trop question de la Shoah ? Cette question est malvenue ; elle est même plutôt affreuse. Parle-t-on trop de la Shoah ? A-t-on assassiné assez de Juifs ? Ces deux questions sont à placer en regard. A moins que ce trop ne sous-entende mal, on parle mal de la Shoah, Je n’ai pas de leçon à donner ; j’observe et me risque aux remarques que me dicte ma conscience.
    L’antisémitisme a fait peau neuve avec l’antisionisme, il est devenu présentable et sa compagnie est même recherchée. C’est étrange, ne trouvez-vous pas ? Israël est l’un des pays les plus complexes au monde mais ils sont nombreux, très nombreux, étrangement nombreux à avoir un avis plutôt arrêté sur la question, alors que sur tant d’autres questions ces mêmes personnes avoueront sans se faire prier leur ignorance ou leur désintérêt. C’est étrange, ne trouvez-vous pas ? L’antisémitisme a fait peau neuve avec l’antisionisme, il est devenu présentable.
    La Shoah se trouve en quelque sorte “rééquilibrée” par les victimes palestiniennes, à commencer par les enfants – gros plans et arrêt sur images. Ainsi arrive-t-on tout naturellement à : (+ 1 – 1 = 0). Les victimes sont devenues les assassins, tout est égal à tout, et tout s’annule. Qu’on me comprenne, je ne cherche pas à instituer un hit-parade de la souffrance, avec les Juifs au top ; non, je veux simplement faire comprendre qu’il faut se garder de comparer, de trop comparer – j’en reviens au trop, mais sous un angle différent. Il y a une spécificité de la Shoah, une extrême spécificité de la Shoah, comme il y a une spécificité, une extrême spécificité du massacre des Arméniens (le massacre qui présente le plus de similitudes avec celui des Juifs), comme il y a une spécificité, une extrême spécificité du massacre des Herreros dans ce qui fut le Sud-Ouest africain. Et ces spécificités exigent de l’étude, de la modestie et de la patience qui ouvrent plus encore cette question : pourquoi l’homme en vient-il à massacrer l’homme ? Une question jamais refermée. Les comparaisons massives ne favorisent que les paresses. Ainsi, on ne gagne rien à instituer une relation d’équivalence entre nazisme et communisme sous prétexte que d’un côté comme de l’autre le nombre des victimes donne le vertige. Je le redis, il y a une spécificité de la Shoah, une extrême spécificité de la Shoah, tant par sa généalogie que par ses modalités, des modalités que Raul Hilberg a étudiées dans “La destruction des Juifs d’Europe”, une somme monumentale amplifiée durant plus de quarante ans. Oui, la Shoah est exceptionnelle (je reprends la question d’Elizabeth Lévy), exceptionnelle et spécifique comme l’est l’histoire du peuple juif. Et Raul Hilberg n’apporte pas de réponse à pourquoi la Shoah, mais à comment la Shoah.
    L’initiative de Nicolas Sarkozy peut être aussi qualifiée de malheureuse parce qu’elle augmente l’agacement, “trop c’est trop”, vous avez raison, il me faut l’admettre comme à reculons. Nicolas Sarkozy a commis une maladresse, soit ; mais je préfère le courage et ses maladresse à la couardise et ses astuces.
    La Shoah n’entre pas dans le champ de conscience oriental, signale à raison Régis Debray. La Shoah n’entre guère plus dans le champ de conscience moyen-oriental. Le Grand Mufti de Jérusalem n’était guère représentatif des peuples arabes ; il ne faudrait pas trop agiter ce nom dans le but de discréditer les Arabes. Le nazisme est occidental – mais c’est un peu vaste “occidental”, un peu imprécis –, le nazisme est européen ; de souche européenne, il a été perpétré dans l’espace européen. Le nazisme a été transnational, et c’est aussi sur cette conscience partagée que l’Europe doit se faire. On agite le peu sympathique Grand Mufti mais on oublie curieusement (la mémoire a ses saisons) que les communautés juives ont été expulsées des pays arabes. On parle bien plus de l’expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal, il y a plus de cinq siècles, que de celle des Juifs des pays arabes, expulsion qui remonte au XXème siècle, à la deuxième moitié du XXème siècle. Près d’un million de Juifs ont été contraints de quitter les pays arabes. Ils ne sont plus aujourd’hui que quelques dizaines de milliers. Les Arabes, l’Europe, l’Occident, tout le monde semble avoir oublié ce fait. Il doit y avoir un intérêt discrètement partagé pour que cet oubli soit si vaste.
    L’antisionisme assez simple des Arabes s’est vu peu à peu investi par l’antisémitisme. Le lecteur me fera obligeamment remarquer qu’un Arabe ne peut être antisémite puisque lui-même est un Sémite, et je le remercierai pour cette pertinente remarque. Les Arabes viennent faire leurs courses chez nous où ils peuvent trouver un arsenal théorique des plus sophistiqués. La littérature antisémite a fait couler plus d’encre que toutes les discussions rabbiniques.
    J’en viens à la dernière partie de votre entretien. Je me suis rendu à Auschwitz et j’avouerai à présent sans honte n’y avoir rien éprouvé de particulier, ce que j’ai longtemps tu, par honte. L’émotion est venue des livres (aussi ai-je été en quelque sorte soulagé par ce que dit Alain Finkielkraut) et de ma rencontre avec des rescapés. Le souvenir le plus précis que j’ai d’Auschwitz (et de fait il me revient souvent) c’est le faux marbre à tonalité verte que j’ai vu dans certains blocks. Ce détail m’a fait éprouver l’absurdité plus que l’horreur de cet univers concentrationnaire – mais l’horreur ne serait-elle pas emboîtée dans l’absurdité, incluse en elle ? Que dans cet abattoir, que dans cette aire d’équarrissage on se soit préoccupé de faire du faux marbre, comme dans la cage d’escalier d’un immeuble bourgeois, voilà qui aujourd’hui encore me laisse abasourdi !
    L’épouvante je l’ai éprouvée d’une manière très précise en Pologne où j’ai marché sur quelque sept cents kilomètres. Je l’ai éprouvée dans des forêts et des bois de Pologne, une peur panique parfois. Je me vis marcher sur des fosses que recouvrait une couche d’humus. Mon imagination me joua probablement des tours, je pensai Einsatzgruppen. Mais elles ont été si nombreuses ces fosses, de l’Ukraine aux pays baltes.

  • 25 May 2008 à 19h07

    Patrick dit

    Goodwin écrit, après avoir vivement reproché à Fink d’avoir recommandé de «ne pas s’indigner sur Papon libéré.» (sic) : «PAPON. Celui qui après avoir organisé les CONVOIS, organisa une fuite en Suisse et une insolvabilité personnelle est pourtant le créateur du “paponnisme sarkosien”.»
    Votre pensée, Goodwin, appartient à la catégorie que le physicien Bernard d’Espagnat, à propos d’autre chose, nomme «objectivité faible». Il conviendrait d’ailleurs de créer une autre catégorie à votre sujet : «à objectivité nulle», ou encore «à objectivité impossible», ou bien «à objectivité bêtement ricanante».
    Autrement dit, avec les «théories» de Goodwin, il serait impossible de décrire le réel.
    Mon conseil : lisez Pascal, Goodwin, ou bien replongez-vous dans l’œuvre complète de Marc Lévy, mais à l’envers cette fois.

  • 1 May 2008 à 6h02

    Goodwin dit

    Fink prend Sarko au sérieux.

    On l’a connu plus lucide dans son livre “L’imparfait du présent” . Je me marre…

    Il écrivait ne pas s’indigner sur Papon libéré.

    PAPON.
    Celui qui après avoir organisé les CONVOIS, organisa une fuite en Suisse et une insolvabilité personnelle est pourtant le créateur du “paponnisme sarkosien”.

    Interdiction de fumer moquette le Fink !

  • 24 April 2008 à 13h11

    Alain G. dit

    très estimé Mr Finkielkraut,
    j ‘y suis allé il y a 6 mois mais j ‘avais 59 ans: il y a des mystères comme la méiose, la shoah, le génie (l’art) et je ne comprend pas , je m’abstiens de chercher, je m’incline devant la condition humaine et je dis à la suite de Pascal: “L’Ecclésiate montre que l’homme sans Dieu est dans l’ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c’est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir.”
    Alors le devoir de mémoire est une invention du siècle , les retombées sont incertaines. Causons.

  • 22 April 2008 à 9h49

    spielman dit

    ce qui me génais dans l’initiative Sarkozy, c’était l’impact sur les plus jeunes de mes enfants; je me suviens n’avoir eu une claire perception de la solution finale qu’avec la lecture de l’état SS d’E.Kogon en terminale et en avoir été passablement troublé; alors sur une enfant de 10 ans je redoute les ravages. Quant à aller à Auschwitz bof les photos sont suffisamment explicites pour savoir à quoi s’en tenir sur l’extermination

  • 12 April 2008 à 23h29

    Peter Pan dit

    Son coté désabusé et désespéré m’agace aussi parfois, il n’en demeure pas moins un homme brillant que j’apprécie. Vous êtes deux opposés : Vous êtes très optimiste à la limite de l’idéaliste, lui tout le contraire. Je ne donne raison à aucun de vous deux, et pour cause je navigue d’un camp à l’autre.

  • 12 April 2008 à 23h23

    Lo dit

    Un jour ma grand mère m’a expliqué que ma génération était violente, et tout ça… Qu’avant c’était vachement mieux. Je lui ai juste rappelé de quoi avait été capable sa génération, puis je lui ai demandé ce qu’elle appelait exactement “la violence” (elle qui a accouché de mon père sous les bombardements, dans le Pas de Calais, en 1944).
    Je ne veux pas faire un procès d’intention à la génération de mes enfants ou à la vôtre. On verra bien. Mais personnellement, je vois plutôt de l’amélioration: ça doit être mon côté optimiste, ou alors bisounours, comme disait l’autre petit cochon réactionnaire dans une conversation adjacente. A chaque fois que je lis ou que j’entends Finkielkraut, il est surexcité, il fait des mouvements convulsifs et semble excédé de tout, et il passe son temps à dire du mal de la jeunesse. Il va bien mal, le pauvre homme.

  • 12 April 2008 à 23h11

    Peter Pan dit

    Nous n’avons effectivement encore commis aucun crime… je ne suis pas aussi optimiste sur la prise de conscience dont vous parlez, la cible ne sera pas la même c’est tout.

  • 12 April 2008 à 23h07

    Peter Pan dit

    Ca fait un peu plus de 2 post!! je passe de salon en salon et vous vois partout!peu importe, il n’y a pas que vous qui me fatiguez, c’était un vous plus général.
    Avoir deux enfants de 14 et 17 ans ne suffit pas à connaitre cette jeunesse. Les parents sont ceux qui connaissent le moins bien leurs enfants.
    Cette jeunesse j’en suis.

  • 12 April 2008 à 23h00

    Lo dit

    “Vous m’épuisez Lo”

    C’est que vous n’êtes pas très endurant alors: cela ne fait que deux posts que je suis ici !

    “Vous la cotoyez vous cette jeunesse?”

    Ben oui: j’ai deux fils, de 17 et 14 ans.
    Et vous?

    “En terme d’idéologie la jeune génération ne vaut pas mieux que les précédentes.”

    Où avez vous lu que j’écrivais le contraire? Je constate simplement que Finkielkraut passe son temps à nous expliquer que la jeunesse actuelle est nulle, débile, acculturée… Or justement, la jeunesse que je connais n’a pas de complexe à faire vis-à-vis des générations précédentes, ne serait-ce que dans ma propre famille. La génération juste avant celle de Finkielkraut a généré la Shoah: celle de mes enfants n’a encore commis aucun crime, mais sera peut-être celle qui prendra vraiment conscience de la fragilité de notre terre des hommes; en tout cas ils sont en bonne voie pour le comprendre.

    Finkielkraut nous saoule avec ses comparaisons générationnelles
    , c’est un vieux disque rayé qui tourne à l’envers.

  • 12 April 2008 à 22h51

    Peter Pan dit

    Vous m’épuisez Lo…Vous généralisez autant que Monsieur Finkielkraut. Effectivement tous les jeunes ne sont pas des crétins mais ce ne sont pas tous des lumières non plus. On ne peut pas comparer ces générations. Nous n’avons pas reçu les mêmes apprentissages. Il y a eu des progrès sur certains points mais il y en a encore à faire.Vous la cotoyez vous cette jeunesse? Croyez moi , sur un grand nombre de points les choses n’ont pas beaucoup évoluées.
    “la Shoah ils l’ont bien comprise, puisqu’ils l’ont faîte.”
    Vous vous prenez pour qui?? Pensez vous que si la situation se représentait il ne se passerait pas la même chose?? Nous ne referions pas les mêmes erreurs? Nous ne pouvons pas jugez nos grands parents. Savez vous de quel coté vous auriez été?? c’est facile de dire “moi j’aurais été un résistant “. Nous n’y étions pas et comme le JJ Goldman dans une de ses chansons (né en 17 à Leidenstadt) j’espère que nous n’aurons jamais “à choisir notre camp”.Référez vous à cette chanson, elle résume très bien ce que je pense de tout ça. En terme d’idéologie la jeune génération ne vaut pas mieux que les précédentes.

  • 12 April 2008 à 20h54

    Lo dit

    Quand j’étais petit, vers 10 ans je crois, mes parents m’ont emmené visiter le camp du Struthoff, en Alsace. Je ne pense pas que cela m’ait traumatisé, mais j’ai pris conscience du caractère monstrueux de la Shoah, et je ne l’ai jamais oublié.

    Mais revenons à Finkielkraut. Il écrit: “Sera-t-il capable de percevoir ce que la Shoah a de singulier et d’élever ce malheur au-dessus du film ininterrompu de l’actualité” (en parlant du jeune actuel)…

    Comme d’hab, le Finkielkraut: il prend les jeunes pour des crétins acculturés. C’est l’idée qu’il défend à grand renfort de rétropédalage cathodique (le rétropédalage, ou l’art de pédaler dans le milieu dans lequel on patauge pour reculer, comme tout bon réactionnaire qui se respecte).

    C’est vrai que nos ancêtres étaient bien plus intelligents que les jeunes cons d’aujourd’hui: la Shoah ils l’ont bien comprise, puisqu’ils l’ont faîte.

    Je med emande pourquoi on accorde encore le moindre crédit à M. Finkielkraut, qui, finalement, nous raconte toujours la même chose.